Printemps

La renaissance de la nature est un carnaval

Antoine Peillon

De mars à juin, la nature se transforme à vue d’œil. Retour des oiseaux migrateurs, floraisons, amours et naissances… En montagne, le printemps est spectaculaire, dans la nature, mais aussi dans les rues des villages où les carnavals fêtent le retour du monde à la vie. De tous temps, les hommes ont célébré le printemps pour exprimer leur appartenance à la création.

   La pluie peut bien tomber, encore et toujours, le fond de l’air a changé, presque subitement. « La lumière surtout, et le vert... », essaie d’expliquer Geneviève Carbone, en cet avant-dernier jour de mars. La jeune femme est zoologue et ethnologue tout à la fois, une double spécialité scientifique qui lui fait étudier comment l’existence des animaux influence les us et coutumes des hommes, et réciproquement. Elle est aussi la meilleure spécialiste du loup en France et c’est pourquoi elle vit en plein cœur du parc national du Mercantour, là où la bête légendaire a fait sa réapparition dans notre pays, en novembre 1992. La maison où elle habite avec son compagnon, Daniel Canestrier, chef de secteur à l’Office national des forêts, se trouve juste au-dessus de l’église de Saint-Dalmas (Alpes-Maritimes), un petit village perché (1300 m d’altitude !) au creux d’un col, entre les vallées de la Tinée et de la Vésubie. Les fenêtres ouvrent sur le vallon de Bramafan et deux paires de jumelles sont toujours sorties de leurs étuis, posées sur la table, à portée de main.

   Car Geneviève et Daniel, ces temps-ci, ont l’œil aux aguets. La nature est en pleine « renaissance » et ils ne veulent pas perdre une miette du spectacle qui se donne sous leurs fenêtres. Ce 29 mars, ils notent dans l’agenda une belle observation du bruant zizi, ce fin migrateur aux yeux cerclés de jaune. La veille, ils ont consigné le passage éphémère d’un couple d’hirondelles dans leur journal de bord naturaliste. C’est un véritable calendrier des migrations qu’ils tiennent ainsi à jour : la première observation d’un verdier est notée le 8 mars ; le lendemain, voici que le rouge-queue est de retour ; le 12 mars, c’est le chardonneret qui fait son apparition ; et, le 13, la bergeronnette grise est enfin arrivée...

   Mais le printemps ne se manifeste pas seulement par la venue de toute une gente ailée qui a passé l’hiver bien plus bas en altitude et même parfois de l’autre côté de la Méditerranée. Il se révèle aussi, très soudainement, dans la mutation de tout le paysage. Geneviève s’étonne, comme chaque année, malgré son expérience : « L’herbe reverdit en quelques jours. Le vert monte, monte... Ici, on dit que l’automne descend dans la vallée et que le printemps grimpe dans les alpages. Ce qui m’enchante le plus, c’est le retour des couleurs. En hiver, tout est marron. D’ailleurs, la première question que nous posent nos amis bergers qui passent l’hiver en plaine est : « Est-ce que ça verdit en montagne ? ». Je sens comme une impatience, chez tous, de faire passer l’hiver aux oubliettes de l’année. C’est bien ce qu’exprime cette coutume de Saint-Paul, en Haute-Ubaye : déneiger un coin du cimetière, le 19 mars, pour y faire une première partie de boule... Victoire symbolique sur l’hiver et sur la mort ! »

   Car, dans la nature comme dans les consciences, le printemps c’est la vie qui naît et renaît inlassablement. Les oiseaux plus ou moins migrateurs ne font pas que revenir, les herbes reverdir ; les comportements sont profondément bouleversés et toute existence s’affaire à séduire et à se reproduire. Daniel a relevé, dans sa magnifique forêt de Turini, les floraisons prometteuses : l’anémone hépatique, depuis une quinzaine, dans les clairières ; les rares « dents de chiens » (Erythronium dens-canis), de la famille des lys, sur les pentes des Granges de la Brasque ; des colchiques et des primevères, bien-sûr... Mais il a aussi vu « l’aigle qui faisait l’andouille », car il est en pleine parade nuptiale, et les chocards qui font d’incroyables voltiges. « Les geais recommencent à s’exprimer, avec leur voix éraillée qui scie un peu les oreilles, le pouillot véloce et le rossignol chantent à nouveau. » Quant aux mammifères de montagne, ils ne sont pas en reste : les femelles de mouflons mettent bas en mars ; les louves patientent jusqu’en mai...

   Parmi toute ces « créatures », l’homme est certes le plus précoce à sortir de la torpeur hivernale. Du regain qu’il sent en lui et dans son environnement, il a fait, traditionnellement, le carnaval. Les historiens et les ethnologues savent bien combien ces fêtes plus ou moins débridées sont les héritières de rites saisonniers universels. A Saint-Martin-Vésubie, le grand village voisin de Saint-Dalmas, le carnaval est particulièrement important, puisqu’il dure pas moins de quatre jours ! Cette année, il s’est déroulé du samedi 24 février au mardi suivant. Son héros est dénommé « Titoun ». Voici un extrait du programme des festivités : samedi 24, à 21 h, « sortie de sa majesté Carnaval Titoun » ; dimanche, à 15 h, « visite de Titoun à l’hôpital Saint-Antoine ». Le mardi, tout s’est précipité : « 15 h, départ de Titoun de la place Félix Faure ; 15 h 15, arrivée de Titoun sur la place de la Frairie, déguisements, farandoles, vin chaud ; 21 h, feu d’artifice ; 21 h 15, corso d’incinération en présence des Pénitents blancs ; 21 h 30, incinération de sa majesté Titoun place de la gare ; 22 h, grand bal masqué sous le chapiteau chauffé, entrée gratuite ! »

   A Saint-Martin-Vésubie, l’hiver est donc brûlé. En bien d’autres lieux, sous les atours de l’homme sauvage, il est aussi poursuivi dans les rues, attrapé, et symboliquement mis à mort par la population. C’est souvent en pays de montagne que ces coutumes sont restées les plus vives, là où les saisons marquent encore profondément la vie sociale et économique des hommes. En Mercantour, comme dans le restant des Alpes, mais aussi en Pyrénées (lire ci-dessous « Pyrénées, le pet de l’ours »), la nature est toujours un des fondements de la culture, façon de dire que la création est une et unique.

Le printemps de Ronsard

       Comme un chevreuil, quand le printemps détruit

     Du froid hiver la poignante gelée,

     Pour mieux brouter la feuille emmiellée,

     Hors de son bois avec l'Aube s'enfuit,

        Et seul, et sûr, loin de chiens et de bruit,

     Or' sur un mont, or' dans une vallée,

     Or' près d'une onde à l'écart recelée,

     Libre, folâtre où son pied le conduit...

 

                            Amours de Cassandre, LIX.

 

Saint-François l’écologiste

   Il est classique d’entendre, chez les écologistes les plus radicaux, l’accusation suivante : le judéo-christianisme est à la source de la catastrophe écologique contemporaine, de la destruction de la nature. Dans la Genèse (I, 28), Dieu indiquerait à l’homme de « dominer » la nature, et dans les Évangiles, Jésus aurait passé sa rage sur un pauvre figuier sans montrer la moindre charité pour l’arbre (Matthieu, 21, 18-22 ; Marc, 11, 12-14)...

   Il n’est pas difficile de démontrer que cette interprétation des Écritures est totalement abusive. Mais il est plus intéressant de relever à quel point, de nombreux théologiens se préoccupent aujourd’hui du message... écologique des textes bibliques et de la tradition chrétienne. Ainsi, le frère dominicain Jacques Arnould aime à citer saint François d’Assise et son célèbre Cantique des créatures, mais en précisant : « François n’est pas le premier, au sein de la tradition judéo-chrétienne, à tourner un regard bienveillant et poétique sur la création. Les Psaumes et les livres de sagesse, les traités et les hymnes des Pères de l’Église offrent le témoignage d’une même tournure d’esprit, d’une même sensibilité. Le Christ que François propose à la contemplation est avant tout le Dieu de la vie, qui se fait proche et ouvre les bras à tout homme et à toute femme, comme à toute créature. »

 

Princesse Chabbat

Le parachèvement du monde, selon la Torah

 

En Pyrénées : Le "pet de l’ours"

   « L’ours ravageur sera exécuté en Carnaval », annonçait la presse locale, au mois de février. Dans le village d’Arles-sur-Tech, comme à Saint-Laurent-de-Cerdans et Prats-de-Mollo (Pyrénées-Orientales), la sortie de l’hiver ne se fête pas à la légère. Le « trappeur », chef de la jeunesse du pays pour l’occasion, en appelle aussi à ses compagnons : « Chasseurs du pays et de ces régions, c’est un cri que nous lançons et que vous devez entendre. La méchante bête grogne au sommet de cette montagne. Il nous faut nous en délivrer si notre cœur est noble… » Chaque année, à la première pointe du printemps, les fêtes de l’ours animent les villages du Haut-Vallespir. Chaque année, un nouveau jeune homme se met dans la peau de l’animal mythique et le vacarme des cloches, grelots et crécelles assourdit les spectateurs. Le fauve est rapidement capturé, ligoté, traîné dans les ruelles et sacrifié au printemps, c’est-à-dire au regain des activités humaines dans la nature (élevage, foresterie, cueillette, apiculture…). La mort du fauve annonce la renaissance de la vie.

   Car, cette mort symbolique de la « méchante bête » se fait au moment même où l’ours, le vrai, sort de sa tanière d’hibernation. Familière du carnaval de Bielsa (Aragon espagnol), Josefina Roma Riu a noté : « A partir de maintenant (carnaval), l’ours laisse échapper les morts retenus dans son ventre pendant son hibernation. Dès lors, ils errent dangereusement de par le monde. Pour leur échapper, il faut se purifier en allumant de grands feux, en sacrifiant des victimes, ou, plus sagement, en jeûnant… L’ours sort de sa tanière et, si c’est la nouvelle lune, il lâche d’un grand pet les âmes des défunts… »

   Le grand ethnologue Jean Servier (université de Montpellier) explique : « L’ours, avec sa longue hibernation dans une caverne et sa sortie au printemps, est le symbole du cycle des saisons, et donc le signe de la vie après la mort, du printemps après le long ensevelissement de l’hiver. »

 

Calendrier du grand printemps