Violence routière

"La guerre de tous contre tous..."

 

Entretien avec Gérard Rabinovitch (26 avril 2001)

 

Pourquoi tant de morts sur les routes de France ?

Il faut d’abord repérer les signes culturels des pousses au crime. Les comportements « à risque » sur la route, mais aussi les offres toujours plus agressives du marché automobile, sont des symptômes parmi d’autres –buissonnants- de la perte du sens de la responsabilité et des règles communes dans notre société, au même titre que l’explosion du suicide des jeunes et des sports dit « extrêmes ». Tout ceci est, pour une grande part, entretenu par les productions publicitaires, médiatiques (séries télévisées) et cinématographiques (pensons à Taxi et à Taxi 2, par exemple) de masse qui incitent le public aux rodéos, carambolages et incendies de voitures, en imposant tout un imaginaire où les gangsters sont des héros. Cette sous-culture contemporaine nous vend la séduction trouble de la virilité barbare.

Une telle « sous-culture » correspond certainement à un profond malaise de toute la société ?

Bien entendu. Les statistiques massives de la Sécurité routière, qui ne font pas la distinction entre victimes et fauteurs d’accidents, tendent à effacer la signification dramatique de chaque mort sur la route ou dans la rue. En fait, la voiture individuelle est infantilisante. Elle est à la fois ventre maternel et armure agressive. Elle peut être un instrument de la guerre de tous contre tous. Elle contribue à la domestication des masses par l’illusion du loisir à laquelle elle contribue de donner une aura de liberté. D’un côté, les gens sont littéralement entassés comme des déchets dans les transports en commun. De l’autre, on leur vend des voitures comme instrument de compensation de leur humiliation quotidienne d’être traités comme du bétail. Ce sont les deux pôles d’un même assujettissement. Notre société, en pleine déroute païenne, se laisse fasciner par une virilité qui n’est pas celle de la responsabilité, mais celle de la brutalité.

 

Propos recueillis par Antoine Peillon

 

Gérard Rabinovitch est sociologue au CNRS et travaille sur l’héroïsation de la violence. Dernier livre paru : Questions sur la Shoah, éditions Milan, collection Les Essentiels.

 

Lire aussi :

"La route, lieu où les transgressions sont possibles et même impunies, est devenue cet espace de non-droit qui permet à la société de vivre paisiblement." La délinquance routière, soupape sociale, par JEAN-JACQUES DELFOUR, dans Libération du lundi 16 juillet 2001

"Paris brûle-t-il les feux rouges? Deux fois plus de morts cette année dans la capitale", par CATHERINE COROLLER, dans Libération du 3 décembre 2001