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Le philosophe donne raison au politique

Le philosophe et le tyran de Christian Delacampagne. Loin d´opposer philosophie et politique, Christian Delacampagne cherche à trouver la voie d´une articulation féconde entre savoir et pouvoir.
 
Mis à jour le jeudi 11 janvier 2001

L´homme politique, c´est bien connu, méprise la sagesse et la recherche de la vérité. Prisonnier de l´éphémère et des passions, il privilégie en toutes choses la ruse et l´habileté. Ce qui l´intéresse d´abord, c´est la conquête du pouvoir, par tous les moyens, puis sa conservation, à n´importe quel prix. Observez-le bien. Les idées l´ennuient, il bâille et s´impatiente. Les principes le gênent, il les contourne ou en change. Le Bien le fait doucement sourire, il le monnaie en petites réformes. L´homme politique, la chose semble acquise, serait donc un “ coquin ”. Mais le philosophe vaudrait-il davantage ? Invétéré donneur de leçons, plus attaché à la pureté de ses principes et à la clarté de ses idées qu´à l´engagement véritable et à l´action efficace, il se satisfait de son impuissance dogmatique et de la belle intransigeance qui le détourne du cours du monde et des affaires humaines. Observez-le bien. L´action le paralyse ; il ne cesse son infini bavardage sur toutes choses. Les autres le gênent ; il se réfugie dans la solitude de sa conscience et se prend pour un Robinson.

Notre époque semble assez bien se satisfaire de cette caricature qui ne nous laisse d´autre alternative que de choisir entre le politique-coquin, pragmatique et roué, et le philosophe-cynique, moralisateur et stérile. Notre époque peut-être, mais pas Christian Delacampagne. Dans un livre juste, et qui ne fait pas l´économie de la sincérité, ce philosophe refuse de se laisser enfermer dans cette alternative et cherche à trouver la voie d´une articulation féconde, et sans doute plus heureuse, entre philosophie et politique. Enracinant sa réflexion dans l´expérience vécue, Christian Delacampagne nous rappelle qu´en s´engageant dans la pensée le jeune homme qu´il fut considérait qu´“ écrire et lire étaient des actes politiques ”. S´il est vrai que la raison grecque est d´abord, selon l´expression de Jean-Pierre Vernant, “ fille de la Cité ”, ceux qui, plus près de nous, ont combattu pour la République viendraient aisément confirmer que politique, philosophie et pédagogie sont toujours liées. Lorsque l´ordre de la Cité ne repose plus sur quelque nature ou sur quelque surnature, mais seulement sur des règles et des conventions humaines, c´est la capacité à argumenter ses positions et à persuader ses semblables qui devient l´unique fondement de l´autorité légitime. C´est pourquoi république et raison, démocratie et philosophie sont inséparables.

L´argument essentiel du livre de Christian Delacampagne est de déconstruire l´illusion récurrente qui conduit à vouloir confier le pouvoir à ceux qui savent. A défaut d´être, comme chez Platon, directement le roi, le philosophe se donnerait alors pour tâche de conseiller le prince, d´éclairer le despote, de guider le guide et d´informer le tyran. De Platon à Alexandre Kojève, en passant par Machiavel, les philosophes des Lumières ou Heidegger, Christian Delacampagne mobilise une érudition précise pour analyser ces différentes figures issues d´une même “ trouble attirance pour le pouvoir absolu ”. Ce qu´il s´efforce ainsi de montrer, c´est comment le philosophe n´est pas seulement habité par la passion du politique, mais aussi, plus prosaïquement, comment il est possédé par une violence qui le conduit à vouloir plier le réel à ses catégories et à devenir, selon la formule de Nietzsche, “ le tyran du tyran ”.

Mettant au jour cette volonté tyrannique qui habite les nombreux “ égarements de la raison ”, Christian Delacampagne récuse tout aussi bien l´erreur symétrique qui conduit à affirmer que la politique n´aurait pas besoin de la philosophie. Pas davantage qu´il n´admet le dogmatisme de ceux qui, assurés de connaître la fin de l´histoire et la loi de son développement nécessaire, veulent faire le bonheur des peuples, y compris contre ces derniers, il n´accepte le scepticisme de ceux qui n´ont d´autre secours que de ruminer leurs illusions perdues dans un “ ailleurs ”– qu´il soit métaphysique, moral ou même épistémologique. Parce que la politique a besoin d´un “ raisonnement sur des principes ”, elle a besoin de philosophie. Il y a aujourd´hui plus de quarante ans, Maurice Merleau-Ponty écrivait dans la préface de Signes : “ Il y a une manie politique chez les philosophes qui n´a fait ni de bonne politique ni de bonne philosophie. ” Mais il ajoutait aussitôt que, de même qu´il peut y avoir de mauvaises unions, il peut y avoir des divorces ratés. Reprenant cette analyse, Christian Delacampagne propose que le philosophe rompe avec cet instinct tyrannique qui le conduit à vouloir diriger à la place du politique et à se faire obéir de lui. S´il se consacre sans réserve à la tâche de comprendre et d´indiquer ce qu´il croit juste, le philosophe peut féconder, serait-ce à distance, la politique et être utile. C´est ainsi que le droit d´ingérence fut d´abord une pensée de “ philosophes isolés ”, il y a environ quatre cents ans, avant de commencer à devenir, aujourd´hui, une réalité politique. Quatre cents ans ! Chacun conviendra tout de même que ce temps est bien long, trop long, surtout si on le compte en souffrances humaines.

Christian Delacampagne collabore au “ Monde des livres ”Vincent Peillon

LE PHILOSOPHE ET LE TYRAN de Christian Delacampagne. PUF, “ Perspectives critiques ”, 248 p., 135 F (20,58 euros ).





Le Monde daté du vendredi 12 janvier 2001

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