Printemps de velours

 

Mars

 

Les renardeaux nouveaux sont au terrier

   Il ne faut pas aller bien loin. Simplement sortir un peu du chemin, marcher doucement et ouvrir grand les yeux. On n’imagine pas combien de terriers de renards sont si proches des lieux les plus fréquentés par l’homme. C’est même souvent là qu’ils sont, finalement, les mieux protégés des passions « anti-nuisibles » de certains piégeurs…

   Une ouverture bien ronde entre des racines, ou sous un rocher, un talus de sable ou de terre juste devant l’entrée, aucune crotte de lapin dans les environs : c’est bien le « nid » de goupil que vous avez trouvé ! Revenez juste avant le crépuscule, tenez-vous à une bonne dizaine de mètres, le vent (s’il souffle un peu) dans le nez, et observez.

   La renarde ne va pas tarder à sortir le bout de son museau. Elle flaire, pointe ses oreilles à droite, à gauche, avance prudemment une première patte, et –vouf !- glisse d’un coup dans le sous-bois, sans un bruit, pour commencer sa chasse nocturne. Dans le terrier, cinq boules de poil laineux se blottissent les unes contre les autres, un peu désemparées de ne plus disposer à loisir des mamelles de leur mère. Mais celle-ci revient bientôt, après avoir croqué quelques campagnols qu’elle régurgite devant sa progéniture. Les renardeaux font leurs premiers repas mi-lait mi-viande. Dans quelques semaines, commencera leur initiation à la chasse.

 

Les lièvres se reproduisent comme des… lapins

   Deux grands lièvres boxent dans la plaine : ils bondissent, l’un contre l’autre, debout sur leurs longues pattes arrière, se frappent avec leur antérieurs… Ils « bouquinent », c’est-à-dire qu’ils sont au paroxysme de la lutte pour séduire les femelles (les hases) qui ne marquent aucun intérêt particulier à leurs joutes. Les lapins de garenne suivent scrupuleusement l’exemple de leur grands cousins aux longues oreilles. Les premiers lapereaux levrauts sont donc attendu dès la fin mars !

 

Les chevreuils ont des bois de velours

   Les chevreuils mâles, appelés « brocards » du fait des broches qu’ils portent sur le sommet du crâne, se frottent vigoureusement la tête contre les arbustes pour débarrasser leurs bois neufs* du velours (peau couverte de duvet) qui commence à s'en détacher. On dit qu'ils « touchent au bois ».

* Le chevreuil mâle perd ses bois (ce ne sont pas des cornes !), chaque année, vers novembre. Une nouvelle paire de broches repoussent dès lors jusqu’au début du printemps, en prévision des combats nuptiaux qui se dérouleront entre la mi-juillet et la mi-août.

 

Il y a des œufs chez la hulotte

   Elle se cache souvent au plus secret des bois. Elle hulule aussi, au clair de lune, dans les grands parcs des villes. Elle, c’est la hulotte, la plus familière de nos chouettes, un grand rapace nocturne aux ailes de velours brun et roux. Par son unique ponte de printemps, elle a déposé au moins trois œufs dans une cavité d’arbre qu’un pic épeiche a creusé. Mais, attention : ne pas approcher ! Un coup de bec est si vite arrivé.

 

La primevère de Colette

   Qui mieux que Colette, dans sa Maison de Claudine (1922), a traduit le printemps de la primevère (c’est presque le même mot !) : « Mais la pâquette, cette primevère sauvage, est une fleur pauvre, et la saponaire humide, d'un mauve hésitant, que vaut-elle auprès d'un ardent pêcher ? Elle vaut par le ruisseau qui l'abreuvait, entre ma dixième et ma quinzième année. La primevère maigre, toute en tige à corolle rudimentaire, tient encore, par une radicelle fragile, au pré où je cueillais des centaines de primevères pour les « àchevaler » sur une ficelle et les lier ensuite en balles rondes, en frais projectiles qui frappaient la joue comme d'un rude baiser mouillé... »

 

Faits divers I

Premières portées de campagnols des champs. Sortie des nids d'hibernation pour les hérissons, dès que la nourriture (insectes, vers de terre, limaces...) est abondante. Naissances chez les martres des pins et chez les fouines, leurs cousines plus citadines. Premières envolées d'alouettes. Premières bécasses à la croule (vol et chant nuptiaux). Le pic vert fore son trou. Passages des sarcelles d'hiver, oies cendrées, grues cendrées, vanneaux huppés, et, plus rarement, du milan royal, dans le ciel venteux. Nidifications des pigeons ramiers (ou « palombes »). Vols nuptiaux des buses variables, faucons crécerelles, autours des palombes (très rares) et éperviers d'Europe. Parades des grèbes huppés et couvaisons des canards colverts, foulques macroules et poules d'eau, en rivière, mares ou étangs. Rassemblements procréateurs de grenouilles rousses, puis de crapauds communs. S'il fait beau, premières sorties des vipères, des lézards de muraille et des lézards verts, puis des couleuvres. Accouplements d'escargots de Bourgogne. Floraison des ifs. Premiers fruits noirs du lierre. Chatons mâles des trembles.

 

Avril

 

Des marcassins dans un chaudron

   Qui a encore peur du sanglier ? La grosse bête farouche est désormais bien connue : sensible, intelligente, presque délicate… Sait-on que les laies (femelles) ne donnent pas naissance à leurs marcassins n’importe comment ni n’importe où. Les mises-bas se font bien au chaud, bien au sec, dans de véritables nids d’herbes, de fougères et de branches rassemblées, que les forestiers appellent « chaudrons ». A la naissance, les marcassins ne mesurent que 25 cm de longueur et pèsent à peine un kilo ! Leur fragilité nécessite les meilleurs soins.

 

Le mulot est l’avenir du chat

   Il y a seulement trente ans, il était si rare que l’on craignait pour son existence. Depuis, le chat sauvage a reconquis une grande moitié de l’hexagone, toujours plus loin vers l’Ouest, depuis ses bastions bourguignon et lorrain. Son vrai nom est « chat sylvestre » et il n’a pas grand chose à voir avec notre chat domestique, même « de gouttière », même « haret » (ensauvagé). En revanche, ses petits lui viennent en ce mois d’avril où les petits viennent aussi au mulot… sylvestre. Les uns se nourrissant bientôt des autres, certains oseront-ils dire que la nature est bien faite ?

 

Au vent des engoulevents

   Nous, hommes légers, nous l’avions oublié. Lui, dans son hivernage africain, n’a pas perdu le Nord. Un premier zéphire doux souffle sur les landes, les chaumes et les brandes, et le fin engoulevent réapparaît comme par enchantement, sans crier gare. Le voici, posé sur le même piquet que l’an dernier, distillant sa trille grave quand le soleil se couche, virevoltant comme un papillon au ras des hautes herbes, signant l’horizon du croissant aigu de ses ailes crépusculaires.

 

Violettes généreuses

 Je me souviens d’une aube d’avril, dans un vallon des Alpilles : l’arôme bleu était si fort, qu’on ne pouvait penser qu’à elle, la violette. Est-ce pourquoi on l’appelle aussi la « pensée des champs » ? Quatre des cinq pétales de la violette sauvage sont bien violets, le cinquième, blanc ou jaune, regardant vers la terre. Dès avril, et jusqu’à octobre, elle sucre l’air immobile des sous-bois, surtout où les terrains sont pauvres. Générosité de parfumeuse !

 

Morilles dans les prés, morilles, morilles…

   De goût, il n’y a pas plus délicat. De chair, il n’y a rien d’aussi tendre… Le naturaliste-gastronome en est fou et, dès les neiges fondues (les meilleures morilles se cueillent à la montagne), il court les prairies, sous les frênes et les arbres fruitiers, dans l’espoir de remplir son panier. Blondes et rondes, noires et coniques, c’est un délice pour l’œil puis la bouche, mais il ne faut pas oublier que les morilles sont très toxiques à l'état cru ! Il est des bonheurs de la nature qui ne sont pas complets sans le geste et le feu des hommes…

 

 

Faits divers II

   Commencement de la mue des chevreuils du poil d'hiver (long et gris) en poil d'été (court et roux), d'abord sur la tête, puis le cou, les pattes et enfin le corps. Encore des renardeaux, jusqu'à début mai. Premières sorties des petits blaireaux devant les terriers (en mai aussi) dont la litière usagée est expulsée en boules pour être remplacée par de la litière fraîche. Amours des faisans. Premiers coucous. Pontes des bergeronnettes grises, troglodytes mignons et sittelles torchepot. Réveil des guêpes, abeilles et bourdons. Floraison des jonquilles ou narcisses jaunes (dès mars), de l'aubépine (en mai aussi). Feuillaison des hêtres.

 

 

Mai

 

Faons en camouflage de pâquerettes

   Personne ne peut nier le cousinage du cerf et du chevreuil, même s’ils sont de gabarits (jusqu’à 200 kg pour le premier, rarement au-delà de 40 kg pour le second) tellement incomparables. Au point que beaucoup d’entre nous les confondent, lorsque l’un ou l’autre font une soudaine sortie à la lisière de la forêt, dans un chemin ou sur le bord d’une route.

   Cousins, cousines donc, la biche (femelle du cerf) et la chevrette (femelle du chevreuil) donnent naissance à leurs faons au joli mois de mai. Les voici, ces « bambis », comme disent nos propres enfaons, si dégingandés, les yeux noirs, le pelage tout tacheté, comme celui d’une panthère.

   Quand leurs faons viennent au jour, la chevrette ou la biche les nettoient consciencieusement, des sabots jusqu’au bout du museau, afin qu’aucune odeur n’attire le carnassier du coin (renard, loup, lynx et ours, quand ils existent encore, chien errant le plus souvent). Ensuite, la vie est une douce promenade, de sous-bois fleuris en clairières où les herbes sont gorgées d’une sève riche comme du lait, entrecoupée de longues siestes au soleil.

   En cas de danger, voici la tactique : la mère, biche ou chevrette, s’esquive rapidement, essayant d’entraîner l’importun sur ses traces parfumées, tandis que le faon inodore se tasse sur sa couchette, ne bougeant plus une oreille, jouant de son camouflage parfait au milieu des pâquerettes. Ainsi le trouve-t-on parfois, l’air prostré, seul et tremblant, l’imaginant abandonné. Erreur ! Il ne faut jamais céder au désir de « sauver » un faon, le toucher, le prendre dans ses bras : sa mère, qui n’est jamais loin, est la seule habilitée à faire de ce petit si fragile un futur « brocard » bien entêté, ou un grand « dix-cors », superbe roi des forêts !

 

Reniflements de hérissons amoureux

   Il fait bon faire une petite balade d’après dîner, quand les jours ont bien rallongé. Mais un si grand bruit de pas dans les ronces, sur les feuilles mortes de l’hiver dernier, n’est-ce pas un sanglier, peut-être plus inquiétant encore, qui vient vers le sentier ? La curiosité l’emportant sur la crainte, vous voici tourné vers… un hérisson.

   Il marche à grands pas, tout son corps s’exaspérant de ne pas pouvoir avancer plus vite, ramant de ses courtes pattes entre les tiges des fougères, comme un nageur luttant contre le courant. Certainement a-t-il perçu votre auguste présence, mais, aujourd’hui, vous êtes bien négligeable, presque inconvenant. Le hérisson est épris ! Il suit sa femelle à la trace, il n’a pas de temps à perdre, il court après l’amour. Tous ses piquants sont bien peignés. Ses yeux minuscules lancent des éclats de lune. Il renifle, fort, très fort, c’est tout dire.

 

Coucous sans le sou

   Personne n’y croit vraiment, mais on ne sait jamais. Ne sortez plus au bois, sans mettre un… euro dans votre poche. Car au premier « coucou » de l’oiseau bohème, tout juste revenu d’Afrique, la fortune est promise à celle ou celui qui avait un sou à portée de main.

   Lui, on l’entend partout, répondant à sa belle, ne vous laissant pas le dernier mot si vous l’imitez (c’est facile), ivre d’avoir retrouvé les lourdes frondaisons reverdies sous nos cieux. « Coucou » par ici, « coucou » par là : on l’entend, mais il est rare d’apercevoir cette fusée argentée, dont le vol est si droit, tendu, rapide.

   Le bel oiseau semble bien pressé. Il faut dire que sa descendance se joue en quelques secondes, chaque année : pondre, vite fait bien fait, un œuf unique dans le nid d’un autre, quand le propriétaire en titre s’absente juste un instant. Ce n’est pas méchanceté, c’est la nature, mais la mauvaise réputation du coucou est faite. Pour se loger, il n’a pas le sou…

 

Le muguet fait ce qui lui plait

   Le 1er mai est passé, avec ses étals de muguet de Nantes. « C’est du muguet domestique, qui n’a pas le nez très fin ! », s’exclame avec un léger mépris le forestier. Ne boudons pas le plaisir floral, même « domestique », des clochettes du 1er mai. Mais convenons que le restant du mois nous en réserve bien d’autres, et d’aussi fleuris. C’est en suivant, dans le taillis, la coulée (trace) incertaine d’un chevreuil, que j’ai trouvé cette clairière secrète où nul chemin ne mène. Sous un soleil très matinal, alors que la fraîcheur de l’air donnait à la vie un léger bleuté, ce fut soudain une explosion de blancheur. Des milliers de brins de muguet sauvage couvraient la prairie comme un manteau de neige ! Je suis resté sur la lisière, n’osant faire un pas de plus, de crainte de froisser une seule clochette. Pour un tel crime, le grand chêne me serait sûrement tombé sur la tête. En mai, fais (presque) tout ce qu’il te plait.

 

Faits divers III

Amours des hermines qui redeviennent plutôt diurnes, dès que les jours rallongent. Premières naissances chez les hérissons et les lérots. Sevrage des renardeaux, à la faveur des fortes densités de campagnols et lapins de garenne. Sevrage aussi des jeunes blaireaux. Chant crépusculaire des engoulevents (lire notre double page nature de mai) et première de leurs deux pontes annuelles. Premières tourterelles des bois. Arrivée des bondrées apivores. Arrivée des loriots et chants des rossignols. Amours croassantes des rainettes. Têtards dans les mares. Fourmis rousses en activité. Limaçons, chenilles et faux cloportes sont de sortie. Feuillaison des chênes (début du mois). Floraison des épicéas et des pins. Floraisons des églantiers et des framboisiers (jusqu'en juillet).