Marc Knobel, de la Licra, fustige la passivité de certains internautes.
«Où cesse la complaisance, où débute la complicité?»

Par ÉDOUARD LAUNET

Le lundi 28 aout 2000



Marc Knobel est attaché de recherches au Centre Simon-Wiesenthal et membre du comité exécutif de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme).

Certains internautes voient dans l'action des associations antiracistes contre Yahoo! une «démarche liberticide». Comment réagissez-vous?

Ces critiques ont suscité chez nous une période de doute et de mal-être. Nous avons été assaillis de mails violents, voire injurieux, de France et des Etats-Unis, nous accusant de censure. Il est clair qu'il existe des différences culturelles entre eux et nous, on ne se comprend pas. Certains jeunes divinisent le Net, ils en font un veau d'or devant lequel ils se prosternent. Ils ont en tête un cyberespace qui est ailleurs, par-delà la société, étranger en quelque sorte à ses valeurs et à sa culture. D'ailleurs, regardez la terminologie courante: on en vient à parler de «monde réel» et de «monde virtuel». Cette conception des choses m'effraie.

N'y a-t-il pas un espace de liberté à défendre sur l'Internet?

On est tous d'accord là-dessus. Nous sommes prêts à nous battre pour plus de liberté sur le Net, pour plus de création culturelle, pédagogique, et pourquoi pas commerciale. Les militants de l'antiracisme ont l'expérience des combats pour la liberté. Ils ont lutté contre les dictatures de toutes sortes. Ce sont des gens engagés, qui viennent d'horizons divers et dont l'engagement est multiforme. Et voilà qu'on leur dit : vous vous en prenez à la liberté d'expression. Ces internautes qui nous critiquent, on ne les a pas vus en Autriche pour protester contre Haider.

Mais vous fixez des limites à cette liberté...

Le monde n'est pas uniforme. Les valeurs des peuples diffèrent en fonction de leur culture et de leur histoire. Pourquoi prétendre que tout doit être pareil dans le monde? Ne peut-il y avoir quelques exceptions, fondées notamment sur l'appréciation que nous avons du racisme? Chacun des objets nazis proposés aux enchères sur Yahoo! ou d'autres sites a une signification particulière. Certains sont les symboles que voyaient les mères au moment où on leur arrachait leurs enfants pour les conduire aux chambres à gaz. Notre démarche s'appuie sur des traités internationaux. L'ONU a réagi avec rapidité à la montée du racisme sur l'Internet: la Convention internationale sur l'élimination de toutes les formes de discrimination raciale prévoit à son article 4 le recours à la répression pénale. Les Etats-Unis ont accepté d'adhérer à cette Convention, mais à la condition expresse qu'on les autorise à formuler une réserve sur cet article.

Les sites américains invoquent le premier amendement, qui garantit la liberté d'expression.

Doit-on considérer qu'à l'heure de l'Internet, le racisme est devenu une opinion comme une autre? Rien ne justifie que l'on se serve du premier amendement pour salir, pour justifier des discriminations ethniques ou des offenses faites à l'humanité. Sur le Web, les Etats-Unis sont en train de devenir la poubelle du monde (1). Faut-il considérer avec eux que les délits, sur le réseau, se limitent à la fraude sur les cartes bancaires et aux paris sportifs en ligne?

D'autres objectent que l'Internet est large, et que nul n'est obligé d'aller lire ces messages racistes.

On peut toujours faire comme si ces horreurs n'existaient pas. On peut vivre dans une bulle, laisser ses voisins se faire expulser sans réagir, laisser certains faire l'apologie de crimes contre l'humanité. Mais où s'arrête la complaisance, et où commence la complicité?

L'affaire Yahoo! ne révèle-t-elle pas, au fond, un déficit de transmission entre générations sur la Shoah?

J'ai peur que oui.

(1) Selon la radio NDR, quelque 90 groupes néonazis allemands viennent de transférer leurs sites chez des hébergeurs américains afin d'échapper aux autorités de leur pays.


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