1Vous êtes historien spécialiste du négationnisme, et vous
venez de diriger Le Génocide des juifs entre procès et
histoire (éditions Complexe) ; comment envisagez-vous
le rapport qu'entretient Finkelstein avec le
négationnisme ?
Ce rapport est double. Il lui emprunte son vocabulaire (voyez les
titres de chapitre, « La capitalisation de
l'Holocauste », « La manipulation de
l'Histoire »...), et cette proximité sémantique est
probablement volontaire, participant d'une stratégie bien pesée du
scandale. Par ailleurs, il adopte sur le sujet une posture
« non conformiste », à l'américaine. Son maître Noam
Chomsky en avait déjà fait de même sous prétexte de défendre la
liberté d'expression, mais également du fait de sa communauté de vue
avec certains membres de l'ultragauche négationniste sur le sionisme
– des points de vue que reprend peu ou prou Finkelstein.
Il n'est pas sûr que la très
respectable cause palestinienne doive être défendue avec des
arguments de ce type.
2Qu'en est-il de la manière dont il aborde les écrits
négationnistes ?
Affirmer que « la littérature négationniste n'est pas
entièrement dénuée d'intérêt » en prenant pour exemple
David Irving est proprement scandaleux. C'est à peu près aussi idiot
que de dire que la littérature antisémite n'est « pas
entièrement dénuée d'intérêt », parce que Céline a écrit
Voyage au bout de la nuit ! Irving est cité pour ses
études militaires ou pour ses biographies, mais en aucun cas pour ce
qui traite du génocide des juifs.
3Que penser des attaques de Finkelstein contre ce qu'il
appelle « la littérature de
l'Holocauste » ?
Il donne une image très réductrice d'une historiographie à la
fois vivace et massive. Que, dans un corpus aussi important, il y
ait des chefs-d'œuvre et des livres sans intérêt me semble d'une
effroyable banalité. Il est d'ailleurs étonnant que, rejetant
violemment la notion de singularité du génocide des juifs, il
succombe au même travers en appelant de ses vœux, implicitement, une
singularité concernant la Shoah : que l'on écrive, la
concernant, uniquement des chefs-d'œuvre, dont la diffusion, en
outre, ne soit pas polluée par la sphère marchande. Or il n'est pas
sûr que son livre appartienne à la première catégorie et – à
voir son succès médiatique – il ne semble pas échapper à la
marchandisation qu'il dénonce.
Propos recueillis par J. Bi.