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Arnaud Montebourg l'accusateur public

LE MONDE | 27.03.01 | 14h59

Après avoir obligé Alain Juppé à déménager et épinglé les tribunaux de commerce, le député socialiste de Saône-et-Loire s'est attaqué au président de la République, qu'il souhaite voir répondre de son action de maire devant la justice. Portrait d'un homme qui dérange.

L'élégante silhouette semble déplacée dans les étables où charolaises et normandes soufflent un peu de chaleur dans le vent frisquet de décembre. "Il y a quelqu'un ?", lance Arnaud Montebourg en piétinant la paille et la boue séchée. Le député de la circonscription de Louhans, en Saône-et-Loire, a décidé de consacrer cette matinée à un négociant en bestiaux. Jean Compagnon n'a pas le profil type d'un électeur de gauche, mais, s'il a demandé à voir "son" député, c'est que la consommation de bœuf s'effondre. Il faut faire quelque chose comme, suggère-t-il, réclamer l'interdiction des émissions qui affolent les Français...

C'est bien mal connaître le citoyen-député, défenseur de la presse et pamphlétaire de La Machine à trahir (Denoël), qui réclame plus de libertés pour les citoyens, plus de pouvoir pour le Parlement, plus de transparence dans la gestion des deniers publics. Et plus de sévérité à l'encontre de Jacques Chirac, qu'il rêve de voir répondre de son action de maire de Paris devant la justice. La crise bovine le mobilise sur le terrain, la crise du régime le galvanise ailleurs, courant maisons de la presse et librairies pour dédicacer ce "rapport sur le délabrement de nos institutions" qui fait le bonheur des lecteurs (45 000 exemplaires déjà vendus) et le malheur du président.

Ainsi va Montebourg, le "Paris-Bresse" du Palais-Bourbon : trois jours dans la capitale, le reste de la semaine en Val-de-Saône. Qui est ce grand jeune homme de trente-huit ans, à la mise classique et au verbe un peu désuet, qui veut précipiter Chirac "en enfer" ? Certains, lui prêtant une origine aristocratique, lui donnent - par erreur ou malice - du Arnaud "de" Montebourg. On ne trouve pourtant ni comte ni duc dans sa généalogie. Du côté de sa mère, née Leïla Ould Cadi, il y a seulement des Wali, ces "préfets" arabes placés à la tête des wilayas dans l'Algérie coloniale. Ni héritier ni grand bourgeois, mais fils d'une professeur d'espagnol et d'un inspecteur des impôts, M. Montebourg est un bon produit du système méritocratique de sa "chère République".

Son père, mendésiste de la première heure, rêvait pour lui d'ENA et de carrière dans la haute fonction publique. "Sans doute pensait-il que je le vengerais, lui qui savait les portes de l'administration centrale fermées à des hommes comme lui", raconte-t-il. Il échoue au concours, mais devient un avocat brillant, premier secrétaire de la conférence du stage du barreau de Paris en 1993, ce concours d'éloquence remporté avant lui par... Léon Gambetta et Paul Reynaud. Cela lui vaudra d'être commis d'office pour assurer la défense de Christian Didier, assassin de René Bousquet, le chef de la police de Vichy avec lequel François Mitterrand n'a jamais vraiment rompu. "Là, je suis descendu dans les soutes du mitterrandisme", se souvient-il. Après Urba, c'est encore un peu d'illusions perdues pour celui qui, en 1981, collait les affiches de "La force tranquille" dans les rues de Dijon, sa carte du PS toute neuve dans la poche.

SANS être un jospiniste de stricte observance, le député est de la génération du "droit d'inventaire". Et même du "devoir d'inventaire", qu'il réalise sur l'héritage de la gauche comme sur les "turpitudes" de la droite. En 1995, avocat de l'Association de défense des contribuables parisiens fondée par un ami, il oblige Alain Juppé à déménager d'un appartement au loyer sous-évalué. Maître Montebourg (qui a aussi obtenu des excuses et une indemnité de l'Etat pour Christine Villemin) se fait un nom en politique. A cette époque, il a renoué avec le PS, qui l'investit en 1997 dans la sixième circonscription de Saône-et-Loire pour déboulonner René Beaumont (UDF-PR), député et président du conseil général. Le notable est dans le collimateur de la chambre régionale des comptes. Montebourg se plaît à harceler le "Tiberi de la Bresse".

Comment oublier ce second tour des législatives ! La veille, Arnaud a épousé Hortense de Labriffe, ancienne collaboratrice d'Edouard Balladur et de Philippe Douste-Blazy. Au cours des noces, sa belle-mère - en guise de toast - rappelle ses propres origines aristocratiques à ce gendre roturier qui a le mauvais goût d'être socialiste. Leïla Montebourg prend la défense de son fils en soulignant que "la seule et vraie noblesse est celle du cœur". Les familles s'observent, l'affrontement n'est pas loin... La victoire du "gendre" non plus puisque, le lendemain, il redonne la circonscription à la gauche (54 % des voix).

Derrière cette victoire, les observateurs voient la main de Pierre Joxe, qui a tenu une partie de sa circonscription jusqu'en 1984, avant de se faire élire dans celle du Creusot-Montceau-les-Mines. "Ce n'est pas son père spirituel, mais son parrain pour l'investiture", assure un fin connaisseur de la galaxie socialiste. Le premier président de la Cour des comptes veut visiblement faire taire la rumeur, comme si cette filiation le gênait. "Si j'ai un successeur, c'est Didier Mathus, tranche-t-il. Je ne me suis mêlé en rien de l'investiture de M. Montebourg." "Il me conseille amicalement", dit sobrement l'intéressé, qui a tout de même repris une solide tradition "joxiste": la fête de la rose qui, tous les ans, réunit les socialistes à Frangy-en-Bresse.

M. Joxe le crédite d'ailleurs d'un "travail formidable" sur les tribunaux de commerce. Quelques mois après son élection, le député s'est attaqué à la justice consulaire, où il flaire petits arrangements et corruption. Rapporteur de la commission d'enquête présidée par François Colcombet (PS, Allier), il répond à l'"omerta" de ce milieu en menant des interrogatoires musclés, use des pouvoirs de police judiciaire que lui donne son mandat, fait amener les récalcitrants par les gendarmes, réclame des poursuites pénales aux procureurs... Ce travail achevé, le voilà rapporteur de la mission d'information sur le blanchiment de l'argent sale, où il forme un tandem de choc avec son président, Vincent Peillon (PS, Somme).

Montebourg a troqué l'habit du plaideur pour celui d'accusateur public. "Si j'avais choisi la magistrature, j'aurais été procureur, confesse-t-il. Je ne suis pas assez équilibré pour être juge. J'ai trop de passion, cela me nuit." De sa profession, il a conservé les méthodes d'analyse des dossiers, ce côté vétilleux parfois nécessaire à la défense des grandes causes. "Il a une stratégie, assure M. Peillon, et sait tenir compte des obstacles, des résistances de l'adversaire, des moments de crise." Pour briser la conspiration du silence, il dispose d'une autre arme : un réseau de relations, parfois amicales, avec quelques journalistes, du Canard enchaîné au Monde en passant par Le Nouvel Observateur.

Jean-Pierre Chevènement, le président du Mouvement des citoyens avec lequel il est d'accord sur la Corse (mais pas sur l'indépendance de la justice), constate que "des empêcheurs de faire de la politique en rond comme lui" sont rares dans sa génération, "même s'il n'en faut pas trop". "C'est moi il y a vingt-cinq ans", dit Georges Frêche, le maire (PS) de Montpellier, qui fut toujours en délicatesse avec son propre parti. Au groupe socialiste, on lui reconnaît "du courage", "du talent" et souvent "une vraie chaleur humaine". Et même ceux qui ne l'aiment guère le créditent de "solides convictions". "Des convictions, je ne sais pas, tempère le président du groupe, Jean-Marc Ayrault. Ce qui est sûr, c'est qu'il joue perso."Et en Jospinie, où le "sens du collectif"est une vertu cardinale, ce n'est pas un compliment.

Dans son combat, M. Montebourg ne trouve guère de relais au sein du PS. François Hollande le tient à distance. "Il est dans un bras de fer personnel avec le chef de l'Etat qui n'engage ni le groupe ni le parti", souligne le premier secrétaire du PS. Son éloignement des instances du parti n'est que "la contrepartie" de la liberté de parole qui lui est accordée, conclut-il.

Fin novembre, au congrès de Grenoble, ses "camarades" l'ont laissé à la porte du conseil national, le "parlement" du parti. Ses hiérarques ne souhaitaient visiblement pas que la promotion du député de Saône-et-Loire donne consistance à l'idée - répandue par la droite - que "Montebourg est le sous-marin de Jospin".

M. Montebourg a adressé son livre au premier ministre avec cette dédicace : "En hommage à son travail et à son action, avec l'espoir qu'il sera celui qui démantèlera cette machine à trahir qui nous a tant coûté." Prudence ? Hostilité ? Lionel Jospin n'a pas jugé bon de lui répondre. L'"austère" ne s'irrite pas seulement de ses excès et de son lyrisme un rien suranné. Il se demande probablement si la croisade du jeune élu n'alimente pas le poujadisme ambiant et ne contrarie pas son propre projet : remonter "aux sources de la République"par la voie des réformes, comme la limitation du cumul des mandats et la parité hommes- femmes. Le député les a votées sans barguigner, mais il veut aller plus loin.

Il ne rejette personne, pas même les électeurs de droite qui viennent à lui, car "la République appartient à tout le monde". Du volumineux courrier reçu depuis la sortie de son livre, il tire des lettres qui débutent souvent par la formule : "Je ne suis pas de gauche, mais..."Est-ce son côté indocile et frondeur qui plaît tant au Français ? Parfois excessif dans le trait, il peut se livrer à des rapprochements historiques discutables, n'hésitant pas à assimiler les députés qui refuseront de signer la mise en accusation de M. Chirac à ceux qui votèrent les "accords de Munich" en 1938 !

ON comprend que les chiraquiens exècrent celui qui a commis un crime de lèse-présidence et juré la mort des institutions de la Ve République. "Ce n'est qu'un Saint-Just au petit pied", tranche Pierre Lellouche (RPR). "Un Ravachol de porte-plume", renchérit Claude Goasguen (DL). "Vous lui faites trop de pub !", s'emporte Jean-Louis Debré, le patron des députés RPR. Il n'y a guère que François d'Aubert, vice-président de DL, qui a longuement enquêté sur la mafia et le Crédit lyonnais, pour laisser percer un soupçon de sympathie à l'égard d'un homme qui, comme lui, a osé s'en prendre à un président. Ou Philippe de Villiers, président du Mouvement pour la France (MPF), qui lui reproche tout de même son "hémiplégie" : très bon sur Chirac, silencieux sur Jospin.

Présomptueux ? Ses amis le décrivent "moins sûr de lui qu'il n'en a l'air". Insolent ? Sans aucun doute. Il s'est présenté comme un "refuznik" menant un combat à gauche et pour la gauche, qu'il juge convalescente et toujours à la merci d'une rechute dans la corruption. Ses références politico-littéraires, puisées dans la Révolution française, chez Gambetta, Jaurès et Blum, tranchent sur l'économisme qui sert aujourd'hui de grille de lecture pour tout. On se demande si cet homme, que ses amis décrivent comme "narcissique" et "romantique", ne s'est pas trompé de siècle. Son écrivain favori ? Stendhal. "Ses héros positifs sont fabriqués par les espoirs et les croyances de leur époque, confie-t-il. Ils prennent le risque d'en déplacer quelques lignes et finissent par perdre, comme Julien Sorel."

Arnaud n'est pas Julien, et il reste à ses combats, surtout la mise en accusation du chef de l'Etat devant la Haute Cour de justice (douze députés, douze sénateurs). "Je pense soumettre ma proposition de résolution à mes collègues en février", dit-il -"assuré"de la signature d'une vingtaine de députés socialistes et des cinq élus Verts. Qu'il doive en recueillir cinquante-huit pour la défendre dans l'Hémicycle n'entame pas sa détermination.

Son ami Christian Paul, un proche de Pierre Joxe, est devenu secrétaire d'Etat, son complice Vincent Peillon, porte-parole du PS. Mais quel destin prédire à cet imprévisible ? On l'invite de toute part à sortir du rôle de "serial cleaner" qui lui colle à la peau et à user de sa notoriété pour d'autres combats. "Pour gagner ses galons, il doit prendre à bras-le-corps des dossiers qui n'ont rien à voir avec la morale en politique", dit M. Ayrault, agacé. Mathias Emmerich, qui a fondé avec lui l'Association des contribuables parisiens, est persuadé que le risque d'enfermement est limité : "Le jour où il sentira qu'il n'est plus que le "fou du roi institutionnel", il fera autre chose."

M. Montebourg semble lui donner raison. "Je n'ai pas de conception patrimoniale du mandat électif, dit-il. Si je ne peux changer le système de l'intérieur, je reprendrai mes attaques de l'extérieur." En remettant sa robe d'avocat ? Pour l'heure, il reste en politique et se représentera aux suffrages des Bressans en 2002. Et seulement pour être député, lui qui refuse tout cumul des mandats, contrairement à d'autre élus de la "génération morale". Est-il pour autant payé de retour ? "Il suscite une crainte collective, reconnaît M. Peillon, mais il apporte des thèmes forts, et il est utile au parti." Il est mal payé de retour.

Jean-Michel Bezat

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