 Vue des tours du World Trade Center
s'effondrant, le 11 septembre 2001 |
AFP |
"Vous avez consacré une
grande part de votre énergie à rendre compte de la "construction
anthropologique occidentale". Vous vous êtes interrogé, tout au long
de votre œuvre, sur le sens des règles de droit et sur leur
légitimité. Vous avez montré que l'Etat était jusqu'à présent le
garant de la raison. Ce qui s'est passé le 11 septembre à New
York signifie-t-il qu'il ne l'est plus ?
- On ne peut pas imposer par la force ce qui doit être
conquis. La démocratie a été une conquête en Occident, jusqu'au
moment où elle s'est retournée en devenant la caserne libertaire. De
mon point de vue, il y a connivence de fait entre l'idéologie
libertaire et l'ultralibéralisme. Figurez-vous qu'après la chute du
mur de Berlin, Harvard Business Review a publié un article
intitulé "La démocratie est inévitable". Désormais, on vous imposera
la démocratie comme le business, y compris sur le mode de la menace.
J'ai vu en Afrique les Etats potiches que nous avons fabriqués. Sans
tradition administrative, ils ne pouvaient qu'être corrompus. Ainsi
ai-je vu par exemple vendre des diplômes. La doxa de l'ONU et de
l'Unesco affirmait péremptoirement que partout où le progrès
technique s'installerait, la religion se folkloriserait ou
disparaîtrait. J'ai pensé qu'il fallait, au contraire, travailler à
faire coexister l'éducation traditionnelle, y compris l'école
coranique, avec l'enseignement moderne et prendre le temps de ce
métissage. Aussi ai-je dit à l'un de mes mandants qui professait ces
thèses : "A mon avis, l'islam reviendra, le couteau à la
main." Nous y sommes. Les institutions démocratiques ne
s'imposent pas, elles doivent être conquises par les Etats et par
les sujets.
- Mais justement, chez nous, les jeunes générations
ont-elles les moyens de conquérir ces institutions
démocratiques ?
- Non. La débâcle normative occidentale a pour effet la
débâcle de nos jeunes : drogue, suicide, en un mot nihilisme.
Notre société prétend réduire la demande humaine aux paramètres du
développement, et notamment à la consommation. L'an dernier, le PDG
du groupe Vivendi a dit : "Le temps politique classique est
dépassé ; il faut que le consommateur et les industriels
prennent le leadership." Voilà l'abolition des Etats
programmée.
- Vous rapprochez donc le jeune Occidental qui ne sait
plus donner du sens à sa vie et l'islamiste qui s'abandonne à son
fantasme de mort ?
- La souveraineté du fantasme appelle le nihilisme. Dans
Les Possédés de Dostoïevski, Kirilov se suicide pour prouver
qu'il est à lui-même le principe de raison. En se tuant, il croit
supprimer chez l'homme la souffrance et la peur, et prouver que
l'humanité peut se surmonter elle-même, devenir Dieu. Nous assistons
à une escalade de l'obscurantisme. Voyez, aux Etats-Unis, ce que
certains technocrates et universitaires appellent le transhumanisme,
la post-humanité qui comporte la résolution intégrale du problème de
la mort (sic). Freud avait bien aperçu le creuset délirant de
la raison que les religions prennent en charge en métabolisant le
meurtre. Le meurtre habite l'esprit de l'homme. Dans l'entreprise,
la concurrence est un meurtre transposé ; en politique, les
élections le sont aussi : on renvoie son adversaire dans ses
foyers. On ne rendra pas la vie supportable par des raisonnements
scientifiques ou de bons sentiments, mais par des interprétations
cohérentes qui peuvent exiger de chacun une part de sacrifice pour
qu'on ne donne pas, par exemple, de leçons à autrui au nom de nos
propres aveuglements.
- Comment le spécialiste du droit romain et du droit
canonique que vous êtes a-t-il articulé son savoir avec la
psychanalyse pour ouvrir le champ de cette "anthropologie
dogmatique" qui structure votre travail ?
- Je me suis donné plusieurs formations.
L'une d'elles, le droit romain et
l'histoire du droit, a fait de moi un professeur agrégé d'histoire
du droit en 1957. Les droits romain et canonique sont le cœur
méconnu des sciences juridiques, qui contiennent les éléments
refoulés de la construction de l'Occident. La grande querelle de
l'Occident romano-canonique chrétien avec la tradition juive est aux
sources d'une conception religieuse et politique de l'Etat qui a
retenu toute mon attention. Remarquez que l'étymologie du mot Etat
implique en général un complément de nom (l'état de quelque chose)
et évoque la station verticale. L'Etat est la construction
normative, institutionnelle, qui fait tenir debout quelque chose
d'essentiel à la vie sociale. Dans le même temps, je me suis donné
une formation économique. J'y ai ajouté une formation littéraire qui
incluait la philosophie, la sociologie et la morale. Etudiant, à la
fin des années 1950, j'ai eu vent de l'existence de la psychanalyse.
Bientôt, j'ai commencé à fréquenter un divan. La psychanalyse
sentait le soufre et son usage était alors occulte. Enfin, la
fréquentation des arts, et notamment de la poésie, m'était très
chère.
- En quoi le droit romain nous concerne-t-il
aujourd'hui ? Informe-t-il seulement notre corpus
juridique ?
- Non, il explique aussi une grande part de la réalité
sociale. Armature du christianisme, il est porteur de rituels, de
liturgies, d'une certaine tolérance d'autres cultures, dont
Justinien, au VIe siècle, précise remarquablement les
limites : "Les juifs se livrent à des interprétations
insensées."
- De votre point de vue, l'antijudaïsme chrétien qui a
survécu jusqu'à nos jours, et a, en partie, fécondé l'antisémitisme
raciste, tient-il sa puissance du droit romain ?
- La tragédie ultime du XXe siècle, la Shoah, suppose
des siècles et des siècles de haine. Je suis un homme du passé et de
l'avenir lointain. Je n'habite pas le présent, car j'ai compris la
nécessité de combattre la mémoire courte. J'ai vécu avec des hommes
du texte, ces médiévaux pour qui l'historique est une affaire
géologique, sédimentée : le passé est toujours là, présent, et
le futur est là, devant nous. Le mot antisémitisme est récent. Dans
ma plongée dans les littératures latines de chancellerie, j'ai été
frappé par la violence antijuive de certains textes pontificaux du
XIIIe siècle. Le pontife romain se considère aussi comme le
pape des juifs et stigmatise la circulation d'interprétations non
conformes des textes sacrés par les rabbins. Le système
romano-chrétien évacue la circoncision malgré la matrice biblique,
mais le corps, refoulé par le christianisme, revient sous la forme
du centralisme papal. On disait autrefois de l'empereur romain qu'il
avait "tout le droit dans l'archive de sa poitrine": la
corporéité de la lettre s'incarne dans l'empereur, puis dans le
pape, interprète unique et souverain de la parole.
- Comment ne pas penser à la façon dont Ernst Kantorowicz
a fait du souverain l'énonciateur de la loi, le corps du pouvoir.
Est-ce dans la même perspective que vous montrez que le corps ne se
réduit pas au biologique, que, chez l'homme, la vie de la
représentation prime sur la vie animale et qu'il n'y a pas de corps
sans fantasme du corps ?
- J'ai correspondu avec Kantorowicz. J'ai fait traduire ses
articles aux Presses universitaires de France. L'anthropologie
travaille à la fois l'image, le corps et le mot. Comme lui, je pense
que la modernité commence au XIIe siècle avec le Moyen Age
classique, quand le christianisme latin s'est approprié le legs
historique du droit romain en sommeil depuis plus de 500 ans. Ce fut
le début de l'Etat moderne, qui bat aujourd'hui en retraite sous les
coups de l'affirmation de l'individu. Et les Etats contemporains se
lavent les mains quant au noyau dur de la raison qui est la
différence des sexes, l'enjeu œdipien. Ils renvoient aux divers
réseaux féodalisés d'aujourd'hui l'aptitude à imposer législation et
jurisprudence. Pensez aux initiatives prises par les homosexuels. Le
petit épisode du pacs est révélateur de ce que l'Etat se dessaisit
de ses fonctions de garant de la raison. Freud avait montré
l'omniprésence du désir homosexuel comme effet de la bisexualité
psychique. Un exemple de transposition culturelle : le rituel
monastique qui chante Jésus en l'appelant "notre Mère". La position
homosexuelle, qui comporte une part de transgression, est
omniprésente. L'Occident a su conquérir la non-ségrégation, et la
liberté a été chèrement conquise, mais de là à instituer
l'homosexualité avec un statut familial, c'est mettre le principe
démocratique au service du fantasme. C'est fatal, dans la mesure où
le droit, fondé sur le principe généalogique, laisse la place à une
logique hédoniste héritière du nazisme. En effet, Hitler, en
s'emparant du pouvoir, du lieu totémique, des emblèmes, de la
logique du garant, a produit des assassins innocents. Après Primo
Levi et Robert Antelme, je dirai qu'il n'y a aucune différence entre
le SS et moi, si ce n'est que pour le SS le fantasme est roi. Le
fantasme, comme le rêve qui n'appartient à personne d'autre qu'au
sujet (personne ne peut rêver à la place d'un autre), ne demande
qu'à déborder. La logique hitlérienne a installé la logique
hédoniste, qui refuse la dimension sacrificielle de la vie.
Aujourd'hui, chacun peut se fabriquer sa raison dès lors que le
fantasme prime et que le droit n'est plus qu'une machine à
enregistrer des pratiques sociales.
- Votre passage par l'Afrique a joué un grand rôle dans
votre conception du droit. Il vous a permis de relativiser nos
valeurs occidentales et de lire, partout dans le monde, ce
dessaisissement d'un Etat instituant. Vous y avez observé les
édifices institutionnels par lesquels des sociétés comme la nôtre
répondent à l'angoisse existentielle.
- J'ai travaillé au Gabon avec une entreprise qui vendait du
développement, avec les Nations unies au Congo ex-belge, puis au
Mali avec l'Unesco. J'ai compris que ma formation de juriste
préoccupé des textes du Moyen Age m'était bien plus utile que les
sciences économiques. Je voyais, en effet, dans les écoles
coraniques des enfants réciter rituellement des versets dans la
langue sacrée du Coran, qui n'était pas la leur, exactement comme
les glossateurs médiévaux transmettaient en latin le droit romain
disparu. Je découvrais l'égalité de tous devant la vie de la
représentation : l'Etat occidental n'est qu'une forme
transitoire de cette vie. Il reproduit du sujet institué, en
garantissant le principe universel de non-contradiction : un
homme n'est pas une femme, une femme n'est pas un homme ; ainsi
se construisent les catégories de la filiation. La fonction
anthropologique de l'Etat est de fonder la raison, donc de
transmettre le principe de non-contradiction, donc de civiliser le
fantasme. L'Etat, dans la rationalité occidentale, est l'équivalent
du totem dans la société sans Etat. En Afrique, il y a aussi un
au-delà de l'individu qui est peut être en train de se perdre chez
nous."
Propos recueillis par Antoine Spire