Malfaisances et
malfaçons
La transformation de l'OLP en "Autorité palestinienne" ne semble pas réduire les pratiques politico-mafieuses originelles, mais fait de l'embryon de structures pré-étatiques un avorton d'État gangster.
Un pessimiste
est un optimiste bien informé.
Proverbe russe
C'est
ainsi : la morale des progressistes s'arrête généralement au contentement des
bons sentiments minimaux et consensuels qui la flattent. Telle est l'hypothèse
de la fraternité dont il faut quand même rappeler que la figure paradigmatique
est Caïn et Abel, ou encore l'évocation de la Paix dont l'écrivain F.
Durrenmatt disait justement que "ce
mot se voit si souvent prononcé qu'il équivaut à une déclaration de guerre".
La morale des progressistes a eu effectivement, aux lendemains d'Oslo, son lot de
satisfactions. La pensée engluée dans les jeux de rôles stéréotypés de
l'histoire "morale", elle s'est repue des belles et illusoires icônes
de la "rédemption des cœurs" et de l'"Amour retrouvé".
Quant
à la morale des marchands et du bizness,
elle n'a jamais comme horizon à son intelligibilité sémiotique que l'odeur
du mazout qui viendrait à manquer et le bruit de fond des tiroirs-caisses.
Combien
il fut difficile et pénible d'essayer de tirer l'alarme. Celle-ci passait pour
un crime de lèse-espérance.
Car
la reconnaissance "mutuelle" entre l'État d'Israël et l'OLP, que
beaucoup chantaient comme la reconnaissance entre deux populations juive et
arabe, signifiait, d'abord, l'invraisemblable reconnaissance entre un État de
droit, un État démocratique pas meilleur mais pas pire que tous les autres,
pourvu d'une classe politique pas plus brillante qu'ailleurs, et une organisation dont la "culture combattante", avec ses
cadres plus enclins aux palaces qu'au terrain, avait déjà tous les attributs
d'une culture politico-mafieuse. Une "culture combattante", dont la
qualification de "résistance" a toujours fait injure aux résistants
(FTP et FFI en France, ou bien Vietminh en Indochine) d'être ainsi embellie.
Trafics
en tout genres, actions meurtrières de terreur contre les civils, prises
multiples d'otages, "arrosages" divers, concussion et corruption des
dirigeants, mercenariat des combattants, taxation et impositions des exilés,
manipulations et détournements des "aides" aux populations des
territoires, double langage systématique, affectations théâtrales, mensonges,
calomnies, rodomontades, QG et dépôts d'armes planqués sous les écoles et
les hôpitaux du "Fatah land" ; et, enfin, lorsqu'il arrivait que
l'Occident demanda à l'OLP des comptes sur telle ou telle action meurtrière,
par trop "intolérable" pour ses standards de bienséance, malgré son
indulgence sans risque et sa complaisance couarde, l'invocation systématique
des "circonstances atténuantes", selon un procédé connu en
criminologie sous le sobriquet de "stratégie
de défense de la femme battue" !
On
se désole de devoir rappeler ce qu'étaient déjà les us et coutumes de l'OLP,
bien avant que ne soit constituée ce qu'on appelle aujourd'hui l'Autorité
palestinienne. Ceux-là mêmes des truands que Varlam Chalamov, dans ses Essais
sur le monde du crime, incitait à reconnaître et à ne jamais perdre de
vue. Ce même Chalamov qui rappelait que "donner
sa parole de truand à un cave, le tromper, puis piétiner son serment et le
violer, c'est un titre de gloire pour un truand et un sujet de vantardise"…
C'est
à la reconnaissance d'une telle organisation que s'est trouvé acculé le
gouvernement de l'État d'Israël de cette période, coincé entre la négligence
à régler les problèmes des populations arabes de Palestine, la fièvre déjà
montante d'un islamisme mortifère en plusieurs points du Globe et la pression
médiatico-sentimentaliste de l'Occident. C'est cette reconnaissance qui avait
la bénédiction, sans honte bue, de l'ensemble des démocraties occidentales.
Appréhendé
sous l'angle du travail d'approfondissement de la culture démocratique
et de l'avenir de celle-ci, on ne pouvait que constater la défaite morale et
politique des démocraties dans cette "prime au succès" finalement
accordée à la mentalité mafieuse du combat de l'OLP, dont l'évidence se
trouvait reléguer derrière la satisfaction du confort moral de solder ce qui
paraissait l'ultime séquence d'une domination d'aspect colonial.
Ceci
au moment même où se multipliaient, en divers points de la planète, les
formations politico-mafieuses mélangeant étroitement trafics, prébendes et
revendications nationalistes ou révolutionnaires. On pensera aux Balkans, à
l'Amérique du Sud, à la Corne et à l'Ouest de l'Afrique, à l'Asie du Sud-Est,
aux anciennes républiques soviétiques…
Pour
justifier les risques pris à cette époque par Israël, Shimon Pérès évoquait
la fin de la guerre froide. Il avait raison. La fin du face à face des deux
superpuissances sortait Israël du champ de tir des confrontations Est-Ouest,
lui ouvrant la possibilité d'un passage à travers les mines encore bien
actives et les obus guère désamorcés laissés sur le terrain. Mais si la
confrontation centrale de la guerre froide était bien finie, il existait une
nouvelle confrontation en gestation de par le monde : entre culture démocratique
et culture mafieuse. Il ne fallait pas être devin pour supposer que sa ligne de
fracture ne courrait plus le long de frontières dessinant des sphères géographiques
bien distinctes, mais qu'elle sillonnerait l'ensemble des États, les sociétés
démocratiques incluses.
Le
peuple d'Israël et la population arabe palestinienne, une fois passée la
liesse, avaient à résoudre ce terrible
problème : comment endiguer, subvertir et reconvertir un corps aux prédispositions
mafieuses ? Pouvait-on en réduire la culture et en dissoudre la mentalité,
avant qu'elle n'ait réussi à endormir la vigilance et à corrompre définitivement
tout ce qu'elle touche ?
L'Histoire
peut montrer des analogies entre la construction des États européens et
certains des modus operandi et des habitus
du crime organisé. Mais le lent processus de mutation vers des gouvernements civils (dans la polysémie de l'épithète) a eu, lui, le temps des
siècles. La question de la construction de l'État des Palestiniens, à côté
d'Israël, prend de court, comme dans nombre de sociétés nées de la décolonisation,
cette longue durée. Mais, ici, le télescopage ouvre un processus mortifère.
La transformation de l'OLP en "Autorité palestinienne" ne semble pas
réduire les pratiques politico-mafieuses originelles, mais fait de l'embryon de
structures pré-étatiques un avorton d'État gangster.
Tous
les signes récurrents de la subculture mafieuse s'y observent : détournements
des fonds publics ou privés ; corruptions des cadres et clientélisation des
allégeances ; héroïsation culturelle de la violence avec ses déclinaisons :
luttes de pré-positionnement pour la succession au pouvoir, fondées sur la
seule démonstration de l'aptitude à la violence ; mercenariats des shahibs
par des primes aux familles selon les blessures ou les décès ; assassinats
d'intimidation des supposés ou réels "collaborateurs" d'Israël ;
manipulations du lien holistique des populations (ici le religieux), pour
renforcer une culture de guerre ; multiplications des services armés
concurrents, dont la subordination au "parrain" - ou au raïs
- est le seul temporaire garant contre leurs rivalités.
Dans
ce registre, l'incroyable proposition faite - en pleine "Intifada Al-Aqsa"
- par l'"Autorité palestinienne" de rouvrir le casino de Jéricho
(source des revenus de celle-ci), dont elle aurait assuré, par ses hommes armés,
la tranquillité d'accès aux Israéliens, tandis que les attentats se succédaient
partout, constitue, en anecdote, le plus saisissant des raccourcis de sens.
Nous
voici donc devant cette situation inouïe : d'une part l'ensemble politico-médiatique
occidental semble s'inquiéter de l'emprise des mafias dans plusieurs régions
du monde et commence à la dénoncer ; mais, d'autre part, il salue la légitimité
gagnée par une direction politique formée dans et par des méthodes mafieuses
qu'il continue de soutenir, se dispensant de prendre authentiquement en charge
d'aider, concrètement et judicieusement, les Palestiniens à se faire une vie
meilleure.
Trouverait-on là, une illustration de ce commentaire visionnaire du marquis de Custine dans ses Lettres de Russie, écrites au milieu du siècle dernier : "La société périra pour s'être fiée à des mots vides de sens ou contradictoires, alors les trompeurs échos de l'opinion, les journaux, voulant à tout prix conserver des lecteurs, pousseront au bouleversement, ne fusse qu'afin d'avoir quelque chose à raconter pendant un mois de plus ; ils tueront la société pour vivre de son cadavre".
Gérard
Rabinovitch,
juin 2001