Antoine Peillon

Dix jours de Loire

 

des sources à l'estuaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Table

 

 

Avant-propos

Le chemin de la mer

 

Chapitre premier

A chacun sa source

Au mont Gerbier-de-Jonc

 

Chapitre II

Au royaume des ombres

Les gorges supérieures, Goudet

 

Chapitre III

La sauvage apaisée

Bas-en-Basset

 

Chapitre IV

Les sables lents

Au Bec d'Allier, Nevers

 

Chapitre V

Les grands bois

Orléans, forêt de Lorris


 

Chapitre VI

O hérons, ô châteaux !

Amboise, pagode de Chanteloup

 

Chapitre VII

La vigne a rendez-vous avec la lune

Chinon et Bourgueil

 

Chapitre VIII

La douceur des pierres

 Dolmens de Gennes, roc de Saint-Offrange

 

Chapitre IX

Au fil des îles

 Batailleuse, Kerguelen ou Mocquart... Pays d'Ancenis

 

Chapitre X

L'estuaire au long cours

Le Pellerin

 

Guide

Nature de Loire


 

Avant-propos

 

Le chemin de la mer

 

 

Il n'y a nulle autre chose qui mérite mention, fors que je vous dis que c'est si sauvage lieu que peu de gens y vont. Le roi lui-même ne veut pas que personne y vienne, et puisse connaître son trésor et sa condition. Nous partirons donc de ce lieu et vous conterons désormais d'autre chose.

Marco Polo, Le Devisement du monde.

 

 

   Une Loire, deux France. Voici, depuis la nuit des temps, les termes d'une équation géographique où se résout une bonne part de notre histoire. Source au jardin du royaume, couloir ou frontière de civilisations, ligne de démarcation, route du sel, du blé, du vin, des épices, eau de vie, eau de misère, la Loire coule aussi dans la mémoire des mots. De l'océan aux sucs volcaniques du Velay, les souvenirs remontent loin, dans le temps et l'espace. En Touraine, au Grand-Pressigny, prospérait une véritable cité néolithique de taille des silex dont certains ont été retrouvés sur les bords de la Meuse et du Rhin. Au début de notre siècle, l'historien Camille Jullian parlait de « cette tranchée de la Dheune par où le chemin de la Loire s'en vient rejoindre celui de la Saône, du Rhône et du Rhin ».

   A la fin de l'âge du bronze, on construit déjà une barque à fond plat, avec proue et poupe carrées, bordages parallèles : la toue. Et l'on y transporte les objets de la jeune métallurgie, depuis Sublaines, Prairie-de-Mauves, Pougues-les-Eaux, jusqu'à Orléans ou Roanne, d'où ils sont colportés sur tous les chemins d'Europe. Du Puy jusqu'à Nantes, toutes les villes « sur Loire » sont des ports équipés de quais, de cales, de digues et d'entrepôts, bénéficiant d'une servitude de marchepied pour garantir l'accès au fleuve. Pour les hommes et les marchandises. Oeuvre gargantuesque, multiséculaire, des rois et des saints, mais aussi de maçons, charpentiers, bateliers, débardeurs, charrons et cordeliers. Sur les rives, et même sur les ponts, les archéologues ne comptent plus les anciens moulins, péages et lavoirs aujourd'hui ruinés.

 

***

 

   La Loire est une artère d'hommes et de biens. Depuis la plus haute Antiquité. Dès Roanne, au sortir des gorges de Villerest, le fleuve est « portant ». Et c'est donc là, très en amont, que se fait le transfert des marchandises entre le bassin de Loire et le couloir Rhodanien, c'est-à-dire la rupture de charge des denrées embarquées à Nantes à destination de Lyon et, dans le sens inverse, celle des produits remontant de la Méditerranée vers la vallée des rois, son estuaire, les colonies... Par le grand chemin royal de Paris à Lyon - aujourd'hui la Nationale 7 -, via Roanne, ce sont pas moins de 14.000 quintaux de blé par semaine qui ont voyagé, sous les Capet, grâce à 1800 attelages de boeufs à travers les monts du Lyonnais et autant de toues entre Roanne et Orléans. Dans cette dernière cité, aux XVe et XVIe siècles, il y eut jusqu'à 5000 chevaux dispos pour tirer, en trois jours, ces chargements jusqu'à Paris !

   A la remontée, le fret principal était le sel embarqué sur les « sentines » à voile. Récolté dans les marais de l'Atlantique, principalement aux salines de Bourgneuf-en-Retz, sur la Côte de Jade, l'or blanc atterrissait dans les greniers de la gabelle en Touraine, Berry, Nivernais, Bourgogne et Morvan. A la descente, les bateaux chargeaient principalement le vin de tous les terroirs de Loire. Mais aussi les balles de liège, d'olives, de raisins secs, de fleurs d'oranger, de poivre, de grenades et d'amandes qui traversaient les Cévennes à dos de mulets.

 

***

 

   Entre Méditerranée et océan Atlantique, la Loire est bien un chemin de la mer, des deux mers plus précisément, qui court sur plus de mille kilomètres à travers le coeur du pays. Aux carrefours de cette voie royale, se sont rassemblés les génies artistiques, scientifiques, philosophiques et théologiques qui ont accouché de la France moderne : Guillaume Budé, Érasme, Calvin, Théodore de Bèze à Orléans, mais aussi Ronsard à Vendôme, Joachim du Bellay à Angers, Rabelais à Chinon, Philibert Delorme, mais encore Léonard de Vinci à Amboise, au Clos-Lucé...

   Une Loire, une seule ? Comment serait-ce possible, pour un fleuve dont le bassin occupe près du quart de notre territoire national et quelque trente deux départements ? Dix jours au fil de la Loire, ce sont donc 1012 km de cours d'eau suivis au plus près, le plus souvent à pied, soixante-sept communes traversées, 1408 m de dénivelée dévalés et, surtout, de multiples rencontres. Source vive dans la montagne ardéchoise, torrent colérique dans les gorges du Velay, la Loire s'apaise et serpente entre les grèves blondes et les îles du Nivernais. Après les futaies d'Orléans, elle arrose les vignes de Touraine. A Blois, Chambord, Amboise, les despotes éclairés ont fait du Val leur jardin.

   Devenu fleuve de sable en Anjou, le chemin de mer paresse dans ses méandres, au pays d'Ancenis, pour mieux se perdre dans l'estuaire, au gré des marées perpétuelles de l'Atlantique. A 1° 36 de longitude ouest et 47° 9 de latitude nord, Nantes, la porte océane, n'est « ni chair, ni poisson, juste ce qu'il faut pour faire une sirène » *. Ses armoiries portent la devise Favet Neptunus Eunti (Neptune donne ses faveurs à celui qui va). Divine manière d'encourager ceux qui partent. Puisque tout passe !

* Julien Gracq, La forme d'une ville.


 

I

 

A chacun sa source

 

 

   Je m'arrache de la voiture, à peine les freins serrés. Je m'enfuis du parking encore dé­sert du Gerbier-de-Jonc. Oublier la route et les panneaux publicitaires ! L'air est vif comme du quartz. Au pas de course, en vingt-cinq minutes, je suis au sommet du mont, à 1551 mètres d'altitude. Pain de sucre d'un ancien volcan qui se désagrège par plaques de roche grise. Sous les semelles, les éclats de lave -"phonolithe" la bien nommée- sonnent clair.

   Survolant d'un trait la montagne ardéchoise, ce haut plateau presque scandinave de prairies, bois et tourbières, puis le manteau sombre de la forêt de Saint-Andéol-de-Fourchades, les ravins grondants de l'Eysse et de l'Eyrieux, le regard porte jusqu'aux Alpes. Tout autour, les "sucs" volcaniques dressent leurs pointes de lave et de scories : Sara, le mont Alembre et surtout le Mezenc au nord, Montfol à l'ouest, la Barre au sud...

   Aux jumelles, j'inspecte le versant sud-ouest du Gerbier. Je remonte le serpentin d'ar­gent de la Loire. Au pied du château de Ligeret, puis des maisons de Lanaud et de Cagnard, je ne lâche pas le cours bien net du torrent. Dès lors, en amont, tout se brouille, se complique. Par ici, vers la ferme Mathias ? Par là, vers celle de la Loire ? Ou encore plus à l'est, sous le Sagnas ? Partout, dans les chaumes, des reflets de miroir et des filets de mercure m'éblouissent : autant de rus qui convergent vers le pont de Cagnard. Autant de Loire, dont je cherche en vain la source.

   Alors ? Je dévale les éboulis jusqu'à la prairie, traverse la Départementale 378, fouille fébrilement entre anémones des Alpes, violettes et gentianes, traque les creux où l'eau affleure. Les vaches laitières lèvent à peine la tête sur mon passage, méprisant sans doute tant d'agitation matinale. Les grenouilles agiles et celles des champs sont plus vives à s'échapper d'entre mes bottes.

   Une heure de pataugeage plus tard, je ne suis pas plus avancé. Je me rends soudain à l'évidence : la Loire n'a pas de source ! Pourtant, il vous semblait bien... C'était il y a longtemps. Les bancs en bois patiné par les blouses, l'encrier de porcelaine, la carte Tarride accrochée au mur jaune, cette voix impérieuse comme un tableau noir : "La Loire prend sa source ?" Et le choeur des écoliers : "Le mont Gerbier-de-Jonc !" C'était simple, clair et net comme deux et deux font quatre.

   Eh bien, croyez-moi : la Loire n'a pas de source. Ou plutôt, elle en a tellement, qu'il est vain de chercher la vraie. Le guide vert Michelin -le tome 24 consacré à... la Vallée du Rhône- ne s'en est d'ailleurs pas laissé conter et expédie le sujet en moins de deux lignes : "Au pied du versant Sud-Ouest, naissent plusieurs filets d'eau qui forment les sources de la Loire." Saine prudence. Le guide bleu Hachette affiche le même scepticisme à propos du Gerbier-de-Jonc : "Chacun sait que la Loire y prend sa source... Mais le monument qui marque le départ du plus long fleuve de France est dépourvu du moindre filet d'eau. Il vous reste à choisir entre tous les ruisseaux qui s'échappent de la lande à bruyère."

   D'autres, tels la tante de l'écrivain ardéchois Michel Riou, préfèrent jouer avec le fleuve nouveau-né, pour faire un clin d'oeil à leur propre enfance. La dame, très digne, trempait son pied dans la source "véritable", une autre fois dans la "véridique", quelques jours plus tard dans l'"originelle". Chaque lendemain, elle épluchait son journal : "Si la Loire a dé­bordé à Orléans, ironisait-elle, c'est que j'ai trouvé la bonne..." La méthode, parfaitement logique, n'a pas donné à ma connaissance de résultat probant.

   Si bien que la famille Ceyte peut laisser sur le mur de son ancienne ferme couverte de lauzes un écriteau qui proclame : "Ici source géographique de la Loire". Tandis que la famille Bouchet tient toujours, à portée de vue, le "Restaurant de la source de la Loire". Quant à la source "officielle" du Touring Club de France, elle est sèche six mois par an. Enfin, sous la route, une ardoise ronde posée dans le sable d'une fontaine bordée d'épi­lobes roses annonce crânement en lettres blanches : "Ici commence ma course vers l'océan."

   Dans le bois de Lanaud, Jean-Louis Pradal -"forestier et montagnard : j'y tiens", comme il aime se présenter- rit jusqu'aux larmes de tout ce désordre hydrologique comme d'une énorme farce qui n'aura jamais trop duré. "Que d'eau, que d'eau !", s'esclaffe-t-il, en essuyant ses joues du revers de la main. Entre le téléski de Rouchas et le gîte d'étape de la Teste Essute, au pied du pain de sucre du Gerbier-de-Jonc, il trébuche devant moi dans les noues, rigoles et dizaines de sources qui toutes pourraient revendiquer un certifi­cat de maternité de la Loire. Il saute à pieds joints dans l'eau si claire qu'on ne la devine, sur les herbes et graviers, que par les éclats du soleil qui s'y diffracte comme dans un prisme de cristal.

   "Des sources, j'en ai comptées plus de 300, crâne-t-il, car cette montagne n'est qu'une éponge." Jean-Louis Pradal prend un peu d'eau dans le creux de sa main droite, la porte doucement aux lèvres, la goûte, la mâche pour en reconnaître la "charpente", fait claquer sa langue contre le palais. Il m'invite à faire de même. Et commente : "Ce goût de lave et de mousse... Ferme les yeux et tu verras la neige qui fond, les nuages accrochés au Gerbier-de-Jonc et au Mézenc, le brouillard qui paresse dans le vallon de la Chave, la pluie traînante sur l'Aigue Nègre (le premier affluent du fleuve qui n'est encore qu'un ruisseau). Tu vois, c'est ça la vraie magie !"

   Allusion aux superstitions vagues qui font défiler chaque jour des dizaines d'excur­sionnistes, montés d'Aubenas ou du Puy-en-Velay, dans l'étable de la Ferme de la Loire, bouteilles ou même Cubitainers vides sous le bras. Chacun son tour, dans un silence de crypte, les pèlerins de la Source s'avancent jusqu'à l'abreuvoir, y trempent une main mal assurée, captent un peu du fluide originel. Pour quelles ablutions miraculeuses ? Comme les humbles mortels, Bacchus se penche aussi sur le berceau en pierre du fleuve. L'"Hommage du Sancerrois à la Loire, Reine et Mère de son vignoble", s'inscrit en lettres d'or sur une plaque de marbre blanc rivée au mur de granit.

   En amont de Sainte-Eulalie, où le Ligeret se mue en Loire, Bernard Tendrier remonte à pied le jeune torrent. Ancien garde-pêche fédéral, il s'apitoie plus qu'il ne s'exaspère de­vant le "champ de foire" du Gerbier-de-Jonc : une bonne trentaine d'étals de cochon­nailles, fromages, miels et vins "de pays" qui rivalisent avec autant de tourniquets à cartes postales et autres stands à tee-shirts.

   "C'est dommage, tous ces braves gens qui ne connaîtront jamais qu'un Ligeret de pa­cotille", marmonne-t-il en fouillant machinalement sous les galets et dans les creux de la berge. "La voilà, la voilà, la belle écrevisse qu'ils ne mangeront pas !" Dans sa main rougie par le courant froid, Bernard tient un mini-homard verdâtre par le dos. Pinces (les "pattes ravisseuses") claquantes, longues antennes fouettantes, l'arthropode est furibard.

   A la fin de l'été, les mâles commencent à s'empoigner et se sectionnent allègrement tout ce qui dépasse. Respirez : avec le temps, les membres perdus au combat finissent tou­jours par se régénérer. "L'écrevisse est mon professeur de patience ; il lui faut au moins sept ans pour atteindre la taille réglementaire à laquelle on a le droit de la pêcher", conti­nue Bernard en remettant sa prise à l'eau. "De toute façon, aujourd'hui, il n'y a plus d'amateur pour sa chair délicate, carapace oblige."

   Pourtant, maître Tendrier mène chaque soir sa quête, simplement pour vérifier que les "pieds blancs" existent encore. Et surprendre les truites fario qui semblent dormir entre deux eaux, quand elles digèrent perles et éphémères. Quand la nuit approche, il va s'as­seoir au bord de "sa" source de la Loire. Une qu'aucun écriteau ne signale aux touristes, et que Jean-Louis Pradal n'a peut-être jamais recensée. Il chantonne, pour moi, la vieille complainte des Guèbres : Dans la fontaine de cristal ne lance point de pierre ! / Regarde et pense tout bas : Ah ! si j'étais aussi pur !

   Au fait, quel méchant sceptique a osé vous dire, ce matin, que la Loire n'a pas de source ?

 

Mont Gerbier-de-Jonc / Sainte-Eulalie.


 

***

 

Première escale

 

   Le mont Gerbier-de-Jonc culmine à 1551 m d'altitude au-dessus du plateau ardéchois. En hiver, la "burle", un vent violent, y porte la neige en abondance. Les fins esprits du lieu comptent trois sources "officielles " de la Loire, et trois cents "légendaires"...

 

   Accès, à partir du Puy-en-Velay (gare la plus proche) :

Suivre la D 535 jusqu'au Monastier-sur-Gazeille. Ensuite, emprunter la D 122, puis la D631 jusqu'au mont Mézenc, et enfin la D 378 qui mène au parking du Gerbier-de-Jonc.

 

   A Sagnes-et-Goudoulet (07450), village d'éleveurs de la montagne ardéchoise (1230 m d'altitude), dont les fermes sont coiffées de toits de lauzes, l'hôtel-restaurant Chanéac (**)  propose onze chambres (double à 240 F) et ses recettes du pays (de 80 F à 130 F le repas). Ouvert tous les jours pendant l'été et les vacances scolaires, les week-ends seulement pour le reste de l'année. Tél. : 04 75 38 80 88.

 

   A Usclades-et-Rieutord (07510), la ferme de la Besse fut construite au XVe siècle. Aujourd'hui, on y déguste une terrine de champignons des bois avec une sauce aux cèpes, un bouillon de poule aux cèpes ou aux châtaignes, une jambonnette de porc farcie et séchée pendant 4 à 5 moid, le "sarasou", du bas-beurre aux échalotes servi avec des pommes de terre en robe des champs, une salade de myrtilles au cabernet d'Ardèche... Repas de 140 F à 190 F. Ouvert de Pâques à Noël. Tél. : 04 75 38 80 64.

 

   A Bourlatier (sur la D 122), visiter la "ferme-mémoire de la montagne ardéchoise", construite en 1642 par Charles de Saint-Nectaire. Un toit de lauzes de 150 tonnes (!) couvre l'étable, la porcherie, l'écurie, le four à pain et la "soularde" (la cave)... Tél. 04 75 38 84 90.


 

II

 

Au royaume des ombres

 

   Le Serre de la Fare se dresse, sévère, en face de Solignac. Piton forestier qui domine le torrent de près de 150 mètres, et l'étrangle une dernière fois à la sortie des gorges supé­rieures de la Loire. Je n'ai pas le temps de l'escalader. J'ai rendez-vous un peu en amont, sur une plage ronde de sable et de galets, au confluent de la Gazeille. Avec l'ombre et la loutre. Enfin, peut-être...

   Armand Clauzel m'attend de pied ferme. Géant décharné au profil de balbuzard fluvia­tile, dit plus familièrement "aigle-pêcheur", il ne quitte jamais sa veste en toile de bâche olive, même en plein soleil. Ni son feutre à larges bords. "Le goujon et la loche ne me voient pas venir ; je suis l'arbuste sur la berge, une ombre parmi les ombres." Mais de quel(le)s ombres parle-t-il au juste ?

   Celles portées sur les fonds de gravier de la Haute-Loire par le chabot et le vairon. Mais surtout, dans les "mouilles" un peu profondes, par... l'ombre de rivière aux flancs argen­tés, chasseur rapide de gammares, larves de diptères et d'éphémères. Sur une vingtaine de kilomètres en amont du Serre de la Fare, Armand connaît tous les creux dans les berges, méandres où l'eau s'assagit, hauts fonds où gisent des blocs de pierre polis par le courant.

   D'un ton docte, ce médecin-biologiste du Puy, "veilleur" des gorges sauvages, m'ex­plique : "Ici, à deux mètres de distance, la température de l'eau passe de 12 à 15° centi­grades. Et les teneurs en oxygène tombent rapidement de 10 à 7 milligrammes par litre. Ce qui offre une extraordinaire variété de milieux." Assis au bord de la plage du Chambon, nous contemplons sans bouger le torrent. Au plus près de nous, une truite solitaire remonte comme une flèche à travers les tourbillons. Arrivera-t-elle jusqu'aux sources du Gerbier-de-Jonc, pour y déposer environ trois centaines d'oeufs translucides sur le sable ?

   Sur l'autre rive, au creux du méandre, le courant marque une pause. Sous la surface lisse, un banc d'ombres patrouille. Ils frôlent de leurs dorsales rayées de pourpre, ponc­tuées de noir, les ventres nacrés des hotus. La journée file ainsi, au rythme tranquille de la rivière. Tranquille ? Voir ! Sur un galet plat, une arête de chevaine parfaitement nettoyée est abandonnée, tellement en évidence que je ne l'avais pas vue. Le docteur Clauzel s'amuse à me la désigner enfin, d'un geste bref du pouce. Et passe au tutoiement paterne. "Tu as les yeux plein de vase. Si tu étais poisson, la loutre ne te manquerait pas."

   Le flegmatique biologiste semble pris de fièvre. "Ici-même, il y a une semaine, à la tombée de la nuit, j'ai remarqué une traînée de bulles à la surface de l'eau. Et soudain je l'ai vue. Grise, presque ardoise, ondulante comme une anguille. Cinq secondes le nez en l'air, une forte inspiration et, hop !, à nouveau en plongée, sans faire le moindre re­mous." Il n'y a pas de plus belle allégorie du fleuve dans son enfance. Rapide, libre, in­domptable, imprévisible, et parfois même sans pitié.

   Goudet s'embrase dans le soleil couchant. Son fort à demi ruiné, premier "château" de la Loire, est un lampion dans la nuit du vallon de l'Holme, une vigie au coeur des gorges. Marie-Louise Ceysson relevait autrefois, sur des mires vissées aux piles du pont et au décimètre près, les cotes du cours d'eau, avant que ne soient installés les capteurs auto­matiques du réseau Cristal *. Le 21 septembre 1980, à l'aube, la rivière montait jusqu'au tablier du pont et jetait son écume sur la route. Le village était déserté et Marie-Louise n'a pas réussi à faire passer son télégramme pour alerter "ceux d'en-bas". Parce qu'on était un dimanche. Vers midi, la crue subite est arrivée à Brives-Charensac, juste en amont du Puy-en-Velay. En une demi-heure, le niveau d'eau est monté de 3 mètres ! Et le débit atteint 2000 mètres cubes par seconde. Bilan : huit morts, quarante blessés, et 420 millions de dégâts...

   Les "aménageurs" ont alors décidé de construire un barrage soi-disant écrêteur de crue. Où ? Au Serre de la Fare exactement. L'ouvrage devait faire 75 m de haut et 515 m de longueur ! Le joli hameau de Colempce aurait été englouti, ainsi qu'une quinzaine de ki­lomètres de gorges. Adieu truites, ombres, loutres... Mais les "Indiens" de l'association S.O.S. Loire Vivante -scientifiques, protecteurs de la nature et pêcheurs- ont eu raison des rêves de béton de l'établissement public d'aménagement de la Loire et de ses affluents (EPALA). Aujourd'hui, le fleuve sauvage est sauf. Pour toujours ?

 

Arlempdes / Le Puy-en-Velay.

 

* Collecte régionale informatisée par un système de télémesures pour l'aménagement de la Loire. Réseau d'un ensemble de points de mesures pluviométriques et hydrométriques, et exploitation de ces données en temps réel pour l'annonce des crues.


 

***

 

Deuxième escale

 

   En Velay, les gorges de la Loire sont défendues par quelques châteaux forts, sombres comme les sucs volcaniques alentour.

 

   Accès, à partir du Puy-en-Velay (gare la plus proche) :

Suivre la N 88 jusqu'à Cussac-sur-Loire, puis remonter la Loire jusqu'à Arlempdes.

 

   Au pied des ruines du château féodal d'Arlempdes (43490), perchées à 80 mètres au-dessus des gorges, l'hôtel-restaurant du Manoir (*) est une maison en pierres jointes comprenant seize chambres avec vue sur sur la Loire. Ouvert de mars à la Toussaint. Au menu : truite, lentilles du Puy, vins d'Auvergne (repas de 89 F à 200 F)... Tél. : 04 71 57 17 14.

 

   Les spécialités d'Auvergne sont à l'honneur dans cette ancienne ferme au toit de lauzes, l'auberge d'Antoune, à Espinasse (43150 Salettes) : pintade aux choux, poulet ou truite au bleu d'Auvergne, velouté de lentilles du Puy, pommes rôties au four et farcies à la crème de marrons d'Ardèche. Menus à 65 F et 90 F. Tél. 04 71 57 12 39.

 

   Office de tourisme du Puy-en-Velay, place de Breuil, 43000. Tél. : 04 71 09 38 41.

III

 

La sauvage en colère

 

   Or donc, le barrage de Serre de la Fare ne sera pas construit. Mais le bourg de Brives-Charensac, principale victime de la crue "cévenole" et "centennale" du 21 septembre 1980, a lancé des grands travaux d'aménagement de ses berges et d'approfondissement du lit du torrent, pour contenir d'éventuels débordements intempestifs. Quelque 500.000 tonnes de matériaux sont déplacés ! Il s'ensuit une pollution "propre" jusque Bas-en-Basset. C'est-à-dire que la Loire est, sur quelques kilomètres, particulièrement boueuse...

   Mais Bas-en-Basset est toujours un havre. De paix, de lumière et d'eau pure. Sous les ruines haut perchées du château féodal de Rochébaron, un double méandre de la rivière prend ses aises dans la vallée. Le torrent se donne, pour la pre­mière fois, des allures de fleuve. Grossie des eaux inaltérées de l'Ance, la Loire offre soudain un lit de près de 250 m de large. Irrésistible invitation à la baignade, sous le pont de Gourdon. Puis à la découverte des anciennes gravières transformées en étangs, dans la plaine.

   Paul Peyrac, éleveur à Valprivas, s'est acheté une paire de jumelles parce qu'il s'en­nuyait en gardant son troupeau de brebis sur les hautes chaumes. La fièvre ornithologique n'a pas été longue à enflammer son esprit. Deux jours par mois, il s'octroie un congé spécial pour arpenter la région et faire la "coche". Il y a peu de notices du "Peterson" qu'il ne connaît pas par coeur. Entre la Loire et les anciennes gravières de Bas-en-Basset, il veut tout me montrer. Et sa passion nous porte chance.

   A l'ombre d'un saule, un triton alpestre au ventre orangé bordé de bleu a tout juste le temps de se glisser sous une branche tombée en décomposition. Nous a-t-il pris pour un des hérons cendrés qui se tiennent à l'affût à une trentaine de mètres à peine ? Comme les grenouilles vertes qui plongent à chacun de nos pas, son espèce doit payer un lourd tribut aux échassiers pour lesquels carpes et brochets du lieu sont des proies trop incertaines.

   Derrière le rideau mouvant des massettes, ou quenouilles, un grèbe à cou noir pousse son cri flûté et plaintif. Parce qu'un balbuzard pêcheur de passage vient de frôler, serres en avant, les cimes tremblantes des aulnes et des alisiers. Il y a deux minutes, il restait suspendu au-dessus du fleuve, faisant le Saint-Esprit, moulinant l'air de ses ailes cou­dées, tête décrochée sous les épaules. Le rapace au ventre de neige ne s'intéresse pourtant qu'aux poissons. Mais sait-on jamais ?

   Paul bénit les dieux et ne décolle plus les yeux des oculaires de ses jumelles. Je le re­mercie en chuchotant. Il ne s'aperçoit sans doute même pas de mon départ, quand je m'éloigne sur la pointe des pieds. Juste après Bas-en-Basset, à partir d'Aurec-sur-Loire, voici le "lac" de Grangent qui commence. En fait, vingt-trois kilomètres de gorges noyées sous près de 60 millions de m3 d'eau ! Selon la version idyllique vendue par le Syndicat mixte d'aménagement des gorges de la Loire, le plan d'eau de 365 ha, "lieu de détente et de loisirs", permet la pratique de nombreuses activités nautiques : Pédalo, voile, planche à voile, canoë-kayak, aviron, ski nautique et, bien sûr, baignade. Version prosaïque : en 1967, la première vidange totale de la retenue évacuait quelque 200 000 tonnes de sédi­ments vaseux et polluait la Loire jusqu'à Blois, balayant toute vie aquatique sur des di­zaines de kilomètres.

   Sur la base nautique de Saint-Victor, Alice Roche, "instit' à Saint-Etienne", ne décolère pas : "Aujourd'hui, le lac contient 1 300 000 tonnes de boues ! Dont au moins 40 000 tonnes particulièrement chargées en fer, manganèse, zinc et nickel, parce qu'il reçoit les eaux qui ont lessivé le bassin minier de Saint-Etienne." Aussi, la vidange totale de Grangent, qui inquiète même l'Administration, a été reportée à l'an 2000...

   Encore un peu plus bas, au moment de s'étaler dans la plaine du Forez, de devenir pour de bon un vrai fleuve, la Loire subit un dernier outrage au barrage de Villerest, à cinq ki­lomètres en amont de Roanne. Un panneau d'EDF tente de justifier l'ouvrage d'art : "Le caractère fantasque de la Loire a provoqué des crues catastrophiques dans le passé. Le barrage de Villerest est un moyen de défense." Sans commentaire.

   Ce que ne dit pas cette propagande, c'est que le paradis touristique promis avant la mise en eau du "lac" n'est qu'un désert. Le bar l'Evasion, qui domine le plan d'eau, le mini-golf, la piste de vélo-cross et l'embarcadère du Napoléon attendent en vain le client. Chaque été, depuis le début des années 90, les algues vertes envahissent la surface, au point que la baignade est interdite. Les maîtres-nageurs-sauveteurs ne pourraient pas repé­rer qui que ce soit dans une telle purée de pois. Sur trente mètres de profondeur, l'eau ne recèle plus le moindre milligramme d'oxygène. Et, dès que la température s'élève, l'eu­trophisation s'emballe. Seules quelques brêmes et carpes survivent. Quant au parfum des algues en décomposition...

   Avant le barrage, le lac était une vallée profonde. Seul le chemin de halage bordait le cours sinueux de la rivière. Du haut de ses 28 ans, Alice Roche semble évoquer des sou­venirs personnels : "Au début du siècle, le charbon des mines de Firminy était descendu, au pas des chevaux, sur des barques à fond plat. Jusqu'à Nantes. Ensuite, ce fut une charmante promenade, un chemin d'amoureux. Il y avait des criques superbes. En mai, il fallait occuper tôt sa place pour le pique-nique."

   Sur le plateau de Danse, trois cents mètres au-dessus des eaux captives de Grangent, la forêt mélangée de feuillus et de conifères gagne sur la lande à genêts et bruyères. De rares écarts et quelques menhirs soulignent la désertification du haut pays. Une douzaine d'es­pèces de rapaces sont recensés sur cet avant-poste des monts du Forez. En fin de jour, le fond du ciel vire à l'outremer. Au Devey, 894 m d'altitude, hameau en bout de route cerné par les bois sombres de sapins et de hêtres, j'observe pendant plus d'une heure la ronde patiente d'un couple de milans royaux. Valse noble et sentimentale. La rage des hommes, boue et béton, n'engluera jamais le vol libre des oiseaux.

 

Brives-Charensac / Roanne.


 

***

 

Troisième escale

 

   Accès, à partir de Saint-Etienne (gare la plus proche ; 2 h 40 en TGV, à partir de Paris) :

Suivre la N 88 jusqu'à Firminy. Puis prendre la D 3 jusqu'à Saint-Paul-en-Cornillon et la D 46 jusqu'à Aurec-sur-Loire. Remonter alors les gorges de la Loire jusqu'à Bas-en-Basset.

 

   Aurec-sur-Loire (43110), à la frontière du Velay et du Forez, s'enorgueillit toujours des vestiges de son château du XIIe siècle. L'hôtel des Cèdres Bleus y possède un parc tranquille proche de la Loire et une quinzaine de chambres (double à 270 F). Tél. : 04 77 35 48 48.

 

   Le chef de l'hôtel-restaurant L'Air du Temps (**), à Confolent (43590 Beauzac), propose une escalope de saumon à la crème de lentilles vertes, des lentilles du Puy au vin rouge, un flan de lentilles aux cèpes, les fromages du pays, un parfait glacé à la verveine du Velay... Repas de 120 F à 315 F et huit chambres (double à 230F). Fermé dimanche soir et lundi, ainsi qu'en janvier. Tél. : 04 71 61 49 05.

 

   Construit pour la première fois en 890, le château de Lavoûte-Polignac se dresse toujours, intact, sur son roc au-dessus du fleuve. Remarquable collection de tapisseries d'Aubusson. Jardin Renaissance. Horaires d'ouverture variables selon les saisons. Lavoûte-sur-Loire, 43800 Vorey. Tél. : 04 71 08 50 02.

IV

 

Les sables lents

 

 

   Nevers, dans le brouillard de l'aube. Grise, massive comme une canonnière amarrée au quai des Mariniers. Là-haut, c'est la butte. La cathédrale se détache dans une éclaircie, une déchirure de ciel bleu, une "culotte de gendarme", écrasant les maisons fermées du Pâtis et de l'ancien port Saint-Cyr. La rue de la Loire monte à l'assaut du palais ducal. La route... de la Loire file vers le Bec-d'Allier. Au ras du fleuve.

   Au parc de stationnement de la Pétroque, sous le coteau de Marzy, commence le sentier du Vert-Vert, du nom d'un perroquet fétiche des Visitandines de Nevers dont le saint langage fut perverti par les bateliers. Tracé par les naturalistes du WWF-France et du Conservatoire des sites bourguignons, le chemin suit les berges de la Loire jusqu'à son confluent avec l'Allier.

   En milieu de matinée, la brume ne s'est toujours pas levée sur les bancs de sable et l'eau verte, presque épaisse. Le courant semble invariable et brosse les longues feuilles immer­gées des renoncules comme des chevelures. Silence lisse. Lumière noyée, or pâle filtrant dans l'argent des vapeurs. Allongé au pied d'un frêne immense, je m'amuse à compter les hérons cendrés alignés sur l'autre rive, soldats de plomb au garde-à-vous. A leurs pieds, une dizaine de petits gravelots courent nerveusement sur la plage, s'arrêtent brusquement pour picorer des vers, repartent aussi sec comme des jouets mécaniques dont on vient de remonter les ressorts.

   Rien de mécanique, en revanche, dans la majestueuse dérive d'une toue à voile carrée, qui remonte vers Saint-Cyr, poussée par la brise d'ouest. Coque noire, luisante de gou­dron, mât en poteau télégraphique, toile lie de vin. Debout sur la poupe, un gaillard tient à bras le corps la longue perche du gouvernail. Debout aussi dans la barque "à l'an­cienne", trois passagers scrutent le lit du fleuve, sans doute figés par la crainte de s'échouer.

   A cette distance, je ne saurais reconnaître, à la barre, Jean-Marc Benoît, dit "Bibi", fils de Jacques Benoît, un pêcheur professionnel célèbre de Nevers à Angers, ou bien Alain Haye, du Journal du Centre, ni-même Lucien Massot, dit "l'traîniau d'iau", pourtant ren­contrés la veille au soir. Tous sont passionnés par la reconstitution d'une flottille de Loire à l'identique de celle qui naviguait au début du siècle. Sur les quelques bateaux déjà construits, ces néo-mariniers travaillent leurs techniques de navigation par tous temps et tous niveaux d'eau. Ils vérifient leurs intuitions, mais échangent aussi leurs impressions avec "des anciens qui possèdent encore des outils, des plans, des histoires, tout un sa­voir..." Leur association porte le nom évocateur de "Méandres".

   Des méandres, il n'y en a nulle part autant qu'entre La Charité et Sancerre. Dans la ré­serve naturelle du Val de Loire, où pas moins de 1900 ha du lit majeur et du "cours tressé" du fleuve sont protégés depuis novembre 1995, l'eau divague entre de nom­breuses îles vierges de toute présence ou même trace humaines. Quatre communes de la Nièvre : La Charité, Mesves, Tracy et Pouilly, à chaque fois "-sur-Loire", et trois autres du Cher : La Chapelle-Montlinard, Herry et Couargues, sur la rive gauche, se partagent ce joyau.

   A partir d'Herry, deux sentiers enchantés sont balisés par le Conservatoire du patri­moine naturel de la région Centre. Les premiers pas mènent à travers les "fruticées", taillis d'aubépines, ou épines blanches, églantiers et prunelliers, ou épines noires, qui, à l'ap­proche de l'automne, commencent à se couvrir de baies comestibles. Le fruit de l'au­bépine, ou cenelle, se déguste en marmelade. Celui de l'églantier, ou cynorhodon, ou encore "gratte-cul", est particulièrement riche en vitamine C. Quant aux prunelles des épines noires, elles font une excellente liqueur de derrière les fagots. Si les fauvettes n'ont pas déjà tout cueilli.

   Au sortir du sous-bois, de l'autre côté d'un bras mort du fleuve, la rive est couverte d'une forêt régulièrement inondée, dite "ripisylve", composée de viornes, saules et peu­pliers blancs... Plus loin, entre bras principal et bras secondaire, l'île du Lac est un para­dis pratiquement inaccessible. Sauf en suivant Angélique Leroy et Sophie Bestazzoni, protectrices du lieu. En cette fin d'été, il n'y a pas plus de cinquante centimètres de pro­fondeur au gué où nous passons. Entre les orteils, sous le pied, le sable et la vase mélan­gés sont doux comme de la soie.

   Six grands cormorans sèchent leurs ailes à demi déployées sur la grève. Ils s'envolent paresseusement à mon arrivée et se posent un méandre plus loin. Une tortue cistude, qui chauffe sa carapace au soleil, nous surveille d'un oeil à moitié clos. Elle ne bougera de son galet plat, pour plonger avec une agilité surprenante, qu'au tout dernier moment. Guère plus intimidés, des chevaliers guignettes chassent les gerris ou araignées d'eau dans les flaques et balancent leurs queues de haut en bas sous le bec des sternes naines et Pierregarins.

   Un éclair bleu rase l'eau. Et se perche sur une branche d'ormeau ayant vue imprenable sur le fleuve. Bec en forme de dague, légèrement levé comme pour humer l'air, ventre orange, oeil sombre qui voit tout... C'est le martin-pêcheur qui vient de dé­chirer d'un trait d'acier et de feu la lenteur blonde de cette fin d'été.

 

Nevers / Sancerre.


 

***

 

Quatrième escale

 

   Accès, à partir de Nevers (gare la plus proche) :

Pour le Bec d'Allier, suivre la D 504 vers l'ouest, le long de la Loire.

 

   A Pouilly-sur-Loire (58150), l'hôtel Relais Fleuri (Logis de France, ***) est une grande maison à colombages comprenant neuf chambres (double : 270-280 F) aux fenêtres ouvrant sur un charmant panorama. Fermé en novembre. Tél. : 03 86 39 12 99.

 

   Au restaurant Les Jardins de la Porte du Croux, déguster le sandre en meurette (cuit dans un coteau du Giennois rouge) ou le saupiquet des Amoges (jambon sec trempé 48 h dans un jus de viande aux fines herbes). Riche carte de vins de Loire : pouilly-sur-loire, pouilly-fumé, coteaux du Giennois, sancerre. Repas de 110 F à 220 F. Fermé le lundi. Au 17, rue de la Porte-du-Croux, 58000 Nevers. Tél. : 03 86 57 12 71.

 

    Au musée de la Loire, sur les bords du Nohain -un affluent du fleuve-, découvrir la batellerie et la navigation traditionnelles. Place de la Résistance, 58200 Cosne-sur-Loire. Tél. : 03 86 26 71 02.

V

 

Les grands bois

 

 

   Il suffit de passer le pont, c'est tout de suite la nature... Le pont George-V, bien-sûr, à Orléans. Par un duit, chemin empierré et surélevé, qui se détache de la rive gauche, les pêcheurs gagnent les îles sauvages au coeur de la ville. Goujons, ablettes, carpes, sandres ou brochets s'y laissent prendre par les plus adroits. Roselières, saules et peu­pliers, bancs de sable et de vase où se reposent colverts, grands cormorans et goélands argentés, annoncent l'île (et réserve naturelle) de Saint-Pryvé-Saint-Mesmin, qui fend les eaux de la Loire trois kilomètres en aval.

   Avec une vingtaine d'hectares à l'étiage, c'est-à-dire lors des basses eaux de juillet à mi-septembre, et seulement six en hautes eaux, ce sanctuaire de l'association vénérable des Naturalistes orléanais offre toujours gîte et nourriture à une multitude incroyable d'oi­seaux et de mammifères. De la Croix-de-Micy, un sentier suit la rive gauche en regard de l'île. Au lever du jour, dans un observatoire confortable, Jean-Paul Gouttereau, ventre prospère et visage radieux, pointe sa longue-vue vers la roselière de l'aval de la réserve. Il s'installe à l'affût comme un gourmand passe à table.

   Je suis équipé, plus modestement, d'une paire de jumelles. Mais je vois... Je n'en croi­rais pas mes yeux, si Jean-Paul ne me confirmait, "en direct" et à voix basse, nos obser­vations. Sur le sable humide, trois rares sternes hansels se tiennent côte à côte, têtes bais­sées, nuques noires piquetées de cendre, faisant face au vent d'ouest qui souffle en bour­rasques. Tout juste débarquées de Suède ou du Danemark, elles reprennent un peu de force avant de s'envoler à nouveau vers la Camargue ou l'Afrique.

   Bécasseaux, vanneaux huppés et chevaliers aboyeurs, dont certains sont bagués, arpen­tent en tous sens la grève sur leurs fines échasses jaunes, roses, orange. Des dizaines d'hirondelles et de bruants commencent à jaillir par vagues de la roselière où ils s'étaient regroupés en "dortoirs" pour la nuit. Eux aussi reprennent leur migration, entre Scandinavie et Méditerranée.

   Je ne vais pas si loin. Pour la soirée, je mets le cap sur les bois de Lorris, un des trois massifs de la forêt d'Orléans. Carrefour de Sully, puis celui de la Résistance. Les cimes des pins, chênes et séquoias centenaires balancent dans la tourmente, faisant grin­cer et craquer les troncs. Le crépuscule vient vite, violet dans l'ombre, roux dans les clai­rières à callunes. Sur le talus qui borde mon chemin, les hautes gentianes pneumonanthes -dites "pulmonaires des marais"- ont ouvert, tardives, leurs corolles bleues.

   Les parfums d'humus et de champignons résistent au violent courant d'air qui balaye les sous-bois. Je cherche en fait, en descendant lentement vers la Loire et l'étang du Ravoir, une odeur plus forte, à la fois fauve et fruitée. En cet avant-dernier jour d'août, les biches sont-elles déjà en émoi ? La Plaine aux Cerfs n'est pas très loin, dont le nom me fait espérer, un peu prématurément, la clameur soudaine d'un brame. Distrait par le songe, j'aperçois à peine le renard qui traverse le chemin, ventre à terre, une quinzaine de mètres devant moi.

   A peine suis-je arrivé au bord de l'étang du Ravoir, qu'un busard Saint-Martin, ailes souples aux couleurs de terre et d'écume, vire d'un vol chaloupé au ras de l'eau, puis at­territ derrière l'écran frémissant des phragmites. Dans le feu du couchant, la plainte rauque d'une bécassine des marais réclame la paix de la nuit.

 

Gien / Orléans.


 

***

 

Cinquième escale

 

   Accès, à partir d'Orléans (gare la plus proche) :

Pour les bois de Lorris, suivre la N 460 vers l'est, jusqu'à Châteauneuf-sur-Loire, puis la D 952. Arrivé aux Bordes, continuer par la D 961 qui mène au carrefour de Sully (GR 3).

 

   A Saint-Hilaire-Saint-Mesmin, l'hôtel L'escale du Port-Arthur (Logis de France, **) est couvert de vigne vierge. Dix-huit chambres et... une barque pour les balades sur le Loiret. Double de 283 F à 325 F et repas de 97 F à 175 F. Fermé du 2 au 24 février, les dimanche soir et lundi de novembre à mars. Tél. : 02 38 76 30 36.

 

   Au restaurant Rivage, demander le sandre rôti, le pied de cochon farci de ses oreilles et le Paris-Gien aux framboises (en saison), arrosés de sancerre ou de pouilly-fumé. Repas de 140 F à 380 F. Fermé du 13 février au 8 mars et les dimanche soir du 10 novembre au 12 mars. Au 1, quai de Nice, 45500 Gien. Tél. : 02 38 37 79 00.

 

    Chez les Vignerons de la Grand'Maison, à 10 km d'Orléans, découvrir les vins locaux (VDQS), dont les orléanais-rouge ou gris-meunier (pinot-meunier), plutôt légers, et l'orléanais-cabernet (cépages cabernet franc et gamay) plus corsé, ou encore l'orléanais-blanc, sec et fin, qui est issu d'un cépage du cru, l'"auvernat". 550, route des Muids, 45370 Mareau-aux-Prés. Tél. : 02 38 45 61 08.

VI

 

O hérons, ô châteaux !

 

 

   "Ils sont bouffons, ces hérons !" Louis Corvier de Serigny, peintre de Loire et acces­soirement châtelain, a du mal à étouffer son fou-rire. Moquerie ? Non, joie plutôt. Pur bonheur. D'être ici, entre Saint-Laurent-Nouan et Muides-sur-Loire, alors que le jour se lève sur le fleuve de sable. Et d'espionner, ni vu ni connu, les oiseaux cendrés.

   Aujourd'hui, le ciel sera bleu, le soleil éclatant. Avec une aube pareille, si limpide, calme et légère, le baromètre est certainement calé à bloc sur le beau. Je me suis levé trop tôt pour vérifier. Voici un premier jour de septembre de bon augure pour l'au­tomne à venir. La joie de Louis évoque l'enfance et les grandes vacances. Nous sommes Tom Sawyer et Huckleberry Finn en Loir-et-Cher. L'île Jackson a jeté l'ancre au large de la Sologne.

   A nos pieds, un bras mort de Loire forme une longue mare où les poissons se sont lais­sés piéger par la décrue estivale du fleuve. Aux premiers rayons du soleil, cinq hérons se tiennent encore à bonne distance, pour un round d'observation. Plantés au plus haut du banc de sable qui émerge du plan d'eau, cous tendus et têtes faisant des quarts de tour cassants, ils scrutent les environs d'un air furibond.

   Est-ce le regard fixe de leurs yeux jaune d'oeuf cerclés de noir ? Ou ce bec menaçant, profilé comme une baïonnette ? Ou encore ce crâne plat, sans relief avant l'emmanchure du cou ? Il y a effectivement quelque chose de risible chez le héron cendré. La patrouille des échassiers, soudain rassurée, s'avance dans l'eau peu profonde. Marche lente, guin­dée, ponctuée de contorsions belliqueuses.

   Contre quel ennemi ? Des poissons-chats, gardons, perches soleil et même anguilles qu'ils poignardent, rincent dans l'eau et avalent en une seule bouchée laborieuse. Souffrent-ils quand leur prise descend si lentement jusqu'au gosier ? Leur cou ressemble alors à ce boa qui avait avalé un éléphant... Quoi qu'il en soit, la pêche de nos hérons dure deux bonnes heures, rythmée par les tentatives désordonnées des corneilles et goé­lands des environs pour chaparder les rares proies qui échappent un instant aux grands oiseaux.

   Ventres blancs bien rebondis, les hérons sont fatigués. Ils s'alignent sur le banc de sable pour digérer, perchés sur une seule patte. Nous profitons du relâchement de leur vigilance pour nous éclipser. Tom, enfin je veux dire Louis, se penche vers une laîche et murmure : "Libellule, libellule, rentre vite chez toi, / Ta maison brûle et tes enfants sont seuls." Aussitôt dit, aussitôt fait, l'agrion jouvencelle s'envole dans un frémissement bleu.

   Est-ce cette "demoiselle" que je retrouve près d'Amboise, en milieu d'après-midi ? Peut-être. Mais il y a aussi Sandrine Detienne, étudiante en Histoire à Tours, qui m'ac­compagne autour de l'étang de Chanteloup. La "pièce d'eau", pardon, où se reflète la fu­sée à six étages de la Pagode, seul vestige du domaine du duc de Choiseul, mi­nistre disgracié de Louis XV. Ciel d'azur, roselière de cuivre. Les colverts et canards souchets battent l'eau à grands coups d'ailes, se poursuivent, "ricancanent" comme des fous. Le beau temps leur monte à la tête.

   Du haut des 44 mètres de la tour "d'inspiration chinoise, mais du plus pur style Louis XVI", nous découvrons la Loire, jusqu'à perte de vue. Lame d'airain sur un lit de mousse. Il suffit de se retourner, dans la minuscule pièce du sommet, pour contempler la forêt d'Amboise. Moutonnement, à l'infini, des cimes des chênes séculaires, que l'Allée de Jumeaux entaille d'une seule traite jusqu'aux étangs du même nom, treize kilomètres plus loin.

   Du château de Chanteloup, de ses écuries de marbre, de sa Grille Dorée, de sa Nymphée, du Jardin des orangers, des potagers, vergers et autres parterres fleuris, du Petit Parc anglo-chinois, du moulin à vent comme des jeux d'eau et balustrades..., il ne reste rien ! "Sic transit gloria mundi", soupire mon historienne, avant de raconter : "Tout fut vendu, le 13 mai 1823, à des spéculateurs de Blois, mis aux enchères, dispersé aux quatre vents. Un dépeçage si brutal que la rumeur l'attribue toujours à la Bande Noire". Pas moins.

   Au crépuscule, je marche dans les allées bordées de tilleuls immenses. J'entre en forêt, sans y penser. Tous les quinze mètres, dans la terre humide des bas-côtés, des dizaines de traces bien marquées dessinent des coulées. Regard au sol, je bute presque sur une compagnie de sangliers aussi affairés à vermiller que moi à relever les "pieds" des animaux. Je compte cinq, neuf, dix, treize grognards qui détalent au galop. Ah, sacrée bande noire !

 

Blois / Amboise.


 

***

 

Sixième escale

 

   Accès, à partir d'Amboise (gare la plus proche) :

Pour la pagode de Chanteloup et la forêt, suivre la D 140, puis la D 83 à partir de Saint-Martin-le-Beau.

 

   A Amboise (37400), l'hôtel Le Choiseul (****) est un Relais & Châteaux situé au pied du château Renaissance. Maison bourgeoise du XVIIIe siècle, avec terrasses et jardin à l'italienne. Trente-deux chambres (double à partir de 450 F) et piscine. Au 36, quai Charles-Guinot. Tél. : 02 47 30 45 45.

 

   Au restaurant Le Petit Patrimoine, le patron propose matelote de veau, dite des tonneliers, cuisinée au touraine rouge, coq au chinon, mitonnée de boeuf au chenin, sabayon à l'"hypocras" (vin blanc de Vouvray épicé). Tous les AOC de Touraine sont à la carte des vins. Repas de 70 F à 135 F. Fermé en novembre et le dimanche. Au 58, rue Colbert, 37000 Tours. Tél. : 02 47 66 05 81.

 

    Parmi les grands châteaux de la Loire, Blois et Amboise offrent des panoramas exceptionnels sur le fleuve.

- Blois (41000) : François Ier y a demeuré durant tout son règne et le duc de Guise y fut assassiné. Achitectures du XIIIe au XVIIe siècle. Trois musées : beaux-arts, lapidaire, archéologique. Tél. : 02 54 78 06 62. Ouvert tous les jours (horaires variables selon les saisons) ;

- Amboise (37400) : Ses jardins dominent la Loire. Architecture et mobilier des XVe et XVIe siècles. Léonard de Vinci y a vécu jusqu'à la fin de sa vie. Visite guidée comprise dans le prix d'entrée. Ouvert de 9 h à 17 h 30 - 20 h, selon les saisons. Tél. : 02 47 57 00 98.


 

VII

 

La vigne a rendez-vous avec la lune

 

 

   Entre Blois et Saumur, la Loire a du vin dans les veines. C'est même son sang bleu. "Honte à qui n'admirerait pas ma sage, ma joyeuse, ma brave, ma belle Touraine, dont les sept vallées ruissellent d'eau et de vin !", s'exclame Balzac. Sous le patronage de Rabelais, un autre enfant du pays, au frais -entre 8 et 10 degrés- des caves des coteaux, c'est le bouillonnement de la vie qui mûrit dans les fûts. Et se déguste.

   Enumérer les appellations suffit déjà à flatter la langue et le palais : Cheverny en amont, puis, en suivant le cours du fleuve, Touraine-Mesland, Amboise, Montlouis et Vouvray réputés pour leurs mousseux et blancs secs ou moelleux, Chinon, Bourgueil et Saint-Nicolas-de-Bourgueil pour des rouges au nez de violette et qui se gardent bien. Comme les meilleurs souvenirs.

      "On peut, m'écrivait Jean Carmet en novembre 1987, regarder les feuilles frémir sous le souffle d'un vent si léger qu'on ne lui a pas donné de nom, franchir des lieux-dits -l'Oie-qui-Cosse, les Galuches, la Martellière -, saluer l'autochtone quand il est à pied et qu'il marche du pas raisonnable d'un qui sait où il va... Et atteindre Bourgueil, l'enseigne, l'appellation. Par ces chemins délicieux, j'y arrive sans soif. Les invites à vider une "fillette" pleuvent sur le fils prodige que je suis pour eux, et la violence est douce, qui l'entraîne sous les voûtes féériques, créées dans ce même tuffeau dont on fait les maisons, là où le vin s'endort et se réveille."

   Marcher dans les vignes, "du pas raisonnable d'un qui sait où il va", rince l'oeil, étanche ma soif de nature proche, familière. Lucien Chalet est vigneron en Bourgueillois. Cela fait déjà un demi siècle qu'il "monte" presque chaque jour à sa vigne. Ce matin, le paysage est blanc. Brumes, ciel bas, terre caillouteuse. Le vieil homme examine les grains de raisin déjà gonflés, prêts à crever entre ses doigts. Mais c'est désormais son fils qui décidera le commencement de la vendange. Lucien est libre de flâner. Du bout de son bâ­ton, il retourne une motte. "Regarde comme elle se cache toute la journée, la belle jardi­nière." Traduisez : carabe doré. "A la nuit, il faut la voir chasser la limace et les hanne­tons ; un vrai fauve !"

   Sous la même rangée de ceps, il caresse doucement les boules rosées de l'ail en pani­cule, cueille un souci parmi tous ceux qui couvrent le coteau d'un tapis orangé. Dans ces vignes traitées par pulvérisation de décoctions de plantes -"la chimie nous empoisonne"-, les floraisons déclinent les saisons. L'or des tulipes sauvages et le violet des muscaris toupet annoncent le printemps. Le muscari en grappes agite ses clochettes bleues dans la brise de juin. A l'été, l'ornithogale en ombelle, ou "dame de onze heures", ouvre pro­gressivement ses fleurs en étoile à la montée du soleil, et les referme pour la nuit.

   A l'approche de l'automne, la faune relaie la flore sur le calendrier. Les grives commen­cent à s'intéresser de près aux grappes qui mûrissent. Mais Lucien Chalet, qui a renoncé à la chasse, préfère les fuites bruyantes des perdrix. Il s'amuse à surprendre le lièvre qui reste un instant pétrifié avant de disparaître, d'un seul bond, de l'autre côté du rang. Au sommet de la parcelle, en lisière de bois, il est même arrivé qu'un timide chevreuil vienne se sécher au soleil, entre les vigne roussies, après l'averse.

   Dans les vignobles, on vit avec le temps qu'il fait. Parfois même, en intimité avec le ciel. Entre Vienne et Loire, les Bellanger, vignerons depuis quatre générations, élèvent du chinon sur douze hectares. Du rouge gracile, mais qui peut prendre du corps, comme le millésime 1982, et du blanc aussi sec qu'un vouvray. Adeptes rigoureux de la "biodynamie", ils épient les mouvements des astres.

   La taille se fait en "vieille lune", car ainsi les sarments poussent moins. Quant aux ven­danges, autant les commencer à la pleine lune, "pour que le raisin soit au meilleur de son parfum". De même, les Bellenger ne mettent jamais le vin en bouteilles en lune montante, pour ne pas risquer de le voir fermenter.

   Ce 2 septembre, à onze heure GMT, l'astre de la nuit entrera dans la constellation du Taureau. "Une phase racine pour la vigne..." Promis juré, le millésime 1996 aura une so­lide charpente !

 

Tours / Saumur.


 

***

 

Septième escale

 

   Accès, à partir de Tours (gare la plus proche) :

Pour l'île Saint-Martin, entre Loire et Vienne, suivre la D 7 vers le sud, jusqu'à Ussé, puis prendre à droite la petite route qui rejoint la D 16.

 

   A Beaumont-en-Véron (37420), l'hôtel du Manoir de la Giraudière (**) est une gentilhommière du XVIIe siècle flanquée d'un pigeonnier du XVIe. A 500 m des bords de la Vienne, vue sur les vignes de Chinon, parc et verger de pommiers. Vingt-cinq chambres (double : 2OO F à 590 F). Fermé début novembre. Spécialité du restaurant : le civet de canard au chinon. Tél. : 02 47 58 40 36.

 

   A l'auberge de La Giraudière, une belle ferme du XVIIe siècle, savourer un navarin de chevreau mitonné au chinon ou au bourgueil, le fromage de chèvre frais à la faiselle. Vin blanc d'Azay-le-Rideau. Repas de 58 F à 94 F. Fermée le lundi. A Villandry (37150). Tél. : 02 47 50 08 60.

 

   Dans le sillage de Nicolas Joly, pionnier de la viticulture biodynamique, Catherine et Pierre Breton élèvent un bourgueil issu de vignes (cépage cabernet franc) cinquantenaires plantées dans les graviers des terrasses alluviales de Restigné. Le millésime 1995 de la "cuvée Les Galichets" est un rouge tendre, fruité, qui atteindra rapidement sa perfection. Vins de Bourgueil et de Chinon, C. et P. Breton, Les Galichets, 8, rue du Peu-Muleau, 37140 Restigné. Tél. : 02 47 97 30 41.

 

    Le château de Villandry, sur les bords de la Loire, est célèbre pour ses jardins potagers d'ornement : tomates, céleris, aubergines ou choux rosés, sont entourés de vignes. Ouvert tous les jours de 9 h jusqu'au coucher du soleil.

Tél. : 02 47 50 02 09.

VIII

 

La douceur des pierres

 

 

   "Les pierres profitent." Michel Labat, agriculteur au Bouchet, près de Gennes, en veut pour preuve ces blocs de roche qui remontent sans à la surface de ses champs, à chaque labour. Il est donc évident que les pierres poussent, comme les tournesols qu'il cultive, entre les bois de chênes verts et de pins maritimes, sur le coteau.

   D'ailleurs, dans ce coin d'Anjou, on se veut expert en la matière. Le docteur Michel Gruet n'y a-t-il pas recensé, dans les années cinquante, la plus forte densité de mégalithes de tout le Centre-Ouest de la France, entre Auvergne et Vendée ? Gennes serait même, selon lui, "le coeur de la diffusion des dolmens de type angevin". Elevés entre 4000 et 2000 av. J.-C., ceux-ci ont une large chambre rectangulaire précédée d'un portique étroit. Parmi une dizaine de vestiges préhistoriques, Michel Labat est impatient -tant pis pour l'apéritif !- de me montrer le dolmen de la Pagerie, à 2 km à l'ouest du village.

   Onze mètres de long sur cinq de large. Posé au centre d'une clairière de fougères, ge­nêts et bruyères roses, l'énorme monument est précédé d'un portique toujours debout. A droite de l'entrée, une pierre sculptée dessine la tête d'un bovidé. Bison, aurochs ? Il n'en faut pas moins pour déchaîner l'imagination, même si l'oeil de la "beste" antique me semble ajouté depuis peu. "Crois-moi si tu veux, chuchote le paysan, mais ce menhir (sic) grandit toujours." A vue d'oeil ? "Mais non, bougre d'âne ! Il prend un centimètre tous les cent ans..." Je n'ai pas l'aplomb de demander qui a eu la chance de pouvoir faire une telle mesure ?

   Quant à la tête pétrifiée, "elle tourne, oui mon gars !" Je commence à penser que le sieur Labat se paie gentiment ma propre tête. Mais il continue, sérieux comme un archéologue : "C'est à minuit, le vendredi saint, qu'elle pivote sur elle-même. Viens et vois çà, tu te marieras dans l'année." Cette fois-ci, nous rions tous les deux. La farce a fait long feu. Michel caresse la pierre polie par les siècles, douce comme un bois flotté. Un nuage passe dans son regard verdelet. "Jusqu'à la dernière guerre, les amoureux se donnaient rendez-vous ici. Les serments échangés en posant les mains enlacées sur cette tête perpétuelle (resic), c'était du sacré !"

   Les Ponts-de-Cée, sous Angers, sont passés. La Loire est bien ce fleuve féminin "aux yeux couleur de sable", ondulant, nonchalant, qui se libère avec peine de l'enchevêtre­ment de ses grèves. Tout son long, des "buissons", minuscules îlots boisés, encombrent le lit mineur où dorment les toues noires des derniers pêcheurs professionnels. Du balcon de la Corniche Angevine, la route domine la longue rivière du Louet, un bras de Loire en fait, qui tente de s'émanciper du fleuve entre les Ponts-de-Cée et Chalonnes sur une trentaine de kilomètres.

   A la Haie-Longue, village accroché au sommet de la falaise, la vue est grandiose. Belvédère, table d'orientation. Mon regard tombe directement sur la Grande-Prée de Rochefort, prairie alluviale sans limites. Bientôt, aux pluies de fin septembre, le fleuve couvrira les laîches, cladions et autres joncs noueux. Viendra alors le temps des ta­dornes de Belon et des harles, des canards hivernants. Nageant, plongeant, s'envolant en vagues turbulentes, ricanant par milliers.

   En attendant, dans l'ombre du roc de Saint-Offrange, j'observe les marches menues des barges à queue noire, pluviers dorés et chevaliers combattants, sur leurs fines échasses. Je crois entendre, mirage sonore dans le vague du marais, le cri nocturne, amoureux et printanier, du râle des genêts. Sur les grèves de sable blond de la Tête de l'Ile, qu'en­jambe le pont ferroviaire de l'Alleud, des sternes naines et Pierregarin font halte, au mi­lieu d'une trentaine d'autres espèces de limicoles, en ce début de migration d'automne.

   Le spectacle rare ne suffit pas à lever l'inquiétude de Christian Daron, l'ornitho de la Loire des îles. "Les sternes naine et Pierregarin nous viennent d'Afrique, pour nicher en mai sur les grèves vierges, au ras de l'eau. Très souvent, la première ponte est détruite par une crue de printemps. Mais elles peuvent faire, alors, une seconde couvée de rem­placement, jusqu'en juillet." A condition que les "soutiens d'étiage", lâchers d'eau intem­pestifs à partir des barrages de l'amont, ne submergent pas tout. "Une catastrophe !"

   Aujourd'hui, on ne recense que 330 couples de sternes Pierregarin et 230 de sternes naines en Loire moyenne. Mais les petits gravelots, bécassines, chevaliers, courlis et bé­casseaux, qui descendent déjà de Scandinavie, courent encore les grèves et les vasières carénées par le courant. Sentinelles noires perchées sur les peupliers morts aux branches blanchies par leur guano, les grands cormorans sont déjà au dortoir. Entre chien et loup, la cime d'un pin maritime -parfum d'Aquitaine- est illuminée par des lampions. Aigrettes garzettes, blanches comme des colombes.

 

Gennes / Chalonnes.


 

***

 

Huitième escale

 

   Accès, à partir d'Angers (gare la plus proche) :

Pour la Corniche angevine, prendre la D 751 jusqu'à Rochefort-sur-Loire.

 

   A Saumur, l'hôtel Anne d'Anjou (***) est une fière bâtisse surplombant la Loire, au milieu des rosiers, rhododendrons, azalées, bouleaux et hêtres. Les cinquante chambres (double de 410 F à 520 F) ont vue sur le jardin, le château de Saumur ou le fleuve. Fermé une dizaine de jours à Noël et le 1er janvier. Tél. : 02 41 67 30 30.

 

   Au restaurant Le Toussaint, face au château d'Angers, le chef prépare la lamproie à l'angevine, mitonnée dans le vin rouge d'Anjou avec des pruneaux. Sandre et brochet sont proposés "à la chouée", c'est-à-dire sur un lit de chou vert étuvé, auréolé de beurre blanc. En dessert : crémé d'Anjou, coloré d'un coulis de mûres ou de framboises fraïches, pâté de prunes, tourte d'Angers aux reines-claudes (en saison). Vins d'Anjou. Repas de 100 F à 250 F. Fermé les dimanche soir et lundi. Au 7, place Kennedy, 49100 Angers. Tél. : 02 41 87 46 20.

 

    Le château d'Angers, sur les bords de la Maine, fut bâti par Blanche de Castille vers 1230. Il compte dix-sept tours en tuffeau blanc coiffées d'ardoises d'Angers. Forteresse du roi René, duc d'Anjou, comte de Provence, roi de Sicile et de Jérusalem, ce palais recèle la plus grande tapisserie médiévale connue, la tenture de l'Apocalypse, longue de quelque cent trente mètres. Ouvert tous les jours de 9 h à 18-19 h, selon la saison. Promenade du Bout-du-Monde, 49100 Angers. Tél. : 02 41 87 43 47.

IX

 

Au fil des îles

 

 

   Saint-Florent-le-Vieil. Escale, relâche plutôt, en presque bout de voyage. Port de Loire. Rocher couvert de maisonnettes et de belles demeures des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. Eglise abbatiale, ferme et large esplanade de pelouses et de gravier, perchées au sommet du promontoire de schiste, le Montglonne, qui verrouille le plateau des Mauges. Une pis­cine en plein ciel, aussi, avec vue infinie sur la vallée. Articulation du Pays nantais -la Bretagne déjà, paraît-il-, de l'Anjou et de la Vendée...

   Est-il besoin d'ajouter que Saint-Florent est la patrie de l'écrivain Julien Gracq, Louis Poirier à l'état-civil, qui refusa en 1951 le prix Goncourt pour son Rivage des Scyrthes, et de Jacques Boislève, journaliste au "bureau" nantais de Ouest-France, membre du Conservatoire régional des rives de la Loire, auteur d'une demi-douzaine d'ouvrages re­marquables sur le fleuve, ses "pays" et sa littérature. Le lieu inspire.

   Ici, sur la "frontière de sel", gabelous et faux-sauniers se livrèrent une guérilla sans merci. Les Normands échouèrent cent-vingt drakkars sur le sable et pillèrent le pays. Gauvain et Perceval passèrent "le pont périlleux". Plus de 80.000 Vendéens, hommes, femmes et enfants des Mauges et de tout le Bocage, traversèrent la Loire, dans la nuit froide du 17 au 18 octobre 1793, poursuivis par les Bleus de la République vainqueurs à Cholet...

   Saint-Florent, donc : belles lettres et sombres histoires ! Pour l'insouciance, voyez ail­leurs. De l'autre côté du fleuve, par exemple, à la Meilleraie, un des derniers villages de pêcheurs professionnels sur la Loire. Au pied des enrochements de la digue, commence, pour ne plus finir, le banc de sable où repose une longue "plate" badigeonnée de goudron frais, en prévision de la saison de pêche qui va s'ouvrir. Le parapet du quai est couvert de pots de géraniums.

   Trois enfants font glisser un cerf-volant sur l'horizon de l'île Mocquart. Les petites maisons 1900 bordent la levée et la cale, au péril des crues, et rivalisent de coquetterie : volets bleus, portails verts ou citron, chaises et tables de jardin en fer forgé, cèdres, mar­guerites, géraniums encore... Une des plus jolies "villas" de la Meilleraie, salue le visiteur d'un simple "Pax" inscrit à son fronton.

   La paix règne effectivement, sur les eaux étroites du fleuve à l'étiage, dans l'aube lim­pide de fin d'été. Le flot et le ciel mélangent leurs bleus pâles. Le ronflement sourd du "motogodille" (moteur hors-bord au très long bras de transmission) de la gabarre de Roger Chauveau ne parvient pas à déchirer le calme lisse de la Loire. De la cale de Saint-Florent, nous glissons vers la pointe aval de l'île Batailleuse. Défilent les prairies fanées, plantées de frênes têtards, où somnolent des génisses blanches, et les grèves de sable ocre quand il est humide. Une ferme isolée aussi, qui brave les crues du haut de ses fondations surélevées, profilées dans le sens du courant comme une barque de pierre, avec sa grange sur pilotis et son canot arrimé au mur, toujours prêt au sauve-qui-peut.

   Roger Chauveau, garagiste et poète à ses heures, s'en prend aux féroces Vikings qui occupèrent l'île pendant la seconde moitié du IXe siècle : "Moi, c'est en pêcheur que je suis sur la Loire. / Or vous, vous y veniez en quête de butins. / Sur l'île Batailleuse évoquant votre histoire, / Il n'est plus qu'une ferme et de calmes bovins..." Le moteur au ralenti, puisque le courant porte, notre barque longe la berge abrupte de l'île Mocquart ombragée de frênes, saules et surtout gigantesques peupliers qui masquent la maison de Philippe Crosnier, pêcheur professionnel de lamproies.

   Et voici l'île aux Bergères, à l'embouchure de l'Ervre -les Eaux étroites de Julien Gracq-, où il n'y a plus de bergères, hélas !, mais une maison abandonnée au milieu des aulnes, des érables et des merisiers. Puis l'île Poulas, qui n'a plus d'une île que le nom et -tout de même- une atmosphère. Nous abordons sur une plage, au paradis des joueurs de "boule de sable", dite aussi "boule de fort". Sous les peupliers qui diffusent un parfum sucré, une fontaine, des balançoires, bancs, tables de bois et cabanons désertés me rap­pellent que les grandes vacances sont finies. Hier, mardi 3 septembre, c'était la rentrée des classes. Bon courage, les enfants !

   Nous n'iront pas jusqu'à l'île Kerguelen, dont le nom, bien sûr, faisait rêver Jacques Boislève, petit garçon. Ni à la Boire-Rousse, envahie par les troènes et les sureaux, où des amoureux en quête de tranquillité firent, il y a peu, s'envoler deux cigognes noires. Ni, en vue d'Ancenis, aux îles aux Moines, aux Oiseaux, Macrière, Verte... A l'abri d'un épis de roches qui s'avance jusqu'au milieu de la Loire, Roger m'invite à regarder la sur­face immobile de l'eau. Il devine les tanches, ablettes, sandres et brochets qui nagent sous ce miroir. C'est son "coin".

   "Avec tous les granulats qu'ils ont extrait du lit, et toutes ces digues qu'ils mettent par­tout, les brochets ne savent plus où frayer", déplore le pêcheur. Mise en culture des grandes-prées inondables, comblement des bras morts, assèchement des boires, ferme­ture des vannes : le dressage du fleuve sauvage n'est jamais fini. "Heureusement, il nous reste encore les marais de Goulaine, près de Nantes, et la boire de Champtocé, et les mille hectares des prairies de Saint-Germain, près d'Ingrandes..."

   Allons, cher Monsieur Chauveau, consolez-vous. Ce n'est pas demain la veille que vous mangerez de l'escalope de dinde au beurre blanc *.

 

Saint-Florent-le-Vieil / Champtoceaux.

 

* Clémence a oublié de mettre les oeufs dans sa béarnaise... La cuisinière commettait ainsi, à la fin du siècle dernier, un coup de génie gastronomique par omission. Le beurre blanc était inventé. Depuis, le brochet, la sauce de Clémence et le muscadet font la sainte trinité des mariniers, entre Nantes et Saint-Florent-le-Vieil. Aujourd'hui, loin de la béarnaise ratée originelle, le beurre blanc se prépare avec un peu de vinaigre réduit avec des échalottes émincées. Une fois le vinaigre bu, il faut faire lever en crème onctueuse le beurre qui ne doit ni bouillir ni retomber. Les tricheurs rajoutent un jaune d'oeuf ou de la farine, pour pallier l'imprécision de leur tour de main.


 

***

 

Neuvième escale

 

   Accès, à partir de Nantes, vers l'est :

Pour les pays d'Ancenis et des Mauges, longer la Loire sur la D 751, jusqu'à Champtoceaux où passe le GR 3, au bord du fleuve.

 

   A Champtoceaux (49270), au lieu-dit le Cul du Moulin, l'hôtel Chez Claudie(**) propose onze chambres seulement (double de 190 F à 250 F), dont certaines ont vue sur la Loire. Fermé en janvier. Tél. : 02 40 83 50 43.

 

   Au restaurant Les Jardins de la Forge, les poissons de Loire sont à l'honneur : escalope de sandre ou sole braisée à la mimosa d'huîtres, échalotes hachées, sauce au muscadet ; poêlée de coquilles Saint-Jacques et de civelles aux amandes ou aux cèpes ; lamproie avec une fondue de poireaux et une sauce au bourgueil ; mousse d'alose nappée d'une sauce à l'oseille... Repas de 160 F à 398 F. Fermé deux semaines en octobre et encore deux semaines en février, ainsi que les dimanche soir, mardi et mercredi. Au 1, place des Piliers, 49270 Champtoceaux. Tél. : 02 40 83 56 23.

 

    La ferme abbatiale des Coteaux, à Saint-Florent-le-Vieil (49410), abrite le Centre permanent d'initiation à l'environnement (CPIE) Loire et Mauges. Expositions sur la Loire, aquariums de poissons du fleuve, sorties de découverte des Mauges, gîte d'étape... Située à l'extrémité ouest du Montglonne, le promontoire de schiste sur lequel s'étage le bourg de Saint-Florent, elle offre surtout un point de vue unique sur la vallée de la Loire, jusqu'à Nantes, et sur le bocage vendéen. Tél. : 02 41 72 52 37.

X

 

L'estuaire au long cours

 

 

   Tout juste 6 h 20 du matin... Le Saint-Hermeland, compagnie Morbihanaise de Navigation, se détache de la cale du Pellerin, dans un rapide mouvement tournant. Destination : le Paradis !, ça ne s'invente pas, c'est-à-dire la cale de Couëron, juste sur l'autre rive. Ce jeudi 6 septembre, Thierry Lacroix est le patron -"capitaine, ça fait pompeux"- du dernier bac sur la Loire, avant l'océan. Fin de son service : 14 heures. A bord : le chef-mécanicien, le matelot-receveur et les premiers passagers de la journée. Deux amoureux avec moto et, "comme tous les jours que Dieu fait, les deux facteurs qui habi­tent Le Pellerin et distribuent le courrier sur Couëron".

   Cela fait treize ans que Thierry navigue sur les bateaux de la compagnie. En mer, tout d'abord, sur des minéraliers et céréaliers. Aujourd'hui dans l'estuaire. Mais, attention, "on est marin sur la Loire". C'est le même métier. Veille radio, sur le canal 12, la fré­quence de Nantes-Port, coups d'oeil dans les jumelles à tout bout de champ, radar dès qu'il y a du brouillard. "Il faut de l'attention, ça paraît pas comme ça ; il ne faut pas oublier que c'est un navire à passagers." Un vrai bateau de 42 m de long, 12,25 m de large, 2,30 m de "creux" (tirant-d'eau) et deux propulseurs d'une puissance totale de 900 chevaux.

   "Le fleuve, il faut s'en méfier. Il arrive que la navigation soit dure, surtout quand le brouillard est dense, ou que le vent contre le courant lève une houle qui pourrait tout cas­ser, comme en mai dernier. D'ailleurs, nos passagers ne s'y trompent pas, qui rebrous­sent chemin sur la cale quand ils voient le mauvais temps. On a des personnes âgées qui passent avec leurs petits enfants, pour la balade." Thierry sait que le bac est condamné, à plus ou moins long terme. "Il est question d'un nouveau pont, entre ceux de Cheviré et de Saint-Nazaire. Les bateaux prennent de l'âge ; le Saint-Hermeland a près de 30 ans.

   Pourtant, "pour les gens du pays, ne plus avoir le bac, ce serait la mort du pays". Et une perte de contact supplémentaire avec le fleuve. Sur le plateau du bateau, on sent les humeurs de la Loire comme nulle part ailleurs. Pour ne pas s'échouer, le patron travaille toujours contre le courant. A marée montante, nez dans le "flot", il aborde par les cales amont. A marée descendante, la proue est tournée face au "jusant". Parce qu'il ne pousse jamais les moteurs "lents" (600 tours/minute), pour que les vibrations ne fatiguent pas trop le matériel, la navigation de 3 à 5 minutes selon la force du courant tient beaucoup de la dérive contrôlée.

   Il est 10 h 20. Douzième passage de la matinée. Thierry Lacroix scrute la surface verte. "Près des cales, on ne voit pratiquement plus de remous. Les mouettes restent immobiles sur l'eau, elles ne défilent plus le long des berges. C'est l'étale." Le marin ne se sert ja­mais des horaires officiels des marées. "Oh, ça ne correspond jamais. Aujourd'hui, j'ai changé de cale trois quarts d'heure après l'heure prévue. Le vent y fait beaucoup. Quand il est à l'Est, l'eau s'échappe beaucoup plus tôt vers la mer." Par temps calme, il arrive que le fleuve hésite : un peu de flot, un peu de jusant à nouveau, puis encore du flot... "Le changement de courant, c'est du senti !"

   Le bac traverse une eau grise, marron foncé, épaisse comme de l'huile. Une dizaine de mulets roulent sur la cale du Pellerin, ventres blancs en l'air. "C'est le bouchon vaseux qui les asphyxie. Ils remontent jusqu'ici pour frayer et se font piéger." Les mou­vements des oiseaux intéressent aussi Thierry Lacroix. "On en voit beaucoup, quand il y a tempête au large." Alors, le navire glisse au milieu de milliers de goélands, mouettes rieuses, sternes -les "hirondelles de mer"-, et même des colverts, sarcelles d'hiver, ber­naches cravant et tadornes de Belon gras comme des oies, eiders à duvet, aux livrées si lumineuses.

   Seul risque -il est de taille-, en hiver, le spectacle pourrait distraire une seconde de trop le patron. Il lui faut parfois un sursaut de discipline pour braquer à nouveau ses jumelles sur "les petits bateaux des pêcheurs de civelles qui vont dans tous les sens, sans respecter la priorité". Parfois, "il faut actionner la corne de brume". Et, "quand certains exagèrent, on prévient les affaires maritimes".

   Il est 11 h 00. Quinzième passage du Pellerin à Coëron. Thierry Lacroix fixe l'horizon. "Le vent tourne pas mal, mais ça vient plutôt du nordé (nord-est). Il va y avoir de l'hu­midité, peut-être du froid, dans les jours à venir." Des brumes tenaces, plein d'oiseaux migrateurs. Au-dessus de la cale de Couëron, une banderole est déployée : "Paysages d'enfance de Jean-Jacques Audubon. N'y touchez pas !"

   Le patron du Saint-Hermeland tient, lui aussi, à sa Loire sauvage. "Le fleuve, d'abord on l'apprend, puis on joue avec ses courants, et on finit par s'y attacher. A chaque sai­son, il change de force, et de couleur." Bienvenue, donc, aux grandes marées de l'Atlantique et  aux rouilles de l'automne !

 

Nantes / Saint-Nazaire.


 

***

 

Dernière escale

 

   Accès, à partir de Nantes, vers l'ouest :

Pour le canal de la Martinière, suivre la D 58. Après le Pellerin, tourner à droite et continuer jusqu'au début du canal (parking).

 

   Pour la découverte de l'estuaire de la Loire, le mieux est de suivre, sur la rive gauche, la petite route dite des îles qui longe l'ancien canal maritime de la Martinière, jusqu'à Paimboeuf. Sur l'île de Massereau, on peut observer depuis des postes d'affûts des oiseaux exceptionnels parmi quelque 80 espèces nicheuses : faucon pèlerin, aigle criard, cigogne noire, mais aussi râles des genêts, hérons cendrés, bécassines, sarcelles, foulques, grèbes castagneux... Le tout sur 390 ha d'eaux libres, de roselières, saulaies et prairies mis en réserve et placés sous la garde de l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONC). L'entrée de la réserve est aux Champs Neufs (CR 19). Réserve de Massereau : 01 40 64 19 36. Office du tourisme de Paimboeuf : 01 40 27 53 82.

 

   A 10 km de Nantes, l'hôtel de L'Abbaye de Villeneuve (XVIIIe siècle, ****) est bien situé pour rejoindre rapidement le canal de la Martinière. Grand jardin ombragé et piscine. Vingt et une chambres (double de 450 F à 890 F). Restaurant gastronomique. Route de la Roche-sur-Yon, 44840 Les Sornières. Tél. : 02 40 04 40 25.

 

   Au restaurant Villa Mon Rêve, dans une ancienne maison de maraîcher en bord de Loire, le "terroir" nantais est bien représenté : sandre au beurre blanc, alose sous une sauce à l'oseille (avril-juin), lamproie à la nantaise, c'est-à-dire mitonnée dans le vin rouge avec des pruneaux et des petits oignons, civelles en hiver, "muscadette", c'est-à-dire crème brûlée au muscadet... Repas à partir de 145 F. Fermé du 3 au 16 novembre. Route des Bords de Loire, 44115 Basse Goulaine. Tél. : 02 40 03 55 50.

 

    La maison des vins de Nantes, à La Haie-Fouassière (44690), donne à déguster le muscadet, de cépage melon de Bourgogne, aux saveurs minérales, et le gros-plant, de cépage folle-blanche, sec et frais, idéal avec les huîtres.

Tél. : 02 40 36 90 10.


 

Guide

 

Nature de Loire

 

 

   Les milieux naturels occupent près de 15% du lit majeur (zone submersible pendant les grandes crues) de la Loire, ce qui lui vaut la réputation de "dernier fleuve sauvage d'Europe".

 

Flore

 

   Lorsque l'eau se retire, à l'étiage, le lit et les berges sableuses à pente faible se couvrent très vite d'une flore annuelle. Les grèves basses, proches de l'eau, connaissent un climat semi-tropical : chaleur et humidité très fortes en été. S'y développe alors une végétation herbacée vigoureuse à bidents, renouées et pieds-de-coq.

   Sur les bords limoneux et humides, poussent à partir de juin les souchets et ilysantes qui se reproduisent en quelques semaines seulement. En amont du Bec d'Allier, sur les graviers sans cesse roulés par les crues, l'épervière de Loire s'épanouit grâce à ses puissantes racines qui ont permis son adaptation à la submersion hivernale et aux forts courants torrentiels.

   Le haut des grèves, plus sableux, moins proche de l'eau, terriblement sec en été, offre des conditions semi-désertiques où s'acclimatent bien les plantes méditerranéennes aux racines très développées, au port étalé sur le sol pour profiter au mieux de l'humidité nocturne (corrigiole), aux feuilles charnues (pourpier) ou aromatiques (chénopodes).

   Sur les berges du lit mineur ou sur les îles stabilisées, les "verdiaux" se développent en quelques années. Ce sont de denses fourrés de saules (sept espèces) et d'osiers des vanniers. La forêt alluviale, ou ripisylve, est constituée de bois tendres, saule blanc ou érable négundo, qui sont assaillis par les lianes des vignes vierge et sauvage, de la clématite blanche ou du houblon. Puis, à mesure que l'on s'éloigne du lit mineur, s'élèvent les arbres au bois de plus en plus durs : frênes (deux espèces), ormes (cinq espèces), peupliers, tilleuls, érables, chênes.

   Dans le lit majeur, s'étendent les prairies, pelouses et landes. Sur les sables, la pelouse à corynéphore est entretenue par les lapins et les taupes qui remuent sans cesse le terrain. On y trouve de nombreuses plantes annuelles associées dont un astérocarpe et des groupements de mousses et de lichens dont certains sont descendus du Morvan ou d'Auvergne.

   Quant à la pelouse sèche siliceuse à fétuque à feuilles longues, elle abrite une rare variété d'espèces : saxifrage granuleux, drave printanière, armérie à feuille de plantain... Viennent ensuite la lande à armoise champêtre, les prairies à chiendent et les buissons d'arbustes à fruits qui forment la "fruticée" : aubépines, églantiers et prunelliers, qui évoluent vers la forêt de bois durs.

 

Poissons

 

   Plus de 50 espèces peuplent la Loire, dont sept sont migratrices. Parmi ces dernières, six s'y reproduisent : l'alose finte, la grande alose, le saumon, la truite de mer, les lamproies fluviatile et maritime ; une y fait sa croissance : l'anguille. Le fleuve est divisé selon une "zonation longitudinale" qui comprend :

- une zone torrentielle à fonds rocheux, courant fort, eau peu profonde, froide, très oxygénée, pas ou très peu de végétation aquatique. La truite fario, le chabot et -théoriquement- le saumon sont les poissons les plus typiques de ce haut cours ;

- une seconde zone dite "de tressage", à fonds graveleux, courant moyen, eau de faible profondeur, bien oxygénée, avec quelques herbiers aquatiques. On y trouve l'ombre commun, la loche franche et le vairon ;

- une troisième, à anastomoses : fonds variables, courant faible, eau assez profonde, avec d'importantes variations de la température et de l'oxygénation selon les saisons. Végétation aquatique bien développée dans laquelle le barbeau, le goujon, la vandoise, le brochet et l'ablette trouvent refuge ;

- une quatrième, à méandres : fonds sableux, eau souvent trouble, mal oxygénée, à forte amplitude thermique. Riche végétation aquatique et phyto-plancton dont profitent la brème, la tanche, le sandre, la perche et le black-bass ;

- une dernière zone, l'estuaire, dont les fonds sont vaseux, l'eau trouble et déjà salée, les berges couvertes de roseaux. Ici nagent encore le flet, l'athérine, l'éperlan et l'esturgeon.

 

Oiseaux

 

   Sur près de 250 espèces d'oiseaux observés en Loire moyenne, pendant un an, une moitié est aquatique. Des sources à l'estuaire, les ornithologues de l'université de Bourgogne ont compté, en 1989-90, plus de 150 espèces d'oiseaux nicheurs, soit 54% du nombre observable en France. Enfin, sur 149 espèces inscrites dans le "Livre rouge des espèces menacées en France", 49 (33%) sont observables le long de la Loire. La plupart de ces espèces ne se rencontrent pas sur la totalité du cours du fleuve, mais se succèdent par peuplements caractéristiques :

- Le peuplement montagnard : cincle plongeur, le long du torrent, hirondelle de rochers et grand corbeau dans les gorges, mésange huppée, mésange noire et roitelet sur les versants forestiers ;

- le peuplement de basse montagne : dans les eaux courantes, le martin-pêcheur et le chevalier guignette se trouvent bien, tandis que la grive draine est typique des vastes hêtraies-sapinières fraîches et que le pouillot de Bonelli préfère les pinèdes bien exposées au soleil ;

- le peuplement de plaine : sur les grèves et bancs de sable à granulométrie encore grossière, l'oedicnème criard, ou courlis de terre, le petit gravelot et de nombreuses colonies de sternes pierregarin et naine déposent leurs oeufs. Dans les berges abruptes et tendres, les hirondelles de rivage creusent leurs galeries de nidification. Les bois tendres et frondaisons de la forêt alluviale sont très appréciés par les pics, fauvettes, loriots et les rares bouscarles de Cetti ;

- le peuplement de l'estuaire : son originalité tient d'abord à la présence de l'eau salée (goélands, sterne caugek, tadorne de Belon, gravelot à collier interrompu), mais aussi aux roselières qui colonisent les berges (mésange à moustaches, gorgebleue).

 

A voir

 

* Le parc de Chambord. Domaine de 5500 ha entièrement clos par un mur de 32 km de long ! Quelque 800 cerfs et chevreuils, ainsi qu'un millier de sangliers, mais aussi des mouflons, renards, blaireaux, belettes, putois, martres, lapins de garenne, lièvres, écureuils, faisans, bécasses, hérons, chouettes... vivent dans cette réserve nationale. La forêt pousse ici sur des terrains pauvres, sables et argiles : futaies de chênes, mais aussi de pins sylvestres et laricios, taillis de charmes, bouquets de châtaigniers, trembles, aulnes, robiniers et aubépines, entrecoupés de landes à bruyère et à genêt ainsi que de clairières en prairies.

   Environ 1500 ha sont ouverts au public. Le GR 3 traverse le parc, de la porte de Saint-Dyé à celle de la Chaussée-le-Comte. Trois autres sentiers de découvertes ont été balisés à partir de la route de Saint-Dyé (sentier "sanglier"), de la ferme de La Hannetière (sentier "cerf") et de la route François-Ier (sentier "chevreuil") : compter de 1 h 30 à 2 h de marche. Des miradors pour l'observation des cerfs sont postés en bord de clairières, le long de la route François-Ier.

   Centre d'information touristique : place Saint-Michel, 41250 Chambord, tél. : 02 54 20 34 86.

 

* Aquarium de Touraine. Une vingtaine d'aquariums sur quelques 4000 m2 présentent les différents biotopes aquatiques de la Loire, des sources jusqu'à l'estuaire, en passant par le torrent, le lac de montagne, la rivière de cours moyen... Un tunnel long de 30 m passe sous le bassin qui reconstitue un étang de Sologne, avec brochets, sandres, carpes, brèmes et gardons. Saumons de fontaine et silures énormes sont aussi au rendez-vous.

   Aquarium de Touraine : 37400 Lussault-sur-Loire, tél. : 02 47 23 44 44.