Yann Tiersen

Chanson

Le Breton dompteur de sons éclaire les récifs de l'imaginaire.

Emporté par la houle

 

A terre, des enfants crient et courent, une roue de vélo vrombit comme une aile d'insecte. En mer, craquent des mâts, mugit une sirène. Entre terre et mer, Le Phare, dernier album du jeune compositeur breton Yann Tiersen, amarre l'imaginaire à des brins de réel.
Avec le piano, le violon ou l'accordéon, d'autres sons nouent d'autres fils. Une machine à écrire, une marmite, des casseroles - compagnons ordinaires. Un piano-jouet, un orgue Bontempi - complices d'enfance. Homologués ou imprévus, les instruments tissent ensemble les voiles du voyage.
Quelques titres de morceaux, en guise de balise.
Le Quartier. La Rupture. L'Arrivée sur l'île. La Noyée. Le Fromveur - un passage piqueté de récifs, entre l'île de Molène et l'île d'Ouessant. A Ouessant, tout près d'un phare, Tiersen a écrit son album. Dans le Fromveur, il y a un siècle, un navire a fait naufrage. La noyée était-elle sa passagère ? Le Phare éclaire des mystères.
Parfois des voix chantent : celle, intense et aérienne, de Claire Pichet ; celles, brèves et calmes, de Tiersen en épilogue, Dominique A. sur deux morceaux, dont un qu'il signe. Et qui fait surgir "
des bras de mer qui s'allongent... et qui mordent la terre... et la séparent enfin". Des mots susurrent en anglais ou en français, "désordre blanc" et "vague froide", "absence", "silence", "clarté". Sensations constatées, sentiments elliptiques. Le Phare éclaire des mystères.
Et met les nôtres en lumière. Embarqués pour la traversée, nous n'avons pou repères que nos propres étoiles. Et la musique : violent violon, piano pensif, accordéon et vibraphone s'épaulant. Une valse se déchire, un écho celtique s'esquisse, un coup

de vent tzigane frôle la berceuse rêveuse qu'égrène le piano-jouet. L'orchestre, c'est l'homme-orchestre Yann Tiersen. Il joue de tous les instruments, parfois de deux en même temps. Il joue d'une enfance brestoise et rennaise, d'une adolescence partagée entre le conservatoire - études brillantes - et rock - ras-le-bol du classique. Parcours croisés qui font de lui un musicien multiple, un compositeur singulier.
Il colore d'autres sillages. Au théâtre, pour
Le Tambourin de soie, de Mishima, il a fait appel une première fois au piano-jouet, notes grêles évoquant les musiques d'Asie. Au cinéma, il a écrit la bande originale de courts et de longs métrages, de films d'animation. Au fil de festivals, il accompagne en direct la projection de The Kid, de Chaplin. Au fil de ses albums (La Valse des monstres, Rue des Cascades ont précédés Le Phare), on perçoit quelque chose de cinématographique dans ses compositions : instants de vie saisis en plans fixes, points de départ qui - zooms ou travellings - à des instants intérieurs, à des ailleurs.
Tiersen n'impose rien, il propose. Les images naissent de ses notes et de nos silences. A cette partition interactive se mêlent parfois d'autres mots : ses concerts actuels s'ouvrent et se ferment sur des monologues enregistrés. Une femme rieuse se souvient qu'elle a oublié "
une douleur vraiment spéciale". L'accouchement ? Un garçonnet sérieux inventorie "ce qu'il faut emporter pour pas que ça explose". Un incendie ? Tiersen a emprunté ces miniatures énigmatiques à Philippe Petigant. Cet inventeur nancéen d'objets sonores non identifiés collectionne les interviews, les rassemblent sur des

compact disques ou organise pour les faire entendre des séances de "cinéma pour aveugles consentants" : trois quarts d'heure dans le noir, peuplé de voix inconnues. Le montage gomme l'explicite, l'émotion ne garde que des bribes d'histoire qui laissent tout imaginer.
Comme les musiques de Tiersen. A leur propos, on a évoqué Pascal Comelade et Michel Nyman, Pierre Henry et Laurie Anderson, Erik Satie et Nino Rota. Vaste parenthèse dont se passe les visiteurs du Phare, qui regardent le faisceau de lumière balayer la mer et la terre, révéler leurs tempêtes et leur rêves.

Anne-Marie Paquotte

Télérama N°2513 - 11mars 1998


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