Détours…*
Sur un sujet aussi difficile que celui qui fait l'objet
de ce colloque, ce trou noir de la
Shoah, il me semble que le balbutiement est inévitable. Nous nous retrouvons,
en effet, incroyablement démunis, dépourvus d'outils conceptuels, voire
simplement de mots adéquats. « Toute science reste longtemps dans la nuit
empêtrée dans le langage », soulignait le psychanalyste Jacques Lacan.
Que dire, alors, lorsque ce qui fait notre interrogation tremblante et impérative
est une nuit d'effrois infinis.
Pour autant, j'hésite à me ranger du côté des
qualifications, fréquentes dans des milieux laïques et incroyants, d'« indicible »
ou d'« impensable » employées à son propos. Il y a là comme un
succédané fourvoyé de l'expérience du D.ieu monothéiste, tel que l'hébraïsme
et le dépliement de ses grammaires de civilisation juive nous l'ont transmis.
Peut-être serait-il préférable, pour en qualifier
l'inexprimable d'employer des notions telles qu'insaisissable, ou encore inassimilable,
qui, quoique elles-mêmes approximatives, soulignent bien suffisamment la limite
de notre entendement.
Mais, puisqu'« impensable » appartient à
l'intitulé de cette réunion, trouvons-lui quand même un fragment de
pertinence. Celle-ci pourrait éventuellement tenir à deux choses.
D'une part, avec la Shoah, nous avons affaire, avec un
effet massif dans la Civilisation, à de la pulsion de mort. Il y a donc là une
aporie. Si l'agressivité destructrice peut encore être pensée, la destruction
elle-même devient impénétrable à la compréhension. L'opacité de la Shoah,
que consigne l'expression « impensable », pourrait bien être un
effet de ce qui l'a agie.
D'autre part, le travail de pensée appartient à
l'ordre d'Éros. Et cette condition même de la pensée, devrait poser le
principe d'une retenue, dans ce cas, sur ce qui relèverait d'une passion
aveugle de savoir. C'est peut-être pourquoi on peut éprouver, parfois, un
sentiment de malaise à la lecture d'un penseur aussi sérieux que Giorgio
Agemben. Cette impression, que laisse son travail, d'une sorte de dépouillement
ultime du déporté et de l'exterminé, dans le sens qu'il tente de mettre à la
chose(1).
J'ai donné à cette intervention le titre de « Détours... ».
On pourra y supposer une manière de protection contre le vertige devant cet abîme.
On pourra y entendre la revendication d'une démarche de contournement. On
pourra aussi comprendre cette communication comme s'inscrivant dans une
tentative de détourage de certains des enjeux insuffisamment explorés encore
aujourd'hui ; mais, pour autant, pas hors de portée. C'est qu'il demeure
toujours une urgence de travail dans et pour la « Kultur », en référence
à la Shoah. C'est-à-dire, en amont et en aval de celle-ci, à partir de son effectivité. D'autant qu'il semble que sur l'agenda
politico-culturel occidental soit inscrit dorénavant une tentative de désingularisation
de la Shoah. Désingularisation concomitante avec des tentatives, délibérées
ou insues, d'évacuer la question du nazisme.
*
Je prendrai, pour illustrer trop sommairement ce
dernier point, et avec une certaine réticence à les évoquer, deux exemples,
à travers deux ouvrages qui font symptôme par l'écho et les soutiens qu'ils
peuvent se procurer.
D'abord : La guerre civile européenne
d'Ernst Nolte(2), comme synthèse caricaturale de ce que pourrait, par tendance,
accueillir un « political correct » ultra-libéral. Isolé en
Allemagne, par les historiens allemands, son montage « explicatif »
trouve aujourd'hui des alliés parmi certains essayistes acquis à un
anti-communisme de même facture que leur engagement communiste de naguère, et
chez d'autres également, de réputation libérale, cette fois.
Que construit Nolte, dans son ouvrage, selon un
dispositif assez semblable à ce que les
criminologues identifient sous le sobriquet de « stratégie de défense de
la femme battue » ?
Il affirme :
-
que le nazisme est une « réaction mimétique »
de défense face au communisme ;
-
que ce serait là son « noyau causal »,
concept qui séduit les essayistes sus-évoqués ;
-
qu'en conséquence, l'extermination des Juifs serait
une réponse anticipée à la crainte d'une extermination que les bolcheviks
auraient commise, s'ils avaient gagné la « guerre civile européenne »,
à l'identique de la famine délibérément organisée en Ukraine, lors de
l'effectivement ignoble « dékoulakisation »(3).
En somme, pour Nolte, le nazisme n'a constitué qu'un
"dégât collatéral" du communisme.
Quant à l'extermination des Juifs, elle serait, selon
ce montage, la conséquence d'une « erreur » de perspective, dont le
« noyau rationnel » (ce sont les termes employés par l'auteur) se
trouverait dans l'importance soi-disant observée du nombre de Juifs dans les
appareils de l'Internationale communiste. La « faute » des nazis -
consentie par Nolte - aurait été, alors, d'identifier l'ensemble du peuple
juif à ceux qui participèrent à la révolution bolchevique. De cette façon,
seule l'industrialisation du meurtre
de masse spécifierait le crime nazi, par comparaison avec le crime bolchevique.
On ne va pas, ici, commencer à opposer tous les
arguments immédiats qui prennent en défaut cette imposture d'interprétation.
Elle se dévoile comme telle lorsque Nolte, par-delà ses professions de foi libérales,
date la catastrophe nationale allemande en 1945, à la capitulation de
l'Allemagne hitlérienne, alors que 1933 aurait paru à toute personne sensée
une datation plus évidente…
Mais on observera qu'au-delà de la désingularisation
de la Shoah, c'est la nature spécifique du nazisme qui est ainsi escamotée.
Celui-ci est réduit à un accident désastreux, mais non significatif, pas
seulement de l'histoire allemande, mais de la lutte anti-bolchevique. Et on
percevra ainsi dans quoi s'insère et à quoi se prête un tel montage : à
la fermeture du chapitre nazi de l'histoire de l'Occident, pour ces mêmes
milieux aujourd'hui que ceux que Klaus Mann appelait déjà, avant-guerre, les
« milieux distingués »(4) ; non pas clore ce chapitre parce
que son terme serait échu, mais le clore pour laver ce qui le prolonge
aujourd'hui du soupçon de cette prolongation précisément (je pense notamment
aux furies biotechnologiques et à leurs propagandes scientistes).
Qu'une telle construction n'ait pas encore connu son développement
au rang de « standard », malgré sa connivence avec les trivialités
idéologiques de l'ultra-libéralisme, nous le devons sans doute, pour un moment
encore, au rayonnement d'hommes tels que Raymond Aron, Ishaïah Berlin et Karl
Popper dans la pensée politique libérale.
*
Le second ouvrage, Éloge de la désobéissance,
signé Eyal Sivan et Rony Brauman(5), pourra être pris pour une illustration
d'un "political correct" du gauchisme mondain. Il s'agit d'un essai
additif à leur montage d'extraits de l'enregistrement du procès d'Eichmann,
distribué dans les salles de cinéma sous le titre : Un Spécialiste.
Le premier auteur s'était déjà fait remarqué par un
documentaire dont l'objectif ne sembla n'être, au final, rien d'autre que la
propagande télédiffusée de son titre provocateur : Izkor, Les
Esclave de la mémoire (1991). Un oxymore allusif à l'enseignement
talmudique : « Seule une mémoire vivante tient l'homme en état de parole »,
conçu pour le détruire.
Le second auteur, qu'on a connu se démener, en
d'autres temps, dans des combats autrement exemplaires et pour lesquels nous
resterons dans une dette durable, a cru devoir postfacer le livre de Norman
Finkelstein, L'Industrie de l'Holocauste, dont, là encore, le titre,
avant même le contenu de l’ouvrage, constitue, à l'instar de celui du
documentaire d'Eyal Sivan, une provocation malveillante.
On laissera de côté cette connivence entre les trois
à se glisser, chacun avec avantage et bénéfice médiatique, dans cette défroque
comparse de l'anti-sionisme, cette « villégiature morale de l'Occident »
ainsi que Saul Bellow l'a cataloguée de façon définitive, il y a déjà
longtemps. Encore qu'elle n'est pas étrangère et sans articulation à leurs
motifs.
Par contre, on retiendra que convoquant Stanley Milgram
et ses expériences comportementalistes(6), s'autorisant du commentaire que fit
Hannah Arendt du procès d'Eichmann à Jérusalem, ils nous resservent
essentiellement un couplet anti-autoritaire.
Créditant Eichmann, pour la cohérence de leur
argumentation, d'avoir sans doute « intérieurement désapprouvé »
(ils le disent comme cela !) l'extermination dont il fut un maître d'œuvre
technique(7), ils peuvent, de cette façon, présenter leur documentaire comme
une sorte d'essai politique sur l'obéissance. Obéissance dont il
s'agit, selon leurs propres termes, de dénoncer, jusque dans notre
environnement familier « les ravages ».
C'est ainsi que ces auteurs en viennent à dessiner ce
qui leur semble le trait essentiel du nazisme. Ils se laissent aller à « imaginer »
- je les cite - « l'ingénierie sociale des nazis comme une gigantesque
expérience de Milgram, prenant la société européenne pour laboratoire »(8).
Que le nazisme ait été une constellation criminelle, que ce n'est pas avec Eichmann qu'on en
atteint le centre, ni même l'essentiel, quand bien même on pourrait y trouver
une de ses modalités : ce qu'Hannah Arendt aurait pu nous donner à penser,
aussi magistralement qu'elle sut le faire à propos d'Eichmann, si l'Histoire
avait fait qu'au lieu du criminel de
bureau, c'était sur Himmler, ou sur Goebbels, ou sur Mengele, que les
services secrets israéliens avaient été en mesure de mettre la main; voilà
une chose qui n'a pas, semble-t-il, effleuré nos serviteurs du nihilisme rebelle contemporain.
N'est-on pas en droit de supposer que la leçon
d'Hannah Arendt aurait été tout autre devant ce qui aurait été mis sous l'éclairage
d'un procès, s'il avait été celui d'autres criminels emblématiques du
nazisme.
De Goebbels, par exemple. L'orchestrateur de la
propagande nazie, mais également, le domesticateur des masses par l'industrie médiatique
des plaisirs narcosants. Goebbels qui, dans un discours prononcé en 1936, pour
l'inauguration de l'exposition de la radio, donnait la recette d'un bon
programme : un mélange d'incitations, de détente et de divertissements.
Sous les directives de qui, la musique de divertissement passa à soixante-dix
pour cent du temps d'antenne. Tandis que le Berliner
Illustrierte Zeitung (le BIZ, un million et demi d’exemplaires vendus
chaque semaine), principal organe populaire nazi, affichait une ligne éditoriale
explicite : pas de politique, stars internationales du sport, du cinéma, de la
mode et de la musique, petites joies privées et grandes catastrophes
naturelles(9)...
D'Himmler, encore. Ex-ingénieur agricole, gérant pour
commencer d'une entreprise d'élevage de poulets, leader d'un mouvement de
jeunesse paysanne, protagoniste, avec Rosenberg et Darré, du culte « Sang
et Sol », et ordonnateur de cette sorte d'inversion du processus de civilisation qu'avait inscrit l'Akeda
(le sacrifice interdit d'Isaac).
Inversion par laquelle, c'est dans le traitement subi
par l'animal : sélection de l'élevage et abattage en série, que s'amorcerait
le modèle du traitement industriel de l'homme. On ne saurait à ce titre
dissocier le programme T4 d'élimination des handicapés, et les « haras
humains » du « lebensborn », de la politique d'extermination,
dont ils constituent l'autre volet.
De Mengele, incarnation emblématique des médecins
nazis et de leurs furies sadiques, monstres à propos desquels Benno Muller-Hill
a conçu la formule la plus percutante : « Leur blouse blanche était leur
soutane »(10).
Il est évident que pour nos deux auteurs, la posture rebelle,
le trivial lyrisme de la désobéissance, pour laquelle Eichmann sert d'emblème
répulsif, surfe plus agréablement et à moindre risque sur l'air du temps.
On remarquera alors, pour finir, comme un indice éloquent
par son absence, que pas une seule fois, dans le développement de leur
commentaire, ne leur est venu sous la plume, en contrepoint du criminel
administratif, l'évocation de la figure du Juste.
Ont-ils pressenti que le Juste incarne un démenti à
leur lyrisme ? Car le Juste est l'incarnation - à ses risques et périls -
de l'obéissance à la convocation que lui fait la détresse du traqué,
ainsi qu'à une éthique holistique, loin du triomphe des morales
individualistes(11).
Contrairement à ce qu'ils croient avoir compris à
partir de leur vulgate libertaire, la question de l'obéissance n'est pas,
concernant l'identification du nazisme, la
question cruciale. Même si elle lui est, indéniablement, agrégée(12).
Si j'ai cru devoir vous encombrer d'un résumé de ces
deux ouvrages, c'est qu'ils font signes, et participent - exemplairement -,
quoique de manière différente, d'une impasse politico-culturelle. Combien résonne
toujours, comme un avertissement, la constatation que fit Simon Wiesenthal :
« Nous avons gagné la guerre, mais nous avons perdu l'après-guerre ».
*
En antidote à ces deux ouvrages, comme une invite à
leur lecture ou à leur relecture : deux livres rédigés durant la montée
en force du nazisme. Deux oeuvres bien rarement appelées à la barre des témoins
: Héritage de ce temps d'Ernst Bloch(13) et Hitler m'a dit de
Hermann Rauschning(14). Le premier d'un philosophe juif marxiste, le second d'un
conservateur chrétien qui fréquenta un temps les nazis, mais rompit avec ceux
- là, sans attendre leur défaite, mais, au contraire, au moment même de leur
triomphe.
Tous les deux attrapèrent au passage les mêmes données
d'un triangle infernal, par lequel repasser pour tenter de lever un peu le voile
sur l'énigme du nazisme : le gangstérisme,
une geste paysanne, le biologisme
médical.
Serait-ce à ces deux-là que songeait, en filigrane,
Max Horkheimer, lorsque, dans une de ses Notes critiques(15), il consigna :
« Le vrai conservateur n'est pas moins éloigné du nazi et du néo-nazi
que le vrai communiste du parti portant le même nom (…). Les nazis et les
communistes de parti sont les serviteurs de cliques infâmes qui ne veulent rien
d'autre que la puissance et son extension sans fin. Leurs authentiques ennemis,
l'objet de leur haine, ne sont nullement comme ils le prétendent, les
totalitaires du côté adverse, ce sont ceux qui prennent au sérieux la société
meilleure, la société vraie. La ligne de démarcation passe entre le respect et le mépris du vivant,
non entre ce qu'on appelle gauche et droite, opposition bourgeoise déjà périmée.
Les cliques peuvent bien se combattre quand leurs intérêts l'exigent, leurs
adversaires réels, ce sont les individus conscients d'eux-mêmes. »
On entendra ce dernier point comme : ni se
trahissant eux-mêmes, ni ne laissant choir, quoique portefaix désenchantés,
l'humanisation dans l'homme.
*
Car voilà ce à quoi nous convoque la Shoah. Non à
penser ce qui demeurera probablement inassimilable. Non à mimer de façon
quelques fois clownesque des postures politiques aussi radicales que sans
risques. Mais, plus difficilement, à creuser ce qu'il en est de l'humain dans
l'homme(16).
Gérard Rabinovitch
Sociologue
au CNRS

* Texte de la communication faite au Palais du
Luxembourg (Sénat, Paris), lors du colloque « Actuel de la Shoah, témoigner
de l'impensable », le 25 mars 2001
Notes
(1) Giorgio Agemben, Homo Sacer, Le Seuil,
Paris, 1997, et Ce qui reste d'Auschwitz, Rivages, Paris, 1999.
(2) Ed. des Syrtes, Paris, 2000.
(3) On lira sur ce sujet le livre de Vassili Grossman, Tout
passe, Julliard/ L'Âge d'homme, Paris, 1984.
(4) Klaus Mann, Le Tournant, Ed. Solin, Paris,
1991.
(5) Ed. Le Pommier, Paris, 1999.
(6) Stanley Milgram, Soumission à l'autorité,
Calmann-Lévy, Paris, 1974.
(7) Les auteurs, collant à Hannah Arendt, n'envisagent
pas la possibilité d'une « défausse », dans ce type de
justification. Attitude pourtant si commune à la plupart des nazis menés
devant les tribunaux. Ou encore d'une manifestation de « psychose sociale »,
pour reprendre une notion élaborée par le psychanalyste Marcel Czermak.
(8) Sur la question de l'obéissance, on trouvera
meilleure lecture dans celle du chapitre III, « sémantique de l'ordre et
de l'obéissance », du livre de Patrick Pharo : Le Sens de la justice,
essais de sémantique sociologique, P.U.F., Paris, 2001. L'auteur, lui, ne
loupe pas que les « cobayes » de Milgram se trouvaient subjugués
par l'autorité de l'homme de science. C'est là encore un autre problème,
quoique lui aussi très actuel.
On renverra également, pour un usage d'une toute autre
tenue de la notion arendtienne de « banalité du mal », au livre de
Christophe Dejours : Souffrance en France, la banalisation de l'injustice
sociale, Le Seuil, Paris, 1998.
(9) Toute ressemblance avec une quelconque chaîne de télévision
commerciale aujourd'hui serait-elle totalement fortuite ?
(10) Benno Müller-Hill, Science nazie, science de
mort, Ed. Odile Jacob, Paris, 1989.
(11) On lira dans ce sens, avec toute la considération
requise, le témoignage de Marie Kahle, Tous les allemands n'ont pas un cœur
de pierre, Ed. Liana Levi, Paris, 2001.
(12) Il semblerait bien plus pertinent, pour penser les
ravages d'une obéissance réifiée, de se retourner vers les « conduites
de vie » dans la Russie stalinienne. Sur ce thème, citons encore Tout
passe de Vassili Grossman.
(13) Ed. Payot, coll. Critique de la politique, Paris,
1978.
(14) Ed. Aimery Somogy, 1979 (repris en collection
Pluriel, chez Hachette).
(15) Ed. Payot, coll. Critique de la politique, Paris,
1993.
(16) Sur ce thème, on lira les ouvrages de la
psychanalyste Nathalie Zaltzman, La Guérison psychanalytique, P.U.F.,
Paris, 1998, et, sous sa direction, La Résistance de l'humain, P.U.F.,
Paris, 1999.