Si je t'oublie...

Le commandement de mémoire

Antoine Peillon

 

 

Violence du silence

   Je ne suivrai donc pas seul le chemin qui mène à Auschwitz. « Nous avons traversé durant ces siècles, enfants de l’Inquisition, un chaos d’obscurité et de sang, des bûchers de l’Espagne aux crématoires d’Auschwitz, de la chasse aux Juifs à l’antisémitisme scientifique. Avec nous marchent en foule, silencieuses, les victimes évanouies de ces temps. Elles sont là, nous entourent, parcourent les routes de ce monde, dans une nuée de poussières et de pas. »[1]

 

Primo Levi

   Dans ses nuits à Auschwitz, Primo Levi faisait souvent ce cauchemar : « Voici ma sœur, quelques amis que je ne distingue pas très bien et beaucoup d’autres personnes. Ils sont tous là à écouter le récit que je leur fais (…). C’est une jouissance intense, physique, inexprimable que d’être chez moi, entouré de personnes amies, et d’avoir tant de choses à raconter ; mais c’est peine perdue, je m’aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents : ils parlent confusément d’autre chose entre eux, comme si je n’étais pas là. Ma sœur me regarde, se lève et s’en va sans un mot. Alors une désolation totale m’envahit… »[2] Quarante ans plus tard, l’écrivain revient s’affronter au mur de l’indifférence sur lequel tant de rescapés des camps ont fini par se briser : « Presque tous ceux qui sont retournés, oralement ou dans leurs souvenirs écrits, rappellent un rêve qui revenait fréquemment dans les nuits de la captivité, varié dans les détails, mais unique pour l’essentiel : ils se voyaient rentrés chez eux, racontant avec passion et soulagement leurs souffrances passées en s’adressant à un être cher, et ils n’étaient pas crus, ils n’étaient même pas écoutés. Dans sa forme la plus typique (et la plus cruelle), l’interlocuteur se détournait et partait sans dire un mot. »[3] Et il explique que cette indifférence et ce silence contraint sont exactement la continuation du « secret » nazi sur les camps[4] : « Que les coupables aient prévu eux-même ce refus, et longtemps d’avance, est un fait significatif… », relève Primo Levi, dès la première page de sa préface aux Naufragés.

   Dans un bel article publié par La Stampa du 26 juillet 1986, Giorgio Calcagno demande à Primo Levi ce que fut sa vie après Auschwitz[5]. L’écrivain répond : «  Ce furent quarante années de vie, de travail, d’acharnement à comprendre, surtout. (…) Mais il est vrai que, à une heure incertaine[6], ces souvenirs reviennent. Je fais des rechutes. » Le samedi 11 avril 1987, juste avant Pessah, la Pâque juive, Primo Levi se jette dans le vide. Huit mois plus tôt, en conclusion de son article, Giorgio Calcagno écrivait : « La marque d’Auschwitz ne s’efface pas, pas plus dans la vie d’un homme que dans l’histoire du monde. »

   Primo Levi est mort du désespoir de constater, toujours plus nettement, la vanité de son témoignage, l’incompréhension de sa leçon, notamment chez les jeunes qu’il rencontrait dans les écoles[7]. Malgré l’édition « scolaire » (1976) de Si c’est un homme, malgré son infaillibilité dans le « devoir de mémoire », malgré l’ultime tentative d’explication du « Lager », dans Les Naufragés et les rescapés (1986)…

   Primo Levi est mort du désespoir de constater l’extension de « la zone grise »[8], cet univers où un homme, même s’il est une victime, essaye d’exercer son pouvoir sur un autre homme, plus victime que lui, comme le résume Giorgio Calcagno. De constater l’extension du désert vide d’hommes dignes de ce nom. Les derniers vers du dernier poème (2 janvier 1987) de A une heure incertaine ne nous laissent aucun doute sur la pertinence de cette hypothèse[9] :

   Almanach

(…)

Nous détruirons et corromprons

De plus en plus hâtivement ;

Vite, vite amplifions le désert

Dans les forêts d’Amazonie,

Dans le cœur vivant de nos villes,

Dans nos propres cœurs.

 

   Primo Levi s’est/a été précipité dans le vide du silence[10]. Son suicide est un assassinat[11] collectif. Il reste que, en ouverture de son chef-d’œuvre éternel, l’auteur de Maintenant ou jamais (Se non ora, quando ?, Turin, 1982) nous exhorte toujours (poème écrit le 10 janvier 1946, et s’inspirant du « Shema Yisraël… ») :

     Si c’est un homme

(…)

N’oubliez pas que cela fut,

Non, ne l’oubliez pas :

Gravez ces mots dans votre cœur.

Pensez-y chez vous, dans la rue,

En vous couchant, en vous levant ;

Répétez-les à vos enfants.

Ou que votre maison s’écroule,

Que la maladie vous accable,

Que vos enfants se détournent de vous.

 

Charlotte Delbo

   Rescapée d’Auschwitz et de Ravensbrück, elle a aussi compris combien son témoignage est une insupportable mise en cause pour ceux qui vivent encore « en toute quiétude » (P. Levi). Les derniers vers d’Une connaissance inutile ( !), le deuxième volume de Auschwitz et après (Minuit, 1970, p. 191) le disent sombrement :

Et puis

mieux vaut ne pas y croire

à ces histoires

de revenants

plus jamais vous ne dormirez

si jamais vous les croyez[12]

ces spectres revenants

ces revenants

qui reviennent

sans pouvoir même

expliquer comment.

   C’est en revenante du convoi du 24 janvier 1943 que Charlotte Delbo sonde pourtant, au retour des camps, l’âme des ses contemporains. Qu’elle mesure le présent à l’aune d’Auschwitz. Mesure de nos jours, écrit-elle, en titre du troisième et dernier volume (1971) de son œuvre. Et chacun est alors scruté en son visage : « Je ne peux pas regarder les gens sans interroger leur visage. Depuis que je suis rentrée, c’est ainsi. J’interroge leurs lèvres, leurs yeux, leurs mains. A leurs lèvres, à leurs yeux, à leurs mains, je demande. Devant tous ceux que je rencontre, je me demande : M’aurait-il aidé à marcher, celui-là ? M’aurait-il donné un peu de son eau, celui-là ? »

 

Simone Veil

   « M’aurait-il aidé ?… » La question du revenant se posait déjà au camp. Parmi les déportés « raciaux » qui subirent l’humiliation extrême de la discrimination entre victimes, Simone Veil a témoigné finalement sans honte, dans « Une difficile réflexion »[13], de la façon dont les déportées « politiques », communistes en l’occurrence, les rejetaient sans pitié : « Les déportées résistantes nous tenaient à distance. Surtout, qu’on ne confonde pas nos situations. Déjà au camp, à l’occasion de très exceptionnelles rencontres, j’avais constaté cette fracture entre nous, cette forme de mépris que beaucoup avaient à notre égard. Ainsi, je me souviens du jour où, peu de temps après mon arrivée à Birkenau (Auschwitz II, le camp d’extermination), Marcelline L. et moi, errant toutes les deux dans le camp, (…) nous avons été attirées vers un bloc par des voix parlant français. Heureuses (Simone Veil est alors tout juste une adolescente) de rencontrer des Françaises, nous avons cherché à faire connaissance. L'accueil a été une véritable douche froide : nous avons été accablées par l’hostilité de leur accueil parce que nous étions juives et que nous n’avions pas combattu comme elles… »[14]

   Mais surtout, pour Simone Veil, l’humiliation au camp se prolongera hors du camp, c’est-à-dire dans notre monde d’après Auschwitz. Au mépris ségrégatif a succédé, comme naturellement, l’indifférence, le soupçon, l’agacement même. Après la réduction en esclavage, ce fut la réduction au silence. Cette forte personnalité en a aussi témoigné, dans son « Discours au Mémorial », le 23 septembre 1990 : « Outre le fait que la plupart d’entre nous avions perdu toute notre famille (…), notre retour a été douloureux. L’accueil a été loin de ce que nous avions imaginé. (…) J’ai l’impression d’avoir été comme un enfant à qui, chaque fois qu’il a quelque chose d’important à dire, ou qu’il va révéler ce qui le préoccupe, les parents, quelque peu gênés, coupent la parole, par un geste, par un mot, tellement inadapté, tellement absurde, que le fil de sa pensée est coupé. C’est pourquoi il aurait été dérisoire de parler alors qu’on avait si peu envie de nous entendre, et que nous aurions été si mal compris. J’ai vécu cela comme une humiliation permanente. »[15]

   En 1990, Simone Veil, dont le courage exceptionnel n’est plus à prouver depuis longtemps, a eu l’aplomb de briser le silence, sans ménagement particulier pour les susceptibilités politiques de certains. C’est sans doute ce qui lui vaut d’avoir vu son témoignage récupéré de la manière la plus vulgaire par le soi-disant historien, parfaitement révisionniste et certainement antisémite, Jean-Michel Chaumont[16], de subir cette ultime injure du mensonge coûte que coûte[17]. La persévérance du mal nécessite, férocement, le silence des victimes. Le doute sur leur témoignage[18]. L’oubli.

 

Oublier

 

 

 

Devoir d’oubli, révisionnisme : « un air du temps déplorable »

  Pierre Bouretz ne s’y trompe pas, dans sa critique radicale de Jean-Michel Chaumont : « Un demi-siècle après la défaite du nazisme, il semble que nous soyons les contemporains de l’époque d’une sorte d’épiphanie négative. C’est en effet ce qui se veut une bonne nouvelle qui surgit de différents côtés : l’heure est venue de cesser le ressassement des mêmes évènements de cette période, d’abandonner nos culpabilités envers elle, d’historiciser enfin ce passé récent qui, selon une formule désormais consacrée, « ne veut pas passer ». (…) Morale : après un moment encombré par le « devoir de mémoire », c’est un « devoir d’oubli » qui s’impose… Autrement dit, l’heure est au révisionnisme… »[19]

   Cette mise en cause vise une production littéraire récente, où la lassitude personnelle d’excellents auteurs s’est exprimée en termes soi-disant collectifs. Des combattants sincères et sérieux de la mémoire, tels que Tzvetan Todorov, Henri Rousso et Éric Conan, ont fini sans doute par désespérer de voir le siècle se poursuivre et finir sous le signe permanent des meurtres de masse. Pour mieux mobiliser les consciences européennes contre la « purification ethnique » menée par la dictature serbe en Bosnie, par exemple, pour mieux déclencher l’action morale dans le présent, puis pour l’avenir, ils ont cru bon de soulager ces consciences de la culpabilité historique. Leur trouble, malheureusement, les a poussé à commettre les plus graves confusions intellectuelles.

   Sous un titre provocateur, Vichy, un passé qui ne passe pas, parce qu’il fait référence à une conférence célèbre de l’historien révisionniste allemand Ernst Nolte[20], Éric Conan et Henri Rousso écrivent dans la même page, sans se rendre compte du glissement de leur propos, de sa contradiction interne : « C’est cela qui rend le souvenir de l’Occupation si insupportable et si obsédant : il est le reflet permanent non pas de « nos » crimes, toujours commis par une minorité, mais de notre indifférence et de la difficulté de rompre, comme le firent naguère les premiers résistants(…) » et « Mais aujourd’hui ? Le devoir de mémoire donne-t-il le droit d’instruire un procès perpétuel à la génération de la guerre ? D’autant que, pour la nôtre, l’obsession du passé, de ce passé-là, n’est qu’un substitut aux urgences du présent. Ou, pis encore, un refus de l’avenir. »[21]

   Pensent-ils alors à eux-mêmes, ou à des Pierre Bouretz et quelques autres « obsédés » (c’est leur terme) du passé qui ont lutté jusqu’ici, dans une solitude désespérante, contre les horreurs du présent ? Ont-ils déjà oublié les engagements, dans le présent et pour l’avenir, heureusement perpétués par leurs héritiers, de Germaine Tillion, Geneviève de Gaulle Anthonioz, David Rousset, Robert Antelme, Jorge Semprun, Jean-Pierre Vernant…, au nom de leur expérience du mal ? La pseudo thèse de ce livre pavé de bonnes intentions sacrifie à « un air du temps déplorable »[22], une atmosphère libéralo-libertaire qui est arrivée à saturation de veulerie intellectuelle et morale au début de l’été 2000.

   Ainsi, en mai et juin 2000, Alain Finkielkraut a signé sa vertigineuse déchéance intellectuelle et morale. Acceptant les invitations à dîner discrètement avec les meneurs mégalomanes du patronat (Medef)[23], lesquels étaient désireux de trouver des cautions mondaines à leur projet de soumission absolue des chômeurs (camouflé sous le slogan d’une « refondation sociale »)[24], le soi-disant disciple de Jankélévitch et de Lévinas a publié une méditation sur l’usage de la mémoire de l’Anéantissement, Une voix qui vient de l’autre rive, qui donne raison aux craintes exposées par le même auteur, en 1982, dans L’avenir d’une négation (Seuil)[25]. Aujourd’hui, selon l’ex-philosophe, la mémoire des horreurs du siècle ne doit servir à rien ni à quiconque, nul ne peut l’invoquer pour quelque combat que ce soit, pas même celui de la défense des droits de l’homme. Il la convoque, cependant, pour régler quelques comptes mesquins à propos d’évènements du « présent » (Kosovo, Régis Debray, rénovation pédagogique, Philippe Mérieu, affaire des sans-papiers, colloque à la Maison des écrivains…) qui sont l’objet, un peu en vrac, d’une analyse réactionnaire qui se légitime abusivement de « la voix qui vient de l’autre rive »[26].

   Et puisque rien ne sert à rien, qu’Auschwitz ne donne aucune leçon aux hommes d’aujourd’hui, il n’est pas surprenant qu’Alain Finkielkraut, en veine « libérale », ait fini un jour par apporter son soutien ambigu à la pire espèce de plumitif néo-vichyssois, Renaud Camus, lequel venait de commettre un « journal » (au titre évocateur de La Campagne de France, édité, mis en place puis retiré de la vente par Fayard) dont certains passages (une dizaine de pages a été retirée pour la seconde édition) étaient odieusement antisémites[27]. Il y eut pourtant, à l’occasion, de nombreuses réactions d’indignation, parmi lesquelles celle de Bertrand Poirot-Delpech[28] : « Dimanche prochain, 30 avril, revient la Journée des déportés. A mesure que s'éloigne le temps des camps, sa commémoration suscite plus de perplexité : après un demi-siècle, à quoi bon ces fleurs aux monuments, ces allocutions émues, ces drapeaux inclinés en silence, ces survivants aux yeux rougis ? Les serments de ne plus tolérer « ça », qu'ont-ils empêché, en Asie, en Afrique, en Europe ? Tous les sceptiques devant le travail de mémoire ne se valent pas. Les pires sont ceux qui prônent l'amnésie au nom de la Nature pour mieux cacher l'intérêt personnel qu'ils y trouvent. L'écrivain Jacques Chardonne, qui sortit son plus vieux cognac pour les panzer de 1940, écrit en 1953 au lieutenant Heller, l'ancien adjoint littéraire de l'ambassade d'Allemagne à Paris : « L'oubli est un des besoins des hommes, comme le sommeil ! » Ben voyons ! Logique-alibi ! « Laissons les morts enterrer les morts », m'écrivait, contre la tenue du procès Papon, un monarco-pétainiste fidèle à... la messe annuelle pour la mort de Louis XVI. (...) Nos indulgences, comme nos oublis, sont rarement aléatoires... »

   Ainsi, encore, un Paul Ricœur, philosophe chrétien qui doit tant (tout sans doute) à Emmanuel Lévinas, philosophe juif, s’est livré à une charge sournoisement… antisémite contre le « devoir de mémoire », lors d’une conférence sur « L’écriture de l’histoire et la représentation du passé » présentée au grand amphithéâtre de la Sorbonne, le 13 juin 2000, et publiée par Le Monde daté du surlendemain[29]. Accusant « telle communauté historique » (devinons laquelle…) d’« intimider », de « se figer dans l’humeur de la victimisation », de court-circuiter le « travail critique de l’histoire », d’être « parfois aveugle au malheur des autres », de se « déraciner du sens de la justice et de l’équité »…, ce gourou post-moderne, qui n’a jamais brillé par l’originalité, la clarté et la vigueur de ses textes, ne fait qu’emboîter le pas du piètre Jean-Michel Chaumont[30]. Paul Ricœur, à son tour, nous inflige le nauséabond soupçon de la « concurrence » des victimes, invitant l’historien de la Shoah (ce mot, toujours) à exercer son « équité (…) à l’égard des revendications concurrentes des mémoires blessées ». Il n’est pas étrange que cette conférence soit dédiée à l’historien François Furet, correspondant complaisant du révisionniste allemand Ernst Nolte et mascotte des intellectuels français les plus réactionnaires[31].

   Tzvetan Todorov lui-même est dans la même confusion, lorsqu’il invoque, sans plus de logique, la vertu nécessaire de l’oubli : « Ceux qui, à un titre ou à un autre, connaissent l’horreur du passé ont le devoir d’élever leur voix contre une horreur autre, mais bien présente, se déroulant à quelques centaines de kilomètres, voire quelques dizaine de mètres de chez eux. Loin de rester prisonniers du passé, nous l’aurons mis au service du présent, comme la mémoire -et l’oubli- doivent se mettre au service de la justice. »[32] Sait-il qu’oublier et mourir ont, pour le Juif, le même sens[33] ? Comprenne qui pourra.

   Car, à l’office de Tish’a BeAv[34] et pour conjurer la haine[35], le psaume 137 est lu devant le Arone hakodesh (arche sainte) ouvert : « Si je t’oublie jamais, Jérusalem, que ma droite me refuse son service (littéralement : « devienne oublieuse ») ! Que ma langue s’attache à mon palais, si je ne me souviens toujours de toi, si je ne place Jérusalem au sommet de toutes mes joies ! Souviens-Toi, Seigneur, pour la perte des fils d’Edom, du jour (fatal) de Jérusalem, où ils disaient : « Démolissez-la, démolissez-la, jusqu’en ses fondements ! » Fille de Babel, vouée à la ruine, heureux qui te rendra le mal que tu nous a fait ! »

 

Antelme, Langbein… « La leçon de nos expériences »

   Robert Antelme, l’auteur de L’Espèce humaine, a raconté, lui aussi, l’accueil révisionniste avant la lettre qu’il a subi à sa sortie du camp de Gandersheim : « Et on (nous) supplie : « Ce n’était pas la vraie vie. Oubliez ! La vision que vous avez maintenant des choses est fausse. C’était un faux temps. Oubliez, oubliez non seulement l’horreur, le mal, chassez non seulement les souvenirs, chassez ce que vous croyez être des vérités. C’était un temps entre parenthèse. » »[36]

   Après avoir cité longuement les témoignages de solitude, au retour des camps, de nombreux déportés, Hermann Langbein, rescapé lui-même d’Auschwitz, écrit, renonçant d’emblée à ses « illusions » : « Nous pensions confusément qu’après Auschwitz tout devrait changer, s’améliorer, que l’humanité tirerait la leçon de nos expériences. Or, nous avons constaté qu’elle ne s’y intéressait absolument pas. Au lieu de cela, elle témoigne une pitié de principe, importune, souvent feinte. »[37]

 

Insupportable mémoire

   Le silence de « l’humanité », après Auschwitz, a précipité Primo Levi, et tant d’autres, dans le néant. Le silence, véritable « syndrome » d’une « névrose » collective[38], refoulement du ça de la société occidentale, a engendré une souffrance supplémentaire aux victimes du nazisme. Une souffrance dont ont hérité les enfants de rescapés et, au-delà, l’ensemble de notre société toujours traumatisée par ce que l’homme a prouvé, en ce siècle, qu’il pouvait faire à l’homme[39]. Ainsi, pour expliquer, en partie le négationnisme, le sociologue Alain Bihr note, « en second lieu, les effets du caractère proprement insupportable de l’événement et de sa mémoire », avant de préciser : « Insupportable, cette mémoire l’est littéralement au sens où elle nous écrase de son poids d’horreur et de culpabilité, en nous rappelant constamment de quelle barbarie l’homme est capable envers l’homme. »[40] Éric Conan et Henri Rousso ont aussi écrit, et je les ai déjà cité : « C’est cela qui rend le souvenir de l’Occupation si insupportable et si obsédant : il est le reflet permanent non pas de « nos » crimes, toujours commis par une minorité, mais de notre indifférence[41] et de la difficulté de rompre, comme le firent naguère les premiers résistants(…) »[42]

   Philippe Jaccottet, le poète des « pensées sous les nuages », nous révèle mieux que tout autre ce qui le/nous hante[43] : « Les événements du monde, depuis des années, autour de nous, proches ou lointains - mais plus rien n’est vraiment lointain, du moins en un sens, si plus rien n’est proche non plus -, l’Histoire : c’est comme si des montagnes au pied desquelles nous vivrions se fissuraient, étaient ébranlées ; qu’ici ou là, même, nous en ayons vu des pans s’écrouler ; comme si la terre allait sombrer.

   Or, quant à cela, quant à l’Histoire, nul doute : il s’agit bien - ce qu’on aura vécu - de près d’un siècle de l’Histoire humaine ; une masse considérable, une espèce de montagne, en effet, dont la pensée a du mal à faire le tour, le cœur à soutenir le poids ; et tant de ruines, de cimetières, de camps d’anéantissements qui seraient, de ce siècle, les monuments les plus visibles, d’autres espèces de montagnes, sinistres. Et la pullulation des guerres, la plus ou moins rapide érosion de toute règle, et les conflits acharnés entre règles ennemies. Tout cela multiple, énorme, obsédant, à vous boucher la vue, à rendre l’avenir presque entièrement obscur. »

   Et, achevant son retour, « après beaucoup d’années », au lac savoyard de son enfance, Jaccottet ponctue : « Cela aurait dû, cela devrait changer nos pensées, notre conduite peut-être, on le voit bien. »

   Tzvetan Todorov, en tant qu’ancien sujet de la Bulgarie stalinienne, ne dit pas autre chose : « Seulement, si nous acceptions de penser que le totalitarisme fait partie de nos possibles, que Kolyma et Auschwitz sont « arrivés » à des êtres comme nous et que nous pourrions nous y trouver un jour, nous aurions du mal à mener la vie tranquille qui est la nôtre. Nous devrions transformer notre image du monde et nous transformer nous-mêmes ; or une telle opération est trop onéreuse. » Ne cédant pas au pessimisme, ce grand lecteur de Rousseau nous donne sa (trop modeste) prescription morale et politique : « Les manuscrits enfouis dans le sol d’Auschwitz et de Varsovie ont échappé aux gardiens, ont résisté à l’humidité et, au terme de longs efforts, ont été déchiffrés ; mais ils n’est pas certains qu’ils parviennent à percer le nouveau mur d’indifférence dont nous les entourons. Je ne pense pas qu’on puisse changer cet état des choses, et je ne le souhaite même pas ; mais je crois qu’il faut, périodiquement, le perturber. On risque, sinon, de ne plus rester humain. »[44]

   Todorov a-t-il raison de préférer l’action de, « périodiquement, perturber (…) l’état des choses » à celle de « nous transformer nous-mêmes ». Nous y viendrons[45]. Certes, l’insupportable mémoire d’Auschwitz, bien plus qu’une « opération trop onéreuse », peut entraîner celui qui s’y adonne vers la folie.

   L’Anéantissement : beaucoup préfèrent donc ne plus en entendre parler. « Encore ! » ou « c’est trop ! », disent-ils, refusant de reconnaître « le caractère terriblement « exemplaire » du massacre nazi »[46]. Craignant sans doute d’en tirer, pour eux-mêmes, ici et maintenant, la leçon. Pour eux, Primo Levi a écrit en vain, lui qui voulu « répondre à la question la plus urgente, celle qui angoisse tous ceux qui ont eu l’occasion de lire nos récits : de ce monde concentrationnaire, quelle part est morte et ne reviendra plus, (…) qu’elle part est revenue ou est en train de revenir ? que peut faire chacun de nous (…) ? »[47] Pour eux, le suicide de Primo Levi était certainement une regrettable, mais inévitable, fatalité.

 

« Shoah » : au bon chic hébreu

   Eux, le mot « Shoah » suffit à leur remplir la bouche, et à leur vider l’esprit de toute idée sérieuse sur l’Anéantissement. Le terme, certes, est beau, bref, et il a cette douce consonance féminine qui réconcilie avec la vie. Il est surtout tellement mystérieux, issu de cette langue toute autre qu’est l’hébreu pour l’Occident chrétien… Qui en connaît le sens exact, parmi tous ceux qui le psalmodient dans une sorte d’extase abrutie ? Ce mot biblique, qui s’est imposé depuis quinze ans, maintient le phénomène qu’il est sensé signifier dans la nuit et le brouillard où la conscience européenne, ennemie pendant mille ans de la lettre hébraïque[48], peut somnoler sur ses deux oreilles.

   Le principal promoteur de l’usage du mot « Shoah », bouffi d’orgueil[49], a d’ailleurs fait, il y a peu, l’aveu de sa propre ignorance du sens exact de ce mot. Dans un long article intitulé « Parler pour les morts »[50], Claude Lanzmann, auteur du célèbre film Shoah, assène, sans se rendre visiblement compte de l’absurdité obscène de ses propos[51] : « Et à la fin (de la réalisation de son film) le nom « Shoah » s’est imposé à moi. Après la guerre, des rabbins sont allés chercher dans la Bible et ont trouvé ce nom, qui veut dire en hébreu destruction, anéantissement, mais cela peut être aussi bien une catastrophe naturelle. Évidemment, il n’y avait pas de mot adéquat dans la Bible pour désigner la chose, puisqu’elle n’avait jamais eu lieu, puisqu’il fallait nommer l’innommable. Donc, si j’avais pu ne pas nommer mon film, je ne l’aurais pas nommé. J’ai pris « Shoah » parce que je ne parle pas l’hébreu, ni ne le comprends et que, par conséquent, je ne savais pas ce que le mot voulait dire. Le nom était court, opaque, pour moi en tout cas, comme une sorte de noyau impénétrable, infracassable (sic). »

   Claude Lanzmann n’est pas le seul à nager en pleine confusion, lorsqu’il s’agit de nommer l’Anéantissement des Juifs d’Europe. De bons historiens se sont laissés intoxiquer par la fausse ingénuité du cinéaste. Ainsi, André Kaspi[52], après avoir rapidement disqualifié les termes « hurban », « destruction », « génocide » et enfin « holocauste » - parce que « les massacres d’Auschwitz, de Maïdanek ou de Treblinka n’ont pas été ordonnés pour honorer Dieu » -, « plaide, avec beaucoup d’autres, pour l’emploi du mot « Shoah ». » Avant d’expliquer, sans s’inquiéter excessivement des inconséquences notoires de ses propos : « Le terme vient de l’hébreu. Il renvoie aux prophéties d’Isaïe, au livre de Job, aux Psaumes. Il évoque la désolation, la ruine. (…) Malheur, désastre, calamité… Certes, le succès du film de Claude Lanzmann a fait connaître le mot, même si avant la sortie du film nous étions quelques uns en France à recommander son usage ; même si, depuis longtemps, David Ben Gourion a instauré en Israël le Jour de la Shoah. « Shoah » possède l’avantage de n’être pas un terme galvaudé, de souligner la spécificité de l’ « anéantissement » qui a manqué faire disparaître le peuple juif. On peut regretter, toutefois, que « Shoah » désigne un cataclysme naturel, alors qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale le cataclysme fut bien le résultat de l’action des hommes. En dépit de cette faiblesse, le terme remplit sa mission. Ce qui fait la spécificité, l’unicité du massacre des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale reçoit ainsi la désignation qui nous force à réfléchir. » Quitte à ce que ce soit par l’usage d’un mot étranger, par excellence, à toutes les langues européennes ? Absurde, encore et toujours !

   Car soumettre l’Anéantissement à la magie numineuse du bon chic hébreu a parti lié avec le refus véhément de comprendre ce qui s’est passé. Dans un texte manifeste publié à l’automne 1988, « Hier ist kein warum » (« Ici, il n’y a pas de pourquoi »)[53], Claude Lanzmann affirme : « Ne pas comprendre fut ma loi d’airain pendant toutes les années de l’élaboration et de la réalisation de Shoah : je me suis arc-bouté à ce refus comme à l’unique attitude possible, éthique et opératoire à la fois. Cette garde haute, ces œillères, cet aveuglement furent pour moi la condition vitale de la création. » Et pour se mettre à l’abri de toute mise en question, le cinéaste prévient : « La radicalité ne se divise pas : pas de pourquoi, mais pas non plus de réponse au pourquoi du refus du pourquoi sous peine de se réinscrire dans l’obscénité à l’instant énoncée. »

   A vouloir tant s’en prémunir, par un refus obtus de comprendre, Claude Lanzmann s’est justement enfermé dans l’obscénité de la violence pure, la même que celle des nazis[54]. Presque seul, Tzvetan Todorov[55] a osé esquisser ce constat (op. cit., 1994, p. 293) : « Dans une page que je trouve troublante, Lanzmann raconte qu’il fait sienne la leçon donnée par un SS d’Auschwitz à Primo Levi : (« Hier ist kein warum »…) (…) Mais faut-il s’empresser de reprendre ainsi à son compte la leçon d’Auschwitz que Levi aura passé quarante ans à combattre (…) ? » Dans la première édition de Face à l’extrême, Todorov était beaucoup plus dur (Le Seuil, 1991, p. 235) : « Dans une page que je trouve affligeante, Lanzmann raconte (…) Levi aura passé quarante ans, après Auschwitz, pour essayer de comprendre pourquoi, pour combattre la règle d’Auschwitz ; Lanzmann, lui, préfère la morale d’un SS. Il ne relève pas cette ressemblance entre ses antagonistes et lui-même ; elle n’existe pas moins pour autant. » Entre les deux éditions, il y a eu, à mon sens, une légère déperdition de vérité.

 

Souffle sur tous ces morts…

   « Le silence... Enquêter, un demi-siècle après, sur les mémoires de la Shoah, en France, aux États-Unis, en Allemagne, c'est d'abord enquêter sur le silence. Le silence asphyxiant, le silence contraint, le silence « toxique ». D'abord celui des survivants, ces déportés qu'on a fait taire en refusant de les entendre, eux qui avaient tant à dire à leur retour des camps. Celui ensuite auquel ont été confrontés leurs enfants, ces miraculés qui ne devaient pas naître puisque eux même ne devaient pas vivre, et qui, en même temps que l'espoir, portent en eux, dans leurs os, la douleur de la Shoah. » Voici bien la première leçon tirée par Annick Cojean, grand reporter au Monde, lors de sa série de cinq reportages, « Les mémoires de la Shoah », réalisés aux États-Unis et en Europe et publiés du 25 au 29 avril 1995, à l'occasion du cinquantenaire de la libération des camps d'extermination.

   « Tous les gens nés après (Auschwitz) ont été atteints par ces retombées comme atomiques du nazisme et des camps. Pas nécessaire pour cela d’avoir été un petit enfant juif. Mais pour ceux-là, l’injection aura été quand même plus forte », affirme aussi la psychanalyste lacanienne Anne-Lise Stern[56].

   « Chaque soir, j’entends leurs cris dans mon silence, raconte Sylvie Turpyn, fille de déportée[57], et je hurle ma peur, je vis ce que je n’ai pas vécu (…). J’avais 13 ans lorsque ma mère, que je chéris par-dessus tout, commença de m’expliquer l’hitlérisme, le nazisme, les camps de concentration, 13 ans lorsque l’horreur a basculé côté cœur ! Ma mère, ma tante, mon oncle, mes cousines à Auschwitz… Non, non… (…) Je regarde mes enfants dormir avec cette même vision d’horreur : on me les arrache, on me les tue. »

   Et moi-même, j’ai écrit :

      « Mes douze ans

   Un jour j'ai découvert qu'un homme pouvait prendre un nourrisson par les pieds et lui fracasser la tête contre un pilier d'acier en riant, dans une gare, sous les yeux de la mère impuissante. J'avais douze ans. C'était en lisant un livre écrit par un ami de ma propre mère. Elle, dont un petit frère ou une petite sœur auraient pu être ce nourrisson au crâne fracassé, elle dont la propre mère s'était sauvée et avait sauvé ses enfants parce qu'elle savait parler la langue de l'homme qui avait fracassé la tête d'un nourrisson sur le pilier d'acier d'une gare où des milliers de gens comme ma mère, sa propre mère et tant d'enfants avaient pris des trains et n'étaient jamais revenus.

   Un jour, j'avais douze ans, j'ai lu ce livre monstrueux et je suis devenu un enfant plein d'horreur et de haine, un enfant qui sanglotait en silence sans pouvoir s'arrêter, plein de pitié, de peur et de haine, un enfant qui aurait pu prendre ce monstre de la Gestapo par la gorge pour lui fracasser le crâne contre un pilier d'acier dans n'importe quelle gare, dans toutes les gares où j'irai tant que je prendrai des trains.

   J'avais douze ans et ma vie faisait le saut périlleux, je n'avais plus d'âge, je pleurais sur des millions de vies fracassées, je comprenais d'un coup tout ce que ma propre mère ne m'avait pas dit et qu'elle ne pouvait comprendre elle-même sans se fracasser, j'imaginais ma grand-mère parlant en allemand avec le monstre de la Gestapo dans le couloir d'un train plein d'enfants de mon âge qui était l'âge de ma mère à cette époque, je lisais et relisais ces pages de ce livre fabuleux écrit par un ami de ma propre mère et qu'elle n'avait sans doute pas lu, qu'elle ne pouvait pas lire, je lisais ces lignes de ces pages où le crâne d'un nourrisson arraché des bras de sa mère était fracassé comme une noix sur un pilier d'acier. »

      Jeudi 4 septembre 1997.

   Ce livre, monstrueux, fabuleux, c’était La grande rafle du Vel d’Hiv, de Claude Lévy (1967). La scène du nourrisson fracassé a lieu lors d’une arrivée à Auschwitz, et non dans une gare parisienne comme je l’ai très longtemps mémorisée[58]. Un autre livre, considérable, a décrypté la souffrance des rescapés et de leurs héritiers : Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent ! ; La transmission du traumatisme chez les enfants des survivants de l’extermination nazie[59]. Son préfacier, l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, note presque immédiatement : « Durant ses recherches, Nathalie Zajde a constaté que le secret qui avait enveloppé les atrocités des camps nazis durant la guerre avait persisté après guerre. Il perdure encore de nos jours, surtout en France, notamment dans le refus de prendre en compte la spécificité du vécu des survivants… »

   Au cours de son travail psychothérapeutique, Nathalie Zajde fait effectivement un retour nécessaire par l’histoire. Citant principalement Annette Wieviorka et Gérard Namer[60], elle souligne « comment, en France, la mise en place d’une mémoire collective en 1945 par l’intermédiaire des commémorations officielles ne concerne que la France victorieuse, la France de De Gaulle et laisse dans l’oubli les déportés non politiques. »[61] Le refoulement historique est, selon elle, un facteur aggravant du traumatisme initial de l’extermination[62].

 

 

Une manière de tourner les yeux

 

 

 

Jacques Lacan

   Au commencement de sa séance du 27 février 1963 du Séminaire « L’angoisse », Jacques Lacan anticipe de quatre ans sa « Proposition du 9 octobre 1967 », texte où il interprète les camps nazis comme précurseurs de « la suite », c’est-à-dire actuellement, du fait des remaniements des groupes sociaux par l’universalisation promue par le discours de la science, et où il lie notre « avenir de marchés communs » à l’extension des ségrégations.

   Soulignons. Au-delà du « plus jamais ça », prononcé par la morale d’après-guerre, Lacan dénonce, lors de cette séance de février 1963, une structure de ségrégation dont les camps nazis sont précurseurs : « Ça m’a rappelé qu’évidemment ce problème du camp de concentration et de sa fonction à cette époque de notre histoire a vraiment été jusqu’ici intégralement loupé, complètement masqué par l’ère de moralisation crétinisante qui a suivi immédiatement la sortie de la guerre, et l’idée absurde qu’on allait pouvoir en finir aussi vite avec ça. »[63] Pour Lacan, les camps sont, en fait, le modèle anticipé de « l’effet ségrégatif »[64] contemporain.

 

Indicible ?

   « En finir aussi vite avec ça… », c’est exactement le propos démasqué par les premiers grands témoins, dès leur sortie des camps, comme par les trop rares historiens et philosophes qui se sont affronté au « problème » de l’Anéantissement. Le masque, c’est l’« indicible », l’« inexplicable », l’« inimaginable », l’« extraordinaire »…, bref ce silence sacralisé, violence ultime, qui fut -et continue d’être- imposé à ceux qui ont connu et veulent faire connaître l’Anéantissement, et la « banalité du mal » qui en est la condition première.

   A propos du soi-disant mutisme des rescapés des camps, ce leitmotiv de l’historiographie franchouillarde, Annette Wieviorka rectifie, dans son maître livre : « En matière d’histoire, la notion d’indicible apparaît comme une notion paresseuse. Elle a exonéré l’historien de sa tâche qui est précisément de lire les témoignages des déportés, d’interroger cette source majeure de l’histoire de la déportation, jusque dans ses silences. Elle a transféré sur les déportés la responsabilité du mutisme des historiens. »[65] Quant à Éric Conan et Henry Rousso, ils sont encore plus sévères : « Passons rapidement sur un réflexe qui consiste à affirmer, l’air grave et solennel, que cet événement (l’Anéantissement) relève de l’ordre de l’« incommunicable » ou de l’« impensable », pour aussitôt lui consacrer des dossiers de plusieurs pages ou des émissions de plusieurs heures : quel flot de paroles pour exprimer l’« indicible » ! (…) Beaucoup (d’anciens déportés) auraient voulu témoigner dès 1945, et quelques voix l’ont fait, surmontant les gênes et les refus du reste de la population. Mais le slogan réflexe d’aujourd’hui (« indicible ! ») n’a pas grand chose à voir avec la douleur d’hier. C’est une dépossession des victimes, encore et toujours au nom du devoir de mémoire quand ce n’est pas en vertu de préoccupations moins nobles. »[66]

   Georges Bensoussan n’est pas plus amène avec les fétichistes du silence : « La mode est aujourd’hui à l’indicible et à l’ineffable. (…) Cette paralysie de la pensée au nom d’une émotion non maîtrisée, cette paresse intellectuelle aussi marquent aujourd’hui un danger. Il faut comprendre malgré tout, historiciser et refuser cette dérive mystico-poétique de l’ineffable qui est porte ouverte aux interprétations farfelues, a-historiques ou, plus grave encore, ouvre la voie à la négation pure et simple. »[67] Car les (vrais) historiens de l’Anéantissement sont unanimes, à ce sujet, même s’ils ne sont toujours pas… entendus.

   Wolfgang Sofsky, professeur à l’université de Göttingen (Allemagne), est évidemment bien placé pour comprendre les raisons du totem-et-tabou d’Auschwitz : « Toute tentative d’étude guidée par des principes théoriques se heurte à deux réticences : le lieu commun selon lequel le phénomène est incompréhensible par principe, et l’idée que les crimes que l’on désigne sous le nom d’Auschwitz ne peuvent faire l’objet d’aucune comparaison. Les deux thèses apparaissent couramment dans les débats politiques, et l’on voit facilement quel rôle elles peuvent jouer dans le processus de dénégation. Elles servent uniquement à justifier l’existence d’une barrière bloquant l’analyse. »[68]

   Enzo Traverso fait sauter, de même, le verrou du « culte religieux » d’Auschwitz : « La Shoah a aujourd’hui ses dogmes –son incomparabilité et son inexplicabilité- et ses redoutables gardiens du Temple. Reconnaître la singularité historique d’Auschwitz peut avoir un sens seulement si elle aide à fonder une dialectique féconde entre la mémoire du passé et la critique du présent, dans le but de mettre en lumière les fils multiples qui relient notre monde à celui, bien récent, dans lequel est né ce crime. »[69]

   Il revient à Catherine Coquio de conclure : « « Indicible », « impensable », « absolu », « immémorial », proférés en force de loi morale, sont les mots du fatum nihiliste actuel. »[70] Il ne sera pas dit que André Schwartz-Bart sera démenti, lui qui écrivait, en première phrase de son roman fameux, Le dernier des Justes (Seuil, Prix Goncourt 1959) : « Nos yeux reçoivent la lumière d’étoiles mortes ».

 

Günther Anders

   Lacan, en analyste, souscrit à la pensée morale-et-politique[71] d’« après Auschwitz », dont Hannah Arendt est la plus célèbre représentante. Le premier mari de celle-ci, le philosophe allemand Günther Anders (Stern de son vrai nom), eut une influence considérable –enfin connue- sur son épouse. Dans ses lettres ouvertes à Klaus Eichmann, Nous, fils d’Eichmann[72] (1964 et 1988), ce penseur de « la catastrophe à répétition »[73] justifiait ainsi sa référence à Auschwitz pour nous prévenir contre « le royaume millénariste du totalitarisme technique » : « Naturellement, il y a là une tonalité provocatrice, car nous avons pris la douce habitude de considérer l’empire qui est derrière nous, le « troisième » Reich, comme quelque chose d’unique, d’erratique, d’atypique pour notre époque ou notre monde occidental. Mais, naturellement, cet usage n’a pas valeur d’argument, une telle opinion n’est qu’une manière de tourner les yeux. »[74]

 

Hannah Arendt

   Cette attitude, « aussi lâche que stupide » (Anders), Hannah Arendt elle-même n’a cessé d’en sonder le fond. Dans l’un de ses derniers écrits, la philosophe revient sur le procès d’Eichmann : « Aussi monstrueux qu’aient été les faits, l’agent n’était ni monstrueux ni démoniaque, et la seule caractéristique décelable dans son passé comme dans son comportement durant le procès et l’interrogatoire de police était un fait négatif : ce n’était pas de la stupidité mais une curieuse et authentique inaptitude à penser. »[75] Partant de ce constat, mûrement réfléchi pendant une dizaine d’années, Arendt établit, au fil d’une lecture de Platon, que « le jugement (…) réalise la pensée, la rend manifeste au monde des apparences où je ne suis jamais seul… ».

   Se fondant à nouveau sur le souvenir de l’Anéantissement, et sur l’analyse de la « caractéristique » d’un de ses agents, s’éclairant à la lumière de la philosophie, la penseuse[76] de « la banalité du mal » conclut par une leçon d’éthique, y compris personnelle : « La manifestation du vent de la pensée n’est pas la connaissance ; c’est l’aptitude à discerner le bien du mal, le beau du laid. Et ceci peut bien prévenir des catastrophes, tout au moins pour moi-même, dans les rares moments où les cartes sont sur table. »[77] Puissions-nous penser toujours en fils d’Eichmann.

   « Apprends à penser avec douleur », nous commande Maurice Blanchot[78], l’ami d’Emmanuel Lévinas, son frère en pensée et en humanité.

 

 

Penser

 

 

 

Nous, fils d’Eichmann

   La cause est entendue, l’impensable comme postulat est un principe du nazisme exterminateur. S’offusquer à l’invocation de notre mémoire est du même ordre. C’est nier-néantiser-négationner plus d’un demi-siècle d’histoire, de philosophie, de psychanalyse, de sociologie…, bref de pensée de l’Anéantissement. Or, c’est la posture banale de presque tous, aujourd’hui comme il y a cinquante ans. Même Elie Wiesel le note, lui qui a pourtant fait, dit et écrit n’importe quoi, à force de renvoyer systématiquement son expérience d’Auschwitz dans le néant de l’« absurde », du « non-sens » et même de l’« injustice de Dieu ». A propos d’une question de Michaël de Saint Cheron sur les massacres contemporains d’enfants, l’ancien ami de François Mitterrand répond : « Cela signifie que notre monde n’a rien appris. Peut-être n’y a-t-il rien à apprendre, c’est tellement loin et tellement au-dessus de notre entendement, que nous ne pouvons en tirer aucune conclusion, mais il faut faire un effort, et même l’effort est absent. »[79]

   Heureusement, d’autres ont fait l’effort de comprendre, d’expliquer, et même d’agir « contre Auschwitz ». Penser, agir : c’est tout un, en l’occurrence, et cela a désormais valeur d’impératif catégorique ! Aucun ne l’a écrit de façon plus sensible, plus vive (c’est-à-dire : à vif), qu’Adorno : « Dans leur état de non liberté, Hitler a imposé aux hommes un nouvel impératif catégorique : penser et agir en sorte qu’Auschwitz ne se répète pas, que rien de semblable n’arrive. Cet impératif est aussi réfractaire à sa fondation qu’autrefois la donnée de l’impératif kantien. Ce serait un sacrilège de le traiter de façon discursive : en lui se donne à sentir corporellement dans la moralité le moment de son surgissement. Corporel, parce qu’il est l’horreur advenue dans la pratique face à l’insoutenable douleur physique à laquelle les individus sont exposés même après que l’individualité comme forme spirituelle de la réflexion ait été mise en demeure de disparaître. »[80]

   Emmanuel Lévinas continuait, en 1966, de tirer la même leçon d’Auschwitz en forme d’impératif catégorique, liant penser et agir : « Mais il nous faut désormais dans l’inévitable reprise de la civilisation et de l’assimilation, enseigner aux générations nouvelles la force nécessaire pour être fort dans l’isolement et tout ce qu’une fragile conscience est alors appelée à contenir. Il nous faut - en rappelant la mémoire de ceux qui, non-juifs et juifs, surent, sans même se connaître ni se voir, se comporter en plein chaos comme si le monde n’avait pas été désintégré, en rappelant la Résistance des maquis, c’est-à-dire précisément celle qui n’avait d’autre source que ses propres certitudes et son intimité - il faut, à travers de tels souvenirs, ouvrir vers les textes juifs un accès nouveau et restituer à la vie intérieure un nouveau privilège. (...) La vraie vie intérieure n’est pas une pensée pieuse ou révolutionnaire qui nous vient d’un monde bien assis, mais l’obligation d’abriter toute l’humanité de l’homme dans la cabane, ouverte à tous les vents, de la conscience. »[81]

   Car c’est bien toute l’existence qui est engagée par la mémoire d’Auschwitz. En l’an 2000, comme il y a cinquante-cinq ans ou en 1966, la pensée ne vaut que comme acte, ouverture de l’action, contre « la sinistre nouvelle de ce que l’homme, à Auschwitz, a pu faire à l’homme » (Primo Levi). Myriam Revault d’Allonnes[82], l’a écrit superbement, il y a peu : « Ce n’est donc pas seulement au registre du savoir ou de la connaissance mais à celui de l’existence - autrement dit de la perte de l’espace commun et de la capacité à partager le monde avec autrui - que se manifeste la rupture qui contraint aujourd’hui la philosophie à se situer non pas après la Shoah mais devant la Shoah. Non qu’elle puisse prétendre en rendre raison mais parce qu’elle ne peut se trouver exemptée - et s’il en allait autrement, elle ne vaudrait pas qu’on lui consacre une heure de peine - d’avoir à penser la réalité qui se dresse face à elle... »[83]

 

Le pourquoi du comment

   Que signifie alors qu’un excellent petit livre consacré à répondre, en profondeur, aux Questions sur la Shoah[84], puisse encore s’ouvrir sur une telle pétition de principe : « Pas « Pourquoi ? » mais « Comment ? » », alors que quelques une de ses meilleures pages nous éclairent sur les racines et les fondements de l’Anéantissement ? L’auteur nous donne lui-même une piste pour comprendre cette auto-censure : « Répondre au « pourquoi » exigerait que la civilisation ait accompli, au préalable, le travail de reconstruction et établi la distance qui l’assureraient de ne plus sombrer comme elle l’a fait. L’heure du « pourquoi » n’a pas sonné. Sonnera-t-elle jamais ? »[85]C’est à partir de ce pessimisme[86] pour le présent et pour l’avenir, car il sait, lui aussi, combien l’air du temps est déplorable, que Gérard Rabinovitch déclare assigner l’Histoire à « juste une indication du « comment » »… Bien entendu, les bons lecteurs ne se sont pas laissés abuser par tant de précaution[87].

   D’autres chercheurs n’ont pas cette inutile retenue. Au colloque « Éthique et environnement » (Sorbonne, 13 décembre 1996), organisé par Gérard Rabinovitch, justement, le philosophe George Steiner, de l'université de Genève, a donné une impressionnante leçon inaugurale sur « L'homme, invité de la vie ». « Dans ce siècle de l'inhumain, peut-être du mal absolu, un siècle de massacres qui n'en finissent pas, et de la diminution de l'homme, de la diminution du statut de l'homme, en tant que victime et bourreau, (...) dans un capitalisme de plus en plus brutal, la véritable écologie, c'est le hurlement de triomphe de l'argent : la planète est à vendre quasiment partout »[88], déclarait-il. Nous y reviendrons. Il condensait ainsi, en une phrase lapidaire, toute une vie de réflexion sur le monde comme il va, une quête inlassable du sens de la vie après Auschwitz.



[1] Shmuel Trigano, La Nouvelle question juive, Gallimard, 1979, p. 16.

[2] Primo Levi, Si c’est un homme, Robert Laffont, nouvelle édition, 1996, pp. 79-80. Lire le commentaire de ce rêve, partagé par beaucoup d’autres rescapés, par Tzvetan Todorov, dans son Face à l’extrême, Seuil, nouvelle. éd., 1994, pp. 270-271. A propos du silence, long d’une dizaine d’années, qui a couvert le témoignage du chimiste de Turin, cf. la biographie de Myriam Anissimov : Primo Levi, ou la tragédie d’un optimiste, Jean-Claude Lattès, 1996, pp. 428 à 464, et la « note » en p. 148 des Conversations et entretiens présentés par Marco Belpoliti (Robert Laffont, 1998).

[3] Les naufragés et les rescapés ; Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, 1989, p. 12.

[4] Parmi de nombreux travaux : Walter Laqueur, Le terrifiant secret ; La solution finale et l’information étouffée, Gallimard, 1981, et Eugen Kogon, Hermann Langbein et Adalbert Ruckerl, Les Chambres à gaz, secret d’État, Éditions de Minuit, 1984.

[5] Collectif, Primo Levi ; Conversations et entretiens, Robert Laffont, 1998, pp. 146-147.

[6] P. Levi, A une heure incertaine ; Poèmes, avec une préface de Jorge Semprun, Gallimard, 1997. Lire, notamment, « Le survivant », p. 88 de ce recueil.

[7] P. Levi, Le Devoir de mémoire, Mille et Une Nuits, pp. 37-38.

[8] P. Levi, Les Naufragés et les rescapés ; Quarante ans après Auschwitz, Gallimard, 1989, pp. 36 à 68.

[9] La somme de Myriam Anissimov, dans son chapitre XVII, « Le désespoir », en est une autre confirmation.

[10] « D’un côté, je l’avoue, je suis las de m’entendre toujours poser les mêmes questions (sous-entendu : stupides). D’un autre côté, j’ai l’impression que mon langage est devenu insuffisant, que je parle une langue différente (de celle de ses jeunes contemporains) », confie Primo Levi, en janvier 1983 (Le Devoir de mémoire, Mille et Une Nuit, 1995, p. 37). La montée du révisionnisme, y compris le plus « politiquement correct », est le motif de la rédaction du dernier ouvrage de Primo Levi sur Auchwitz, Les Naufragés et les rescapés (1986).

[11] Ce fut le sentiment immédiat de Rita Levi Montalcini (biologiste, prix Nobel de médecine 1986 et amie du chimiste) et de David Mendel (médecin anglais, traducteur, ami et confident de l’écrivain) qui ne furent convaincus de la réalité du suicide de Primo Levi qu’après l’autopsie pratiquée à l’Institut médico-légal de Turin, selon M. Anissimov (op. cit., p. 621).

[12] Dans le même sens : Annette Kahn (témoignages recueillis et présentés par), Personne ne voudra nous croire, Payot, 1991.

[13] Dans Pardès n° 16, 1992, pp. 271-282.

[14] Ibidem, p. 273.

[15] « Discours au Mémorial », dans Le Monde juif n° 142, avril-juin 1991, p. 115.

[16] La concurrence des victimes ; Génocide, identité, reconnaissance, La Découverte, 1997. Le sort de ce livre acrimonieux a été heureusement réglé par les articles de Pierre Bouretz et de Richard Marienstras, dans Le Débat n° 98, Gallimard, janvier-février 1998. J’ajoute que la thèse principale du fatras de Chaumont, la supposée « concurrence » entre victimes de génocides, ne peut faire illusion qu’auprès de lecteurs qui ne se sont pas donné la peine d’ouvrir les livres vrais et justes sur ces génocides. Lectures partielles, forcément partiales…

   De fait, la charge antisémite de Chaumont s’évapore vite devant les travaux des historiens des génocides prétendus « concurrents » de l’Anéantissement des Juifs. Ainsi, dans l’« introduction » de son indispensable Samudaripen ; Le génocide des Tsiganes (L’Esprit frappeur, 1999), Claire Auzias rappelle : « Les personnalités engagées dans l’exigence de réparations au peuple juif associent la mémoire du génocide tsigane à leurs démarches. Des figures comme Simon Wiesenthal (…) ou Elie Wiesel se sont impliquées depuis longtemps dans la solidarité avec le génocide tsigane. » (pp. 11 et 12) Et sur les deux pages qui suivent, la même spécialiste des « Roms » cite longuement… Primo Levi, à qui, écrit-elle, « est revenu l’honneur de parler pour eux » ! De même, l’indiscutable Yves Ternon raconte comment, entre autres marques de solidarité, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA, une organisation à dominante juive) a soutenu, en 1994, le procès intenté par des associations arméniennes contre un universitaire, Bernard Lewis, qui avait nié publiquement le génocide des Arméniens (L’État criminel ; Les génocides au XXe siècle, Seuil, 1995, p. 198). Le même auteur commente aussitôt : « La plus odieuse et en même temps la plus perfide des manœuvres de dénégation consiste à accuser les Arméniens de contester l’unicité du génocide juif et d’assimiler la revendication arménienne de reconnaissance du génocide à une tentative de réduction d’une vérité établie : le génocide juif. » Lire, enfin, l’excellente synthèse historiographique de Joachim S. Hohmann : « Le génocide des Tziganes », dans François Bédarida (dir.), La Politique nazie d’extermination, Institut d’histoire du temps présent - Albin Michel, 1989, pp. 263-277.

[17] Hannah Arendt a démontré combien le mensonge est une constante du « totalitarisme » : Du mensonge à la violence, Calmann-Lévy, 1972. Les historiens en ont fait le constat, entre autres, Georges Wellers : La solution finale et la mythomanie nazie : l’existence des chambres à gaz, le nombre des victimes, CDJC, 1979, et Walter Laqueur : Le terrifiant secret. La solution finale et l’information étouffée, Gallimard, 1981. Le négationnisme n’est, d’ailleurs, que la continuation du mensonge nazi : lire les travaux de Pierre Vidal-Naquet, Kogon-Langbein-Rückerl, Pierre Ayçoberry, Enzo Traverso, Bernard Conte, Marc Knobel, Christian Terras, Didier Daeninckx, Gérard Panczer et la thèse de Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, mars 2000.

[18] Alain Finkielkraut, L’Avenir d’une négation, Seuil, 1982, pp. 91-96 ; Pierre Vidal-Naquet, Les Assassins de la mémoire, La Découverte, 1987, p. 37 ; Alain Bihr, « Du passé ne faisons pas table rase ! », dans l’ouvrage collectif Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, Gollias et Syllepse, 1997, pp. 17-34 ; Valérie Igounet, Histoire du négationnisme en France, Seuil, 2000, pp. 39-66 (Bardèche et Rassinier), 450-456 (Jean-Claude Pressac)… Sur la place du témoignage dans la mémoire et pour l’histoire, une réflexion expérimentée : Annette Wieviorka, L’ère du témoin, Plon, 1998.

[19] « Cette fumée-ci, pourtant, ils ne savent pas… », dans Le Débat n° 98, Gallimard, janvier-février 1998, p. 156. En cet été 2000 de l’ère chrétienne, les faits se multiplient qui démontrent la volonté acharnée d’oubli de l’Occident : le ministère de l’Intérieur polonais a annulé l’interdiction de construire un centre commercial dans la zone de protection entourant Auschwitz (source : Reuters, 5 août, 22 h 20) ; à Auschwitz-Birkenau, encore, les voies ferrées accédant à la rampe centrale où s’opéraient les premières « sélections » sont en cours de démantèlement ; à Sobibor, un petit musée qui vient d’ouvrir ses portes ne bénéficient d’aucune subvention ; à Belzec, les habitants s’opposent à tout projet de musée (source : AFP, 9 août, 3 h 47) ; un sondage publié par l’hebdomadaire Die Welt, le 10 août, révèle que les deux tiers des jeunes Allemands ignorent tout de l’Anéantissement…

[20] « Un passé qui ne veut pas passer. Conférence qui, une fois écrite, ne put pas être prononcée », publiée dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung du 6 juin 1986, traduite et éditée dans Devant l’Histoire ; Les documents de la controverse sur la singularité de l’extermination des Juifs par le régime nazi, Cerf, 1988, pp. 29-35.

[21] Vichy, un passé qui ne passe pas, Gallimard, nouvelle édition, 1996, p. 423.

[22] Alain Brossat, Muhamedin Kullashi et Jean-Yves Potel, « Un voile révisionniste jeté sur le Kosovo », dans Le Monde daté du mercredi 3 mai 2000.

[23] Cf. le portrait hallucinant du « numéro deux » de l’organisation patronale, Denis Kessler, sous le titre « Kessler égale Tocqueville », dans Le Monde daté des 25-26 juin 2000, p. 11.

[24] « A la table du Medef, des intellectuels goûtent à la refondation sociale », dans Le Monde daté du mercredi 14 juin, page 1.

[25] Des craintes qui motivaient, encore, un certain devoir de mémoire : « L’impossible refus de l’oubli (cette guerre nécessaire et perdue d’avance) n’est que l’autre nom d’une volonté de savoir, dans son détail et dans son système, ce qui a eu lieu. Connaître le nom des camps, leurs attributions spécifiques et leur fonctionnement interne. Avoir une idée aussi précise, aussi minutieuse que possible de l’horreur, dans sa réalité quotidienne. Surmonter la pudeur, résister au lyrisme, et envisager les procédés de l’extermination, ses problèmes techniques, ses contraintes et ses vicissitudes. Découvrir la politique de la barbarie, et en apprendre les règles... » (p. 93, c’est Finkielkraut qui souligne).

[26] Emmanuel Lévinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Le Livre de Poche, 1990, p. 280 : « Pas une fissure dans le train mené par l’essence, pas une distraction. Seul le sens d’autrui est irrécusable et interdit la réclusion et la rentrée dans la coquille de soi. Une voix vient de l’autre rive. Une voix interrompt le dire du déjà dit. » Depuis que Finkielkraut confond « tradition » avec « réaction » (L’Ingratitude, Gallimard, 1998), sa prose est de l’ordre du « dire du déjà dit ».

[27] Alain Salles, « Une pétition en faveur… », Le Monde daté du jeudi 18 mai 2000, ainsi que Guy Birenbaum et Yvan Gattegno, « Les obsessions raciales de Renaud Camus », Le Monde daté du 3 août 2000. Une déclaration collective, parue dans Le Monde daté du mercredi 31 mai 2000, a heureusement apporté l’antidote nécessaire au poison distillé par Renaud Camus et de ses supporters, parmi lesquels il faut compter Sylvianne Agacinski, l’épouse du Premier ministre Lionel Jospin, qui prêche « le droit de mal penser » (Le Monde daté du 9 juin 2000).

[28] « Zakhor », dans Le Monde daté du 26 avril 2000.

[29] Le philosophe Rainer Rochlitz, directeur de recherche au CNRS, a publié une excellente analyse de ce texte dans Le Monde daté des 25-26 juin 2000, pages 14 et 15. Il a la gentillesse de trouver que la conception du métier d’historien que nous livre Ricœur « n’est pas réaliste ». Son collègue, Raphaël Draï, tout aussi consterné par la dérive de l’auteur de Soi-même comme un autre, appelle celui-ci à clarifier ses « interprétations » du devoir de mémoire (L’Arche, n° 511, septembre 2000, pp. 17-18). Peine perdue ! Dans un entretien donné au Nouvel Observateur (7-13 septembre 2000, pp. 112-114), Ricoeur persiste et signe : « La position de victime tend en effet à refermer une communauté historique sur son malheur singulier, à la déraciner du sens de la justice » (p. 113, 1ère colonne). Et se livre à un vibrant plaidoyer en faveur du révisionniste allemand... Ernst Nolte (p. 114, 1ère col.).

[30] Lire, ci-dessus, les lignes consacrées au témoignage de Simone Veil.

[31] F. Furet et E. Nolte, Fascisme et communisme, Plon, 1998. Dans la même entreprise de relativisation du génocide juif, nous avons eu à subir l’ouvrage collectif Le livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), que François Furet avait accepté de préfacer, juste avant de disparaître accidentellement, et sa pitoyable confirmation : Pierre Rigoulot et Ilios Yannakatis, Un pavé dans l’histoire (Robert Laffont, 1998), ainsi que l’alambiqué et approximatif Le Malheur du siècle, d’Alain Besançon, membre de l’Institut (Fayard, 1998)…, tous gros succès de librairie. Ce courant réactionnaire a trouvé ses supports naturels dans les pages du quotidien Le Figaro et de son magazine de fin de semaine, ainsi que dans les fauteuils de l’Académie française. Pour preuve, la réponse d’Hélène Carrère d’Encausse au discours de réception de Jean-Marie Rouart (directeur du Figaro littéraire) au fauteuil de Georges Duby, le 12 novembre 1998, réponse où la diva antisoviétique des années soixante-dix convoqua ainsi la mémoire de... Drieu La Rochelle : « Son ombre fraternelle plane sur ce discours comme sur votre vie, et il me faudra l’évoquer maintes fois pour dire qui vous êtes. Nul écrivain, plus que lui, ne vous aura probablement autant séduit, attiré, servi, pour une part, de modèle. » L’Immortelle se garde bien d’ajouter, alors, que nul autre écrivain que Drieu La Rochelle, à part Céline et Brasillach, n’a autant été séduit, attiré, et n’a autant servi... l’occupant nazi !

[32] Les abus de la mémoire, Arléa, 1995, p. 61. En ouverture de ce livre, T. Todorov remercie, entre autres, Jean-Michel Chaumont, pour « des suggestions qui (lui) ont été utiles ».

[33] Pour Armand Abécassis, l'oubli est une « une forme de la mort ou de la vieillesse qui s'insinue dans la vie », car « l'homme est mémoire qui se dresse contre le temps, contre le refroidissement et contre l'indifférence. » Lire le 3ème volume de son oeuvre majeure, La pensée juive : Espaces de l’oubli et mémoires du temps (Le Livre de Poche, 1989), notamment les pages 74-83 : « Le judaïsme est mémoire pure et histoire en acte qui rendent l’individu capable de s’ouvrir à l’infini et d’être, avant de se compromettre dans l’avoir et dans le fini. La mémoire juive est mémoire d’avenir plus que de souvenir... » Je développe cette idée fondamentale du lien judaïque entre mémoire et vie au chapitre « Souviens-toi ! ».

[34] Le deuil de Tish’a Be Av (9 du mois d’Av) commémore la destruction des deux Temples de Jérusalem, en l’an - 586 par les babyloniens et l’an 70 par les Romains. De nombreuses communautés étendent la portée de ce deuil aux autres catastrophes de l’histoire juive : massacres de l’Inquisition espagnole aux XIVe et XVe siècles, ceux de Pologne en 1648, pogromes en Russie de 1880 à 1905 et Anéantissement lors de la Seconde guerre mondiale.

[35] Psaumes de David, avec Dinim et répertoire de prières de circonstances, Paris, La Maison du Taleth, 5753 (1993), p. 222.

[36] Cité dans Le grand livre des témoins, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) chez Ramsay, en 1995, p. 309.

[37] Hommes et femmes à Auschwitz, UGE 10/18, 1994, p. 452. C’est moi qui souligne.

[38] Henry Rousso, Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Seuil, nouvelle édition, 1990, pp. 9-20. L’historien, directeur de l’Institut du temps présent (CNRS), justifie, dans ces pages liminaires, son usage de notions de la psychanalyse.

[39] Philosophes et théologiens en ont pris acte, nous y revenons plus loin. Ainsi, le très beau livre de Myriam Revault d’Allonnes, Ce que l’homme fait à l’homme ; Essai sur le mal politique, Seuil, 1995.

[40] « Du passé ne faisons pas table rase ! », dans l’ouvrage collectif Négationnistes : les chiffonniers de l’histoire, Golias et Syllepse, 1997, p. 31.

[41] Lire, plus loin, le début du chapitre « Une manière de tourner les yeux ».

[42] Vichy, un passé qui ne passe pas, Gallimard, nouvelle édition, 1996, p. 423.

[43] Après beaucoup d’années, Gallimard, 1994, p. 93.

[44] Les deux citations : Face à l’extrême, Seuil, 1994, pp. 271-272.

[45] Lire, plus loin, les chapitres « Penser » et « Résister ».

[46] P. Levi, Les naufragés et les rescapés…, Gallimard, 1989, p. 19.

[47] Les naufragés et les rescapés…, Gallimard, 1989, pp. 20-21.

[48] Sur l'anti-judaïsme chrétien: Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, Calmann-Lévy, 1956; Jules Isaac, L’Enseignement du mépris, Fasquelle, 1962; Jacques Le Goff, La civilisation de l’Occident médiéval, Arthaud, 1964; Norman Cohn, Histoire d’un mythe ; La « conspiration » juive et les protocoles des sages de Sion, Gallimard, 1967; Pierre Sorlin, L’antisémitisme allemand, Flammarion, 1969; Georges Steiner, "Une saison en enfer", dans La culture contre l'homme, Seuil, 1973 (Dans le château de Barbe-Bleue, Gallimard, Folio-Essais, 1986); Jean Delumeau, La peur en Occident, Librairie Arthème Fayard, 1978; Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, I, L’âge de la foi, Calmann-Lévy, 1981; Marcel Simon, Verus Israël. Étude sur les relations entre chrétiens et juifs dans l’Empire romain (135-425), De Boccard, 1983; Jacques Ellul, La subversion du christianisme, Seuil, 1984; Jacques Ellul, Ce Dieu injuste, Arléa, 1991; Gilbert Dahan, La polémique chrétienne contre le judaïsme au Moyen Age, Albin Michel, 1991; Jean-François Lyotard et Eberhard Gruber, Un trait d'union…, Le Griffon d'argile et les Presses universitaires de Grenoble, 1993; Gilbert Dahan (dir.), Le Brûlement du Talmud à Paris, 1242-1244, Cerf, 1999…

[49] A propos de sa présence, parfois imposante, en tant que personnage de Shoah, Claude Lanzmann ose dire : « Quand je revois le film aujourd’hui, chaque fois que je me vois à l’écran, je me sens de trop, et je m’excuse et je demande pardon à moi-même, d’abord. » (Shoah, le film, des psychanalystes écrivent, Jacques Grancher, 1990, p. 210). La critique la plus convaincante de l’attitude de Lanzmann a été faite par Tzvetan Todorov : Face à l’extrême, Seuil, nouvelle édition, 1994, pp. 287-294. Lire aussi les remarques plus nuancées de Jean-François Forges : Éduquer contre Auschwitz ; Histoire et mémoire, ESF éditeur, 1997, pp. 101-104.

[50] Le Monde des Débats, n° 14, mai 2000, pp. 14-16.

[51] Ne pousse-t-il pas l’auto-idolâtrie jusqu’à dire : « Mon film ne fait pas seulement partie de l’événement de la Shoah : il contribue à la constituer comme événement. » ? (op. cit., p. 15, 3ème colonne).

[52] « Qu’est-ce que la Shoah ? », dans Les cahiers de la Shoah, n° 1, 1994.

[53] Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 38, « Le mal », Gallimard, automne 1988, p. 263.

[54] Au point d’être méprisant à l’égard des Juifs de Grabow, de leur rabbin et du « Créateur de l’univers » : Shoah, Fayard, 1985, pp. 97-98.

[55] Rony Brauman et Eyal Sivan ont fait, il y a peu, la même lecture de l’argument de Lanzmann : Éloge de la désobéissance ; A propos d’« un spécialiste », Adolf Eichmann, Le Pommier – Fayard, 1999, p. 56.

[56] Communication « Sois déportée… et témoigne ! », retranscrite dans La Shoah ; témoignages, savoirs, œuvres, sous la direction de Annette Wieviorka et Claude Mouchard, Presses universitaires de Vincennes, 1999, p. 18.

[57] Citée dans Le grand livre des témoins, édité par la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP) chez Ramsay, en 1995, p. 310.

[58] Claude Lévy et Paul Tillard, La grande rafle du Vel d’Hiv, Robert Laffont, nouvelle édition, 1992, p. 172.

[59] Par Nathalie Zajde, du Centre Georges Devereux d’aide psychologique aux familles migrantes, Université de Paris VIII, éditions La Pensée Sauvage, 1993.

[60] A. W., Déportation et génocide ; Entre la mémoire et l’oubli, Plon, 1992 ; G. N., La Commémoration en France, de 1945 à nos jours, L’Harmattan, 1987.

[61] Op. cit., p. 71.

[62] Cf. Dr Pierre Moutin et Dr Martin Schweitzer, Les Crimes contre l’humanité ; Du silence à la parole ; Études cliniques, Presses universitaires de Grenoble et Fondation pour la mémoire de la déportation, 1994.

[63] Jacques Lacan, Le Séminaire, « L’Angoisse », séance du 27 février 1963, inédit.

[64] J. Lacan, « Proposition du 9 octobre 1967 », dans Scilicet, 1, Le Seuil, 1968, p. 29.

[65] Déportation et génocide ; Entre la mémoire et l’oubli, Hachette, 1995, p. 165. Cf., aussi, Alain Finkielkraut, La mémoire vaine ; Du crime contre l’humanité, Gallimard, nouvelle édit., Folio Essais, 1992, p. 39 : « S’il y eut donc silence des « déportés raciaux » dans les années qui ont suivi la guerre, ce n’est pas, comme le veut un cliché mélodramatique et menteur, parce qu’ils ne pouvaient pas parler, mais parce qu’on ne voulait pas les entendre. Gare au pathos de l’ineffable ! Les survivants de la solution finale n’étaient pas réduit à l’aphasie par un malheur sans nom, par une expérience que nul mot n’aurait pu rendre, ils avaient, au contraire, un irrépressible besoin de témoigner, ne fût-ce que pour acquitter par le récit leur dette envers les morts. Manquait l’auditoire... »

[66] Vichy, un passé qui ne passe pas, Gallimard, nouvelle édition, 1996, pp. 410-411.

[67] Génocide pour mémoire, Éditions du Félin, 1989, p. 214.

[68] L’Organisation de la terreur ; Les camps de concentration, Calmann-Lévy, 1995, p. 18.

[69] Dernières lignes de « La singularité d’Auschwitz… », dans Pour une critique de la barbarie moderne ; Écrits sur l’histoire des Juifs et de l’antisémitisme, Éditions Page Deux, nouvelle édition, 1997.

[70] « Du malentendu », dans Parler des camps, penser les génocides, (ouv. collectif sous la dir. de C. Coquio), Albin Michel, 1999, p. 27.

[71] « Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront jamais rien à aucune des deux. » Jean-Jacques Rousseau, Émile, Livre IV, cité par Georges Bensoussan en exergue de son article décisif « Pour une lecture politique de la Shoah », dans Parler des camps, penser les génocides (Textes réunis par Catherine Coquio), Albin Michel, 1999, pp. 141 à 152.

[72] Traduction chez Payot & Rivages, 1999.

[73] Définition de Sabine Cornille et Philippe Ivernel, dans leur préface à l’édition française.

[74] Nous, fils d’Eichmann, Payot & Rivages, 1999, p. 86. C’est moi qui souligne.

[75] Considérations morales, Payot & Rivages, 1996, pp. 25-26 ; trad. de « Thinking and Moral Considerations : A Lecture », in Social Research, 1971.

[76] A propos de la pensée comme thérapie : Anne-Lise Stern, « Panser Auschwitz par la psychanalyse ? », dans Penser Auschwitz, n° spécial 9-10 de Pardès, sous la direction de Shmuel Trigano, 1989, pp. 239 à 247. Lire aussi le livre formidable de Nathalie Zajde, déjà cité, Souffle sur tous ces morts et qu’ils vivent ! ; La transmission du traumatisme chez les enfants des survivants de l’extermination nazie, La Pensée Sauvage, 1993.

[77] Op. cit., p. 73.

[78] L’Écriture du désastre, Gallimard, 1980, p. 219.

[79] Le Mal et l’exil, dix ans après, Nouvelle Cité, 1999, pp. 55-56.

[80] Theodore Adorno, Dialectique négative, Payot, 1978, p. 286.

[81] « Honneur sans drapeau », dans Les Nouveaux Cahiers, n° 6, 1966, réédité sous le titre « Sans nom », dans Noms propres, Fata Morgana, Le Livre de Poche, 1976, pp. 144-145.

[82] Son Ce que l’homme fait à l’homme ; Essai sur le mal politique (Seuil, 1995) est une réflexion majeure sur la liberté et la responsabilité de l’humanité dans le désenchantement actuel du monde.

[83] « Peut-on élaborer le terrible ? », dans Philosophie n° 67, éd. de Minuit, 1er septembre 2000, pp. 34-35.

[84] Par Gérard Rabinovitch, aux éditions Milan, 2000.

[85] Op. cit., page 3.

[86] Gérard Rabinovitch, « Un maître à exister », postface à L’Ecclésiaste, Mille et Une Nuit, 1994, p. 46 : « En un siècle où les mystifications antibibliques du nazisme et les hallucinations post-évangéliques du communisme ont laissé l’homme contemporain durablement dévasté, selon une juste expression du poète René Char, après avoir entraîné les cohortes de serfs qui les suivirent vers des désastres majeurs et précipité leurs victimes dans des abîmes que nulle parole ne décrira jamais, ni ne comblera, en ce siècle où les illusions millénaristes ont tourné à l’abomination, la parole de Qohéléth et son pessimisme sans courroux seuls possèdent encore un pouvoir réparateur. Sonnant comme un tocsin, soufflant comme un shofar, elle résonne au fond de nous pour une convocation au deuil : l’Homme est un rêve épuisé. »

[87] Laurent Jézéquel, « Mieux comprendre la Shoah », dans Réforme n° 2872, 27 avril - 3 mai 2000, et Paul Virilio, « Mal radical », dans Le Monde Diplomatique, octobre 2000, p. 8.

[88] Gérard Rabinovitch (sous la dir. de), Éthique et environnement, La Documentation française, 1997, p. 1