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 Shimon Pérès, ministre des affaires
étrangères israélien | AFP |
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• LE MONDE |
15.10.01 | 15h23 | analyse
LA TERREUR - UNE MENACE MONDIALE
Par Shimon Peres
L'attaque des « Tours jumelles » (« Twin Towers ») et du
Pentagone révèle une autre face de la mondialisation - Celle du
terrorisme. Jusqu'à présent, nous étions conscients de la
mondialisation économique. Lorsque l'économie a cessé de dépendre de
la terre, son rôle en tant qu'économie nationale a cessé. Lorsque l'économie
s'est déplacée de la terre vers la science, la technologie et les télécommunications
- les territoires, les frontières, la mer et la terre ont perdu de leur
importance et l'économie est devenue mondiale. Même quand les pays sont
demeurés des Etats-Nations, ils ont transféré des pans de leur économie
vers le privé, car la privatisation, elle aussi, n'est pas un simple
concept, mais le résultat de la mondialisation. La modification
substantielle de la nature de l'économie mondiale a diminué l'importance
des armées, crées à l'origine pour protéger la terre. Aucune armée
n'est en mesure de conquérir la science ou un cyber-espace. La fonction
des guerres traditionnelles en tant que moyen de défense est en train de
s'affaiblir progressivement. En dépit de cela, les conflits n'ont pas
cessé. Plus que jamais, le conflit est devenu celui d'un monde connecté,
(prospérant dans le domaine du High-Tech), contre un monde déconnecté,
retranché dans l'agriculture, la pauvreté et le nationalisme. La terreur
semblait être, jusqu'à présent, l'arme du pauvre, du frustré, du
fanatique, de celui qui vit encore dans le monde d'hier. Elle est devenue
un instrument très dangereux. Les armes modernes aussi bien que les
avions civils, sont tombées entre les mains des anarchistes, et au nom
d'un Dieu qui pardonnerait tous les meurtres, ces derniers se sont
transformés en assassins de masse qui exploitent tous les moyens de
communication pour traverser les frontières. En conséquence, le monde
est en train de se déplacer d'une position de stratégie nationale vers
une stratégie mondiale. Nous passons des batailles entre armées à une
lutte contre des dangers. D'un monde d'ennemis (nationalistes), vers un
monde de dangers (mondiaux). Le danger mondial n'a pas de
frontière. Il peut frapper n'importe où et à tout moment. Dépourvu de
valeurs humaines, les atrocités qu'il pousse à commettre sont aveugles,
illimitées. Assassinant des civils et des innocents, il diffuse
l'horreur. Il est la personnification du diable contemporain. Il n'y a pas
de compromis possible entre les actions immorales et le comportement
humain. Si le terrorisme inspiré par le diable arrivait à prévaloir,
toutes les sources seraient empoisonnées et tous les enfants assassinés.
Cela mettrait en danger la liberté et la sécurité du monde entier, de
chaque pays, de chaque individu. Le terrorisme a la faculté de créer le
pandémonium dans le trafic aérien local et international, assénant un
coup fatal au tourisme, ruinant le commerce mondial, entraînant la peur
et sapant la sécurité. Comment peut-on y faire face ? Pour commencer,
l'envergure du danger devra être connue et sa véritable nature identifiée.
Il est nécessaire de comprendre que le terrorisme ne pourra cesser tant
que le dernier terroriste dans le monde ne sera pas sous les verrous. La
situation actuelle doit être clairement perçue : nous avons des armées
dénuées d'ennemis ; et nous avons des dangers dépourvus d'armées. Il
n'y a pas d'autre choix que d'adapter l'ensemble du système mondial de défense
pour faire face au nouveau danger mondial auquel nous sommes confrontés.
Prenons l'OTAN pour exemple. Une organisation qui a été fondée pour
contenir la menace que représentait l'Union Soviétique. Depuis son
effondrement, l'OTAN n'affronte pas de réel ennemi. D'un autre côté,
l'OTAN dispose de vastes forces armées, d'importants budgets et d'experts
qualifiés qui peuvent être utilisés , non pas pour lutter contre les
ennemis d'hier mais contre les dangers de ce jour. Naturellement, la
coalition de l'OTAN doit être modifiée pour y inclure la Russie, l'Inde,
la Chine et le Japon, qui se sont positionnés du côté des Etats-Unis et
de l'Europe dans la nouvelle alliance contre le terrorisme. L'OTAN doit
adopter une nouvelle stratégie et créer une coalition adaptée pour
lutter contre le terrorisme mondial. A l'opposé des guerres
conventionnelles entre armées en uniforme et pays se battant sur le
front, la campagne contre le terrorisme devra être dirigée contre des
ennemis sans carte d'identité et à des endroits ne constituant pas un «
front ». Il s'agit d'une bataille qui devra plutôt être menée dans de
sombres coins que sur des lignes de front. C'est un conflit qui aura
affaire avec les mensonges, les distorsions, l'hypocrisie des meurtriers
faisant la promotion de la terreur, parfois même sous l'apparence
d'hommes de religion. Une campagne qui punira les pays parrainant le
terrorisme et soutenant les nations qui s'y opposent. Ce combat doit être
planifié de façon systématique. Il devra, pour déjouer les menaces
terroristes, utiliser tous les instruments disponibles : des informations
précises et mises à jour ; une pleine coopération ; la répression de
l'incitation manifeste ou voilée ; la recherche minutieuse des sources de
financement ; le contrôle de l'exploitation médiatique. Et tout ceci
devra être effectué dans des conditions difficiles, puisque les démocraties
ne peuvent, et ne doivent pas, se libérer de leurs valeurs morales, même
dans le cas d'une guerre aussi amère. On ne doit pas oublier que les démocraties
ont été contraintes de concevoir des mécanismes anti-démocratiques,
(les armées, les services de renseignements et les forces de police),
pour protéger la vie humaine. Les armées ne disposent pas de liberté
d'expression ou des droits qui sont d'habitude ceux des travailleurs ; on
ne peut désobéir à aucun ordre. Ce sont des corps disciplinés. Il est
encore évident que les démocraties ne peuvent survivre sans la défense
militaire, qui semble contredire leur toute première idéologie.
Naturellement, une armée dans un pays démocratique doit être soumise à
l'autorité des institutions élues et ne fonctionne pas en tant qu'entité
indépendante. Les mesures applicables à une armée disciplinée doivent
à présent être appliquées à la lutte contre le terrorisme, utilisant
la même formule et dans les limites des mêmes restrictions. La lutte
contre la terreur doit être efficace pour protéger la vie humaine et
sauvegarder la liberté. Aucun de nous ne cherche à transformer le
terrorisme en guerre, ou en prétexte pour faire la guerre contre des
religions, des peuples ou des groupes spécifiques. La guerre contre le
terrorisme doit se concentrer sur le terrorisme uniquement. Pour cette
raison, des hommes de religion ou des dirigeants spirituels devraient
ouvertement appeler le dévot à se joindre à la guerre contre la
terreur. Ils devraient prohiber les actes de suicide que certains
utilisent pour tuer. Le Tout-Puissant nous enjoint de maintenir la
sanctification de la vie et nous interdit de justifier les meurtres. Le
nouveau danger est énorme et terrible. On ne pourra le vaincre avec de
vaines paroles ou la menace d'une seule épée. Il doit toutefois être défait.
Et nous vaincrons.
Shimon Peres, Vice Premier ministre et ministre des Affaires étrangères.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU
16.10.01
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