Antoine Peillon

 

 

 

Livre des présences

I et II

 

Poèmes, 1975-1985

 

 

 


 

 

 

 

Avant-propos

 

 

 

                                                Celui qui dit : "Je rêve" en rêvant, même s'il parle alors de façon audible, est tout aussi peu dans le vrai que celui qui dit : "Il pleut" en rêvant, quand bien même il pleuvrait effectivement. Même si son rêve a en réalité un lien avec le bruit de la pluie qui tombe.
                                                Wittgenstein, De la certitude.

 

 

   J'arrive ce soir à Paris. Toutes choses sont étranges. Quelques personnages vont à pied sur la route. Ils paraissent être des nains dans la lumière. Je vois les visages fermés de ceux qui sont autour de moi. Des ombres très rapides passent dans leurs yeux. On peut apercevoir très précisément, même bien au-delà de la route, les petites maisons blanches aux toits rouges, et celles aux toits noirs, plus nombreuses sur les collines.

   La lumière vient un peu de derrière moi, sur ma gauche. Je suis dans l'ombre et le reste, autour, dans l'air, sur le sol, est recouvert d'une poussière dorée sans matière.

   C'est la fin d'un beau jour froid de l'hiver. Il fait chaud dans le compartiment. Les yeux des passagers dévorent les images successives et confondues du paysage qui s'éteint lentement derrière la vitre.

                            Un autre paysage
                            avec des feuilles qui meurent
                            et des fleurs séchées
                            sur leurs tiges


   Sur la vitre, qui renvoie de plus en plus les images de l'intérieur et laisse de moins en moins passer celles du dehors, à mesure que la lumière du jour est repoussée du compartiment par celle du plafonnier, tout se brouille et mon esprit n'est, pendant un moment, qu'un mélange de visages et de noms, de choses passées et présentes. Puis s'organisent les visages avec les noms, et les choses du passé recouvrent celles présentes qui se fondaient en elles. Un autre paysage se plaque sur celui qui continue de changer devant moi, mais que je ne vois plus.

                            Un paysage immobile
                            avec très peu de lignes fortes.

   Mes yeux se ferment, et je me revois dans la ville d'où je viens ; je nous retrouve tous, tels qu'autrefois.

 

***

 

   L'obscurité des cours intérieures nous effrayait toujours. Par les nuits les plus désertes, nous passions dans les rues sans regarder derrière les portes restées entrouvertes. Une certaine chance nous amenait la pluie brillante et infime qui polissait toutes les visions.

                            A cet âge oublié des autres hommes
                            les choses
                            (fausses immortelles)
                            n'avaient pas de nom.
                            Plus tard
                           elles ont commencé de s'effriter lentement
                            et certaines ont disparu très soudainement.
                            Il ne nous en est plus resté
                            que le souvenir de quelques mots
                            dont nous oublions maintenant le sens.
                            Mais l'orgueil de nos visages
                            ne souffre encore d'aucune ride.

   Chaque matin, le jour s'infiltrait dans l'épaisseur de la ville. La nuit nous avait enseigné la chaleur du silence. Certains autres jours, nous maudissions le vent, démon de notre faillite. La pluie, énorme et verticale, était l'objet de notre joie. Une maison blanche était le centre de tout cela, et elle avait elle-même son centre qui se déplaçait de pièce en pièce, selon l'heure et le jour.

 

 

 

   Le premier soleil de sept ou huit heures chauffait déjà quelques coins de places. L'air était comme une vitre, un peu bleu. Ce n'était plus l'été.

   Hiljena Jans venait d’avoir Frantsintze.

   Ou bien, il faisait tout à fait nuit. La lumière jaune ou blanche des lampes éclairait le sol et les murs. Beaucoup de choses avaient disparu dans l'ombre qui couvrait toute la ville. A ces heures tardives, beaucoup de gens marchaient dans les rues, dont on ne voyait les visages qu'un instant. Mon visage ne laissait aucune ombre dans les yeux des autres visages. Aveuglé par la nuit, je ne voyais pas le sol, ni les murs. Je marchais dans les rues, jusque chez moi, frôlant beaucoup de gens presque invisibles.

                            Des inconnus familiers
                            présents
                            absents

   J'entrais et je tournais la clé trois fois dans la serrure. Il pleuvait, en cette saison ; des doigts très fins tapaient aux carreaux. Je marchais dans les pièces sombres. J'étais devant la fenêtre. Je voyais la rue, soudain déserte, sous la pluie brillante et infime.

                            Des rayons obliques
                            en pointillés
                            tombés de plusieurs soleils
                            Des lampes suspendues dans l'ombre

   La pluie tapait sur les carreaux, tout près de mon visage. Je pensais à la rue déserte sous mes yeux. Ce n'était que le commencement de la nuit. Je pensais aux fenêtres comme à des yeux.

                            Une fenêtre regarde une autre fenêtre
                            On regarde de derrière une fenêtre
                            derrière une autre fenêtre

   Je pensais que l'on voit tout dans des yeux, ou que l'on ne voit rien. Que c'est selon la lumière du dedans, et la lumière du dehors. Je passais entre les meubles, jusqu'au lit qui était dans le fond de la pièce. Je ne voyais rien, mais c'était comme si je voyais.

                            Les choses
                            (fausses immortelles)
                            qui ne bougent pas

 

   Je m'allongeais et les meubles apparaissaient lentement, chacun là où je savais qu'il devait être. Les choses sortaient de l'ombre, d'abord près de la fenêtre et ensuite, de proche en proche, jusque près de moi. Alors, je couvrais mes yeux de mes mains.

   Les meubles changeaient doucement de places et mon lit dérivait parmi eux, dans le silence.

 

                            Les bruits suspendus
                            comme un silence qui en dit long

 

   Le silence noir couvrait mon lit et, de toutes parts, les mots venaient y disparaître. La nuit, dans son milieu, n'était qu'une forme.


 

 

 

Livre des présences

 

 

 


 

 

Mes yeux blessure ouverte

 

                  Mes yeux
                  blessure ouverte
                  perdent la lumière des soirs d'été paisibles

 

Chaque tuile est un détail

Chaque geste est une péniche lourde sur le canal
La lumière du soir les fait revivre
sous les arbres bercés par la brise

 

                              Juillet 1975

 


 

 

                                                        

Destin de l’ours

 

Notre vie est penchée ainsi que des fumées

nos gestes de sonneur n'énervent pas le ciel

Tels des bouquets noyés nos cerfs-volants dérivent

et le monde paraît les suivre.

Georges Limbour, Soleil bas.

 

 

I

   La forêt languit, où l'ours griffe le feuillage rouillé des coudriers.

   Un éboulis roule dans la nuit, sous la pluie, et l'été meurt par les laies engourdies.

 

   S'accrochent, aux adrets déserts, les feux provisoires. Se mirent les peines dans l'aimant des miroirs, et la face obsédante de la lune énerve la solitude aux doigts hirsutes. S'oublient les cals des foins, la soif et la sueur, le sel du soleil. Filent les fumées à l'horizon du soir.

 

   Me possède la spirale de l'autour.

 

II

   Je poursuis mes chiens, cernant le troupeau, et l'ortie dans le lait blanchit le matin lent sur la neige. Le gel fend le miel. L'ours traque l'été dans la vallée.

   Les marches, l'ardoise et les toits sonnent. D'en haut, sont descendues les bêtes mi-nuit mi-soleil, les yeux sans écho.

 

III

   Un seul arbre emboise la forêt, germe fragile de l’œil dans la splendeur de l'air. Que sont devenues les ombres qui se succédaient sur le zinc du ciel brûlant où cuisait le soleil ?

   Taches des ruines, débris des sources.

   Les nuages font des torsades. La lumière s'entasse au creux des cols.

 

IV

   Le jour va au pas du troupeau, brebis de misère qui suivent ce que suit mon destin.

 

   Dessus les éboulis, derrière le chien bavard, je descendais sur le retour de l'ours d'une visite aux cayolars. Je descendais des cols, tout neigeux et le visage flou, jusqu'aux bois de hêtres et d'ormes glabres.

 

V

   Pieds de terre sur le chemin, mains de grains dans les blés, sexes de nuages derrière les meules : ô temps séchés des générations petites, guerre menaçante de tout cerveau ; les voix ailées, aigres sur les cimes, tous les combats nous touchent.

   Je presse mon pas comme une meute, chiens des distances, dans la vallée aux bruits étroits. Blanche est l'aube après les récoltes, végétations migratrices. Et, dans le sérail des ombres, je revêts la crue emmêlée des ruisseaux, le lac et les étoiles.

 

   J'ouvre mes yeux, gardiens des nuits.

 

                          Lescun, vallée d'Aspe, octobre 1975


 

 

Par le néant des routes

 

J'errais sur la route

noyé dans la forêt

Contre la nuit géante

se heurtait la lune

et mon visage était blanc

comme il n'avait jamais été

Plus loin tu m'attendais

dans le silence

avec des yeux durs

et sur tes lèvres déjà

s'amassaient des mots pointus

des mots coupables

Ta chair appelait la chair

mais mes yeux fuyaient

car j'avais peur

et ne voulais rien croire

 

Contre la nuit géante

je me heurte maintenant

et mon visage est blanc

comme il n'était jamais

 

 

Le soleil s'étend

sans attendre

Le silence est immense

Les forêts se vident

par le néant des routes

mais rien n'apparaît

dans le brouillard lisse

pas même un lambeau

de l'ombre qui nous couvrait

 

Donc le matin nous prend

comme un fruit neuf de la nuit

et tu repars

Je te suis des yeux

autant que possible

frêle ombre sur la route

parmi les flaques

 

                    Février 1976


 

 

 

Solidor

 

Noyés ?  - Eh allons donc !  Les noyés sont d'eau douce.

Tristan Corbière, Les Amours jaunes.

 

 

I

 

Les hommes n'ont pas perdu leur temps

Les femmes ont allumé des feux

et dans la nuit naissante

j'ai eu envie de toi

 

J'ai eu envie de toi

comme l'enfer l'a de l'ange

J'ai eu violon de chair

envie de te serrer

contre moi

 

Mais dans certains cafés

j'ai pu rester des heures

sous les lilas mauves

et la nuit venait

sans que rien ne change

dans les yeux des gens

ni sur les quais

à part les couples pressés

qui s'étonnaient déjà

du mal qu'ils allaient faire

 

                            Laisse aller les sirènes et leurs chants funèbres

Les vaisseaux fantômes nous importent peu

 

Un violoncelliste soliste jouait

pour une femme aux seins de neige et d'ombre

 

Un mousse encore vierge

se vendait cinq francs

 

Et moi j'imaginais des nuages

et leurs ombres sur la mer

Un temps

cervelle en paille

un temps de mort profonde fut le notre

 

                            Laisse aller les sirènes et leurs chants funèbres

                            Les vaisseaux fantômes nous emportent un peu


 

 

II

 

Murs granit fleur rugueuse

La tombe assise sur son île

avait un parfum de brume et de sirènes

 

Petits verres de minuit

Entre deux comptoirs

il n'était jamais trop tard

 

Enfants gris

Les queues d'écrevisses

vous marquaient les bras

 

Premières fleurs blanches

Au milieu des galets

mourait un poisson lisse

 

Voiles carmin

Les ponts tournants ouvraient la mer

sur la nuit d'un visage maigre aux yeux fermés

 

Rues venteuses

Derrière la plage

des échelles d'acier rongé livraient la mer à la jetée

 

Chaos

Je suis ces vents qui vous caressent

d'un souffle inégal et salé

 

Je suis là comme les pierres

les feux et les morts

à vous écouter en vain

à vous regarder sans cesse

 

 

 

III

 

Le matin n'est pas si cruel

Le temps passe

et la nuit a un goût

de chair et de lèvres

L'enfant aux yeux-gouffres

pourquoi même l'écouter

Sous le silence des ciels de plomb

il erre au hasard des quais

et des ponts

 

Nous ne nous connaissions qu'à peine

 

 

Enfant marin

aux mains si blanches

les brumes avaient

les mugissements de mes nuits

les sombres cris essoufflés

d'un ciel saisi par l'acier

 

Ivresse ma vérité

ô morte le temps passe

que le temps passe sans rien briser

L'enfant du haut des digues

voyait le jour passer

sans un mot à jeter

pour le retenir

Et tout était fumée

n'était que fumée

 

Mes mots où tout pouvait tenir

 

Enfant du vent

dans tes yeux

s'éloignaient des rivages déserts

s'allumaient les feux

des prochains ports et des rochers

 

De long en large s'étendaient

les plages grises et nouvelles

Le rire des oiseaux blancs

frappait à demi-mot

frappait à demi-mot les visages trop ouverts

les sourires des enfants nés

de la dernière marée

De bras en bras changeait

le jour nu sur les quais

 

Les fumées montaient tranquilles en attendant la nuit

 

 

                   Saint-Servan, Les Sablons, mai 1976

 


 

A l’abri des flots

 

 

Tout d'abord sur la digue

planté comme gigue

Ce n'était qu'une cale

et tombait le soir

 

A l'abri des flots

trinqué trinquette musette

à l'abri des flots

la musique à flots

dansé dans cette musette

 

De tant de voiles

pas une qui voile

le soleil embué et

le pont dilué

 

Et la musique du flot

jusque là s'égayait

trinqué trinquette et musette

à l'abri des flots

c'était soir de fête

 

           La Cale-de-Mordreuc, 4 juillet 1976

 

 

 

 

Les fleuves lents

 

 

Les fleuves lents

aux bouches grises

et mouvantes

m'ont amené

 

Voyez sérieux enfants

vos mains s'ébrèchent

comme des coquilles

entre les eaux

les sables

les rochers chevelus

et les bouchots manchots

qu'en longs cimetières on range

 

Les feux de paille rougissent mon ombre

tandis qu'au soir qui monte

la terre de cendre sèche

vous noircit le front

 

                     Saint-Jacut-de-la-Mer, 10 juillet 1976

 

 

 

Cimetière

 

 

On reste saisi par les racines

d'un pin noirci

entre mer et cimetière

 

Bientôt le soleil se couche

rouge et fou

lent sur les tombes

s'emmêlant entre les croix

 

La route s'éclaire

d'herbes sèches et usées

comme un sillage verdi

sous la nuit qui passe

 

Un chalutier rase la pointe

tel un train libre

 

 

          Tréboul-Douarnenez, 1er août 1976

 

 

 

Les tempêtes

 

 

Le vent annonce les tempêtes

et vient pour attiser le silence du pain dur

Il chuchote des mots sans poids

où l'on devine les doigts aigus

de la solitude

 

Les murs affaiblis par les fenêtres

regrettent des chaleurs qu'ils n'ont pas su retenir

Hier je passais dans la nuit pour les frôler d'une caresse

qui m'enseignait le soleil tout entier

Les mains s'oubliaient sur la pierre

 

                      Octobre 1976


 

 

 

 

Veilleur de jour

 

 

Le soleil refuse d'apparaître

Derrière la fenêtre

j'attends un jour entier

que tu passes dans la rue

 

La nuit est venue sans lune

et j'attends toujours

seul parmi les vieilles choses de ma vie

sifflant des airs que tu n'entends pas

 

                        Janvier 1977


 

 

 

Silencieuse

 

 

 

Elle suit la route

à l'ombre des arbres

Ma cigarette

entre mes doigts

se consume dans l'air plein de soleil

 

Nos routes se croisent

Elle est à côté de moi

et nos visages se ressemblent sous le soleil

Elle souffle sur la fumée de ma cigarette

qui se consume entre mes doigts

 

                      7 mars 1977


 

 

 

 

Les butins

 

Pages

chevaux blancs

Longues forêts sombres

chemins d'ombre

Châteaux

canaux

routes de pierres

vieilles pierres

 

Et les foins aux coins des murs

les foins gonflés nous attardent

 

Les pages se partagent

douces chambres douces

 

                  14 mars 1977


 

 

 

 

 

Solitude

   

Je te raconterai le quai d'une petite gare

sous la pleine lune et la pluie

et les trains vides et lumineux

qui passaient très vite dans le silence

 

Je te dirai tous les visages qui manquent derrière les vitres

et leurs yeux invisibles

ébahis devant toute cette nuit pressée

sur ma ville et la forêt nue

 

J'irai vers toi pour te montrer

que mon corps est seul sur les quais

de toutes les gares désertes et noires

Mes pensées remplissent les trains vides

 

                         19 avril 1977

 

 

 

 

Le monde entier

 

 

J'avais alors chaque nuit des visites

Voleurs de cendriers ou de montres

ils passaient la fenêtre volaient partaient

nus et huilés comme des chats jaunes

On s'égorgeait devant ma porte

D'autres maisons brûlaient entièrement

autour de la mienne

Je tuais des cobras dans le salon

 

Puis des pluies se sont précipitées

pour agrandir des mares

qui avaient le ton du charbon

Nul homme n'était dehors

 

L'eau ruisselait sur la terre

Des flammes immenses s'alignaient sur l'horizon

et dansaient avec le vent dans la nuit

 

                       27 avril 1977


Temps pourri

 

Juin fuit

comme les femmes trop chastes courent

se répandant dans les rues

sans nous regarder

nous qui maudissons les nuages avec des rires

 

Juin va sans s'arrêter sur nos corps

Il nous menace de rien devant tous

Nous vivons dans le silence

quelques regards suffisent

La chasteté des femmes nous dégoûte

 

Nous avons des pensées rapides

sans conséquence

car elles sont aussi diverses qu'une

Nos vies et nos mots pèsent leurs poids

Les femmes trop chastes préfèrent les ignorer

 

Les jardins sont sans chemin

les maisons sans fenêtre où nous tenir

en attendant debout tranquilles

une ouverture dans le ciel

dont les nuages interdisent les jeux de juin

 

                       10 juin 1977

 

 

Une certaine vie

 

 

Puis, quand les sommeils vont à la dérive

Par la ville sourde étouffant ses bruits

- O dernier passant, veilleur de la rive,

C'est une chanson des bords de la nuit.

André Hardellet, Le Luisant et la Sorgue.

 

 

I

 

On avait ces yeux-là

pour ne pas se perdre

Ma main t'ouvrait alors la nuit

par une haute porte

et chaque seconde était pour toi

 

Nous étions sûrs d'une même chose

pour nous maintenir l'un à l'autre

 

Maintenant

chacun se penche aux bords du lit

sous le métal des premières heures

Le jour froid est sur nos yeux

 

 

 

II

 

 

J'ai brûlé mes mains au feu des rêves

Pour la nuit l'amie est un tombeau

sous lequel se déposer comme une boue rouge

et rouge est ma douleur qui brûle

 

Mes mains jettent mes rêves au feu

autant de souvenirs faux qui jaunissent la flamme

Une femme a investi la place forte de mon corps

imaginant toute caresse car je rêve encore

 

Je parcours d'autres lieux

plus parfaits plus profonds

une forêt quelque part

Mais j'ai déjà parlé des arbres

 

 

 

III

 

Soir des cours

La nuit est à notre porte

et j'ai brûlé les fleurs que tu aimais

 

Les lunes se suivent

dans un pauvre ciel sans été

Les étoiles n'ont plus de calmes heures à me donner

 

Nous disons grain après grain

l'espace qui grandit contre d'autres espaces

et l'orage si proche qu'il viendra sur nous

 

Des sommeils de pierre nous tiennent dans le même rêve

 

 

                                 Juillet 1977


 

 

 

 

 

Mille oublis

 

Je demande

mille pardons pour mille choses

Voici ma chaleur

pour tout le froid amassé

et que tu me dois

Mille oublis qui sont l'absence

 

On paye d'un seul sourire la vie perdue

en longues insomnies

Pas un cri

mais une dévastatrice brûlure

mauvaise foi en rien qui me mène à l'abîme

directement

 

                        Août 1978


 

 

 

 

 

Derrière les murs

 

 

Un vague terrain vague vient sous nos murs

 

Quelques bancs et des arbustes

rayent la lumière jaune des lampes

de traits ondulants et d'ombres bleues

 

Nos murs arrêtent la lumière rayée

 

La terre enfante des fleurs larges

aux vagues parfums d'humidité chaude

 

Nos murs nous retirent du monde

où des moulins s'élèvent devant la mer

sur la côte plate et droite

jusqu'au Mont Saint-Michel

 

La mer se retire et reste loin

 

Les ailes des moulins

se sont arrachées dans le vent

il y a longtemps

 

Je ne les ai jamais vues

 

Les fenêtres et les portes des maisons grises

veillent sur la mer qui revient

 

Chaque jour et chaque nuit

la mer est éternelle

Son mouvement reste le même

sur la vase épaisse et lisse

 

Elle a la lenteur des femmes derrière les murs

 

La passion ancienne a détendu ses traits

La force têtue des vagues amères

a rendu son sourire tristement flou

 

Bientôt la mer vient sous nos murs

 

 

                    Saint-Méloir-des-Ondes, 10 septembre 1978

 

 

 

 

 

Le géographe

 

 

     Voilà le ciel et la mer : ce sont deux lignes qui se joignent, au creux de la paume. Les cinq doigts, ce sont les cinq moments de l'amour. Voici les montagnes, et leurs tombeaux anciens où sont gardés des trésors. La lumière parvient jusqu'à ces caves, où l'or et les pierres scintillent du même éclat que le jour.

     Voilà donc le désert, avec sa ligne à part. On ne sait où il commence, ni même où il finit. Et dans la nuit nouvelle apparaissent les étoiles proches et lointaines. Sur le sourire du géographe, l'amie replace ses souvenirs.

 

                                           Mai 1979


 

 

 

En ce vieux monde

 

 

Très vraie

très douce

Je fus très près de ton cœur

mais qu'est-ce que cela m'a laissé ?

Je suis fatigué de mon cœur

et fatigué de tout

fatigué de ce monde

qui est resté monde

et de me souvenir

 

Mais cela ne change rien à ma peine

ne change rien au vieux monde

puisque le lointain sourire de ton cœur

est pour un autre cœur

Alors

que faire en ce monde

le vrai monde

le doux monde de ton sourire

que dire en ce vieux monde de ma peine ?

 

                       Septembre 1979

 

 

 

 

Si je peins

   

Si je peins la mer

et des voiliers minuscules

c'est que je voudrais être ailleurs

 

Je pense au mal que tu me fais

et que c'est sans importance

puisque je ne te hais pas

 

                       Mai 1980


 

 

 

 

 

Maquis

 

 

Là se tient le sommeil d'une bête

dans le silence des cistes

 

Patience

Chaque instant tire long sur sa chaîne

                                          Chiens des cours

 

Le premier souffle de fraîcheur

une vague évaporée qui rebondit sur la plage

 

Et le maquis se tache du sang

que le soleil distille dans le ciel

 

                          Cap Lardier, 12 août 1980

 

 

 

 

 

Une jolie babiole nous réjouit toujours

 

A Vladimir Nabokov,

l'Arlequin de mai 1930

 

Tu aimais le crachin dans les rues

les odeurs de chiens et de mendiants mouillés

Deux chambres aux murs jaunes

enfermaient tout le trésor de tes rêves

de tes souvenirs

Tu te croyais vieux déjà

mais tu allais encore longtemps vieillir

durant des lustres et des lustres

qui nous semblent autant de vies

 

Maintenant tu tiens ta tête blanche

entre le pouce et l'index de ta main droite

comme entre des crocs secs

La peau de ton visage est tendue

sur les montants de tes mâchoires

et tu es toujours plus léger

toujours plus venteux

Le propre rêve de tes souvenirs

 

                     Mai 1985

 


 

 

 

Livre des présences Deux

 

 

 

 

 

 


 

Saisons

 

Le train

mange les rails

et le paysage embrumé

 

Ivresse des parfums

douceur des jours

mais où sont les éclats d'estive maintenant ?

 

Figés dans l'ennui du quartz !

Je reste fidèle aux saisons

périodes douces et fortes

du grand Métronome

 

Le gel viole la pierre

Chaque arbre signe son ombre

sur le fond laiteux des nuages

lourds ventres de lumière

 

         Lescun, vallée d'Aspe, 8-9 octobre 1975


 

 

 

 

Les étoiles

 

Les étoiles

à la lisière des aubes

veillent sur l'éternité des rails

où plus un train ne passe

 

                   Octobre 1975


 

 

 

 

Revenir sur les plages

 

Je connais ces fenêtres

d'où venait le matin

et qui ne s'ouvriront plus

 

Au-delà s'allongeait la forêt

beaucoup plus sensible

intensément présente

 

Je ne veux plus me souvenir des automnes

revenir sur les plages

où le sel brûle ma mémoire

douleur vive qui durera

 

Je revois la mer quand descendait la marée

comme un soir seul

comme un sourd dans la nuit

les mains tendues vers le vide

 

                       Mars 1976


 

 

 

 

Tramontane

 

Cyprès

c'est la nuit qui vous secoue

 

Cyprès des prés bleus

les brumes s'allongent paresseuses

en vastes bouches au sang frileux

 

Le vent descend maintenant

et les arbres autour du feu

chantent un air mielleux

comme des enfants

 

                Saint-Martin-de-Londres, juin 1976


 

 

 

 

Les perdus de la veille

 

Ils égalisent le vent

à leurs mains

leurs dérives

et l'eau relevée

a son masque et son rire

                            celui-ci par les mouettes

                            clair à terre rejeté

 

Il y a la mer devant

allongeant ses larges manches

jusqu'aux cailloux

puis le bruit

que font quand ils reviennent

les perdus de la veille

aux tremblants sourires

                            Ils ont tant de choses à dire

 

Mais le phare

est là qui veille

que la voile s'en aille

revienne

et reparte

Il a l’œil jaune

et toujours la tête en pendule

comme un fou buté

sur un sombre refrain

 

Il répète son visage

doucement à ceux qui viennent

à ceux qui vont s'emportant par le vent

 

          La Grande Ile Chausey, 19 juillet 1976


 

 

 

 

La fenêtre

 

Je me suis arrêté

devant ta maison

Une pointe d'ocre tombait déjà du ciel

Alors ta fenêtre s'est ouverte

 

Entre tes deux bras

tu as rejeté la tête

et je sais enfin que j'aime

ta voix légère

 

le frémissement de nos mains

Je t'ai lancé ce regard

qui s'efforce de percer la chair même

 

Le vin nous a aidé

Je sais qu'il est vrai

le mot que tu me dis

 

                Tréboul-Douarnenez, 14 août 1976


 

 

 

 

Les flammes qui brûlent les âmes

 

Et le soir vient et les vieux meurent

 

Regarde ma douleur beau ciel qui me l'envoie

Les flammes qui brûlent les âmes

n'ont aucun nom

 

Maintenant la nuit descend

On y pressent

un long rire

 

                 Tréboul-Douarnenez, 20 août 1976


 

 

 

 

L’escale

 

Je regarde

au-dessus de l'arbre

là où le soleil tape

sur les maisons tremblantes

 

là où le vent chante

monotone

Je monte et j'arrive

sur le pont

 

Au-dessus de moi

le ciel se dilue

dans le matin froid et salé

 

Je redescends me mettre à genoux

pour prendre la mer à pleines mains

J'errais depuis si longtemps

 

            Tréboul-Douarnenez, 23 août 1976


 

 

 

 

Notre image double

 

Je me souviens notre image double

 

La mer se détend

Il en revient

des voiles longues de silence

J'écoute le port

des enfants jouent et la nuit traîne

 

Essuie le malheur ange de mon malheur

une pierre de solitude

 

Reviens un soir car je t'attends

soif terrible des moissons

maîtresse qui savait me prendre

aux vagues aux sables aux autres nuits

 

               Saint-Malo, 25 août 1976


 

 

 

 

Souvenir

 

La rue est pleine de malheur

Des lumières plissent

la nuit qui gît

entre mes doigts

 

Et j'en vois d'autres

remplir de leurs mains chaudes

des écharpes de bus

et de taxis aux yeux rayés

 

Je vois à travers l'ombre

un souvenir qui me laisse

juste un instant muet

 

poursuivi entre les deux eaux

du trottoir et des pavés

par ton ombre déjà si lourde

 

           Gare Montparnasse, 30 août 1976


 

 

 

 

Les vagues

 

La mer repliée a laissé

quelques flaques claires sur le sable

 

et les vagues se détachent

en longs rouleaux des rochers

 

         Carantec-Morlaix, 24 septembre 1976


 

 

 

 

Libre

 

Je me vois qui tourne

dans le brouillard des songes

ayant mes repères  sachant lire

dans chaque geste ce qui est bon

 

Mon regard couvre la mer

couchée entière sous le ciel

et s'arrête où les nuages sont des caresses

et les vagues d'autres caresses qui leur répondent

 

Je navigue

entre deux rives

car personne ne veut me retenir

 

Libre à moi de m'en aller

mais je reste dans le vent

pour longtemps

 

                          5 octobre 1976

          

 

 

 

Nouvel an

 

L'air de rien

mes yeux te cherchent dans la pénombre

 

Les cris lointains

la brume les gaz...

Les feux s'entourent de rêves flottants

comme les longs peupliers penchés par le vent

 

J'ai soufflé

dans mes mains gelées

 

J'ai repoussé ton corps qui me brûlait

 

                      31 décembre 1976


 

 

 

 

Au blanc soleil innocent

 

Le soleil immense me perd

Tu vas devant moi

sans m'attendre

sans jamais rien dire

Le ciel est net comme l'acier

 

Sur les pavés noirs

reste la nuit

oubliée

et l'eau brillante de la pluie s'évapore

au blanc soleil innocent

 

                  1er janvier 1977


 

 

 

 

Vers la gare

 

J'allais à la gare

L'heure n'avançait pas

Tu riais comme ceux qui savent

et nos regards s'emmêlèrent un instant

Je marchais et tu es venue

me suivant ou devant moi

dans les rues où nos pas s'allongeaient

vers la gare de toutes mes attentes

 

                 2 janvier 1977


 

 

 

 

Je suis à toi

 

Tu ne m'as jamais vu

Dans la chambre

la nuit est entrée

par la porte étroite

 

Je suis à toi

sans y penser

Je suis à toi

comme par habitude

 

            6 janvier 1977


 

 

 

 

Une ombre

 

Je suis venu en face de la mer

Le jour nouveau allumait un incendie très loin

La route ne portait pas une ombre

Depuis toujours je suis une ombre

 

J'aurais voulu t'emmener avec moi

pour voir la mer et voir le ciel

et retenir toute la terre pressée dans mon dos

J'ai tant de haine à oublier

 

Mon visage se refait lentement

Tu reviendras vers moi avec la nuit

et je poserai mes mains avec plus de savoir

pour qu'elles te gardent plus longtemps

 

                     7 janvier 1977


 

 

 

 

Sous les ponts qui changent

 

La place est à sa place dans la ville

avec ses bancs inutiles

et si je suis venu pour oublier

je n'oublie pas

 

Toutes les rues se déroulent

avec leurs bruits terribles

comme trop d'eau ensemble

et tous vos noms me reviennent

 

Sous les ponts qui changent

ce n'est plus la Seine

ce sont nos corps qui s'en vont

 

c'est la nuit qui s'écoule

comme un cortège funèbre

filant vers Asnières

 

               20 janvier 1977

 

 

 

Tu buvais dans mon verre

 

J'étais le soleil sombre des mauvais jours

et toi l'eau quand elle est douce

Je voyais derrière ce que tu disais

ce que tu ne pouvais pas dire

et dans chacun de tes gestes

ton corps toujours plus beau

 

Je maudissais la table entre nous

et tu buvais dans mon verre

ce que je ne buvais pas

Tu buvais

comme tu bois certains jours

quand tu me désires sans le savoir

 

                  21 janvier 1977


 

 

 

 

Le jour continu

 

Blancheur des sourires

Il n'y avait rien de nouveau à écrire sur les murs

que le soleil n'aurait effacé à son tour

Rien sur les toits

 

et rien sur la Seine

pas une péniche ni chaleur

seulement le jour continu

passant comme un homme sans but dans les rues

 

Moi encore seul dans l'église où il fait frais

le visage faisant face au lent silence des pierres

et à la clarté du sol de marbre

 

Mais nous serons vite nus tous les mots oubliés

nos seuls rires pour nous reconnaître

La nuit sans lampe aura fermé toutes ses portes

 

                  13 février 1977

 

 

 

Chevaliers de la lune

 

Dans le village rangé en rues

les maisons seront lourdes

quand nous les regarderons

et les chiens aboieront sur notre passage

 

Au-dessus des toits

personne n'aura vu

les fumées folles

Nous raserons les murs dans l'ombre

 

             15 février 1977


 

 

 

 

Un digne amant

 

Nous ne sommes pas ces hommes toujours forts

toujours debout sur les grèves noyées de soleils blancs

arrêtant de leurs bras larges ouverts

toute la lumière et toutes les pluies

 

Tu portes en toi un calme remords

Attention tu ne te reconnais plus

Tu pourrais être un digne amant

mais tu ne peux dire : « je t'aime »

 

              25 mai 1977


 

 

 

 

Incertains

 

Douce mousse figée

dans un sommeil sans eau

le soleil se lève se couche

et je reste à ma place

preuve du mouvement qui berce les corps

 

Je regarde les mouettes dans les champs

Elles sont les aigreurs criardes de mes yeux

Comment se souvenir de la chair

qui s'esquive de chaque endroit ?

Nos souvenirs sont incertains

 

            31 juillet 1977


 

 

 

 

Vivre à foison

 

Les îles bleues s'engloutissent

Les oiseaux blancs migrent

Le soleil rouge distend l'ombre

 

Nos pensées serrées foisonnent de tout :

du vent qui court et des eaux profondes

des neiges vives et du sang qui fume

des pierres lisses et des feuilles qui les couvrent

 

A certaines heures nos cœurs chavirent

et la vie glisse

bien trop vite

 

                17 août 1977


 

 

 

 

Le chien amoureux

 

Là j'ai bien vu qui tente de perdre ma beauté

Je joue le chien amoureux

 

Mais je m'ai encore en main

Certains mystères que j'apprivoise font mes habitudes

car d'une ombre qui passait j'ai volé la souplesse

j'ai fait mienne la force sans poids

silencieuse

 

Ma ville a ses déserts et ses bouches brumeuses

qui disent le goût de l'alcool fouet

Elle a ses mains rondes sur le marbre et le zinc

Elle a ses toits

ses rougeurs aux aubes claires

 

                  8 septembre 1977

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les soirées sous les lampes

 

 

La fenêtre

je l'ouvre béante

Où les rues se déroulent-elles sans m'attendre ?

Je ne fais rien nulle part si ma vie mûrit là-bas

Mes yeux ne répondent plus aux inutiles

Que me veulent-ils qui ne m'entendent pas ?

Les soirées raccourcissent ce que l'on veut

Où les femmes me tendent-elles la main

douces ?

Je m'exerce au respect

La rue ouvre la fenêtre en coup de vent

Où passe-t-on à travers nos douleurs ?

Les enfants disent : « Tout à perdre ! »

Où se perdent-ils des semaines entières ?

Quels jours ?

A la fenêtre se préparent d'autres douleurs du soir

Les mains sont encore à se chercher

Où s'en va la pudeur éclairée ?

Comment rendre l'ombre des soirées sous les lampes ?

Le pas déroule la rue sous les fenêtres noires

Les fenêtres disparaissent des semaines entières

Où se revoient les visages sans oubli ?

La douleur est dans les yeux tachés de questions inutiles

Où mûrit ma pudeur

devant quels enfants éclairés ?

 

                  12 septembre 1978


 

 

 

 

Fortune

 

Sur le trop-plein des chaussées

je compte ma chance en ombres vagues

et à chaque pas recommence

Le jeu des nombres n'est pas mon fort

mais quelques soirs me font fortune

bien maigre

comme maigres sont tes doigts

auxquels je rêve de passer des bagues

aux brillants jaloux des brillants

que m'ont paru nos yeux dans le miroir

 

                  19 septembre 1978


 

 

 

 

Les forces

 

Toutes ces affaires ne sont pas si simples

Les forces s'opposent aux forces :

quelles raisons ?

 

Les jours se grisent

où la lumière fait défaut

Toutes les fausses routes sont déjà suivies

 

                 19 septembre 1978


 

 

 

 

Les démons

 

     Alors, les démons de mon esprit venaient rire et me parler de mon amour perdu, un à un ou tous à la fois, en de longues processions criardes. Ils allumaient, dans mes ténèbres du dedans, des feux immenses pour brûler tout reste de certitude et les fumées dessinaient le visage du rêve envolé, son vrai visage, mais sur lequel restait figé un air fatal de déception et de pitié.

     J'ai souffert. Mes faits et gestes étaient sans raison ; les mots, qui sont revenus peu à peu déborder sur mes lèvres, ne furent d'abord que des lamentations. Où est le monde ? Le monde entier tient dans les voix des pleureuses. Le soleil force cependant l'écran des dernières pluies pour éclairer les hommes sur la terre qui se réveille.

     Les démons d'un temps ont suivi les ténèbres qu'ils habitaient. Où sont-ils, où sont-elles maintenant ? Sans doute dans le cœur d'un autre. J'ai retrouvé le monde et j'y ai rencontré un nouveau moi-même, singulièrement tranquille. En moi, comme en dehors de moi, les dieux étaient ressuscités, vivants comme notre monde.

 

                               5 juillet 1979


 

 

Livre des présences

 

Reconnais-moi

savant et sourd

comme une cloche paillée

 

Les lunettes noires

au soleil

masquent les yeux vifs

attentifs

 

Tout se fait attendre !

Les jours sont comme des draps blanchis

étendus sous la pluie lumineuse

 

Deux heures moins le quart...

Tu vis dans nos mystères

inquiète

essoufflée et flottante

 

Si je passe sans m'arrêter

c'est le monde qui me déserte

 

                Le Denfert, 14 avril 1983

 

Qu’en est-il du voyageur ?


C'est curieux cette envie de rien

qui ressemble

on s'y méprend

à un immense besoin de tout

tout de suite et pour toujours

 

Parcourons-nous le monde

les mains vides et les idées libres

et comme seule raison un regard sans attache

sans mémoire de mots

sans projet de suite ?

 

Q'en est-il du voyageur

quand les jours s'accumulent

que les prochains

sans cesse

s'évanouissent au loin ?

 

Qu'en est-il de sa solitude ?

Un matin

une poussière de chemin

qui essore une brume de ciel bas

aveugle nos yeux en sursis

 

                      3 octobre 1985