« Rabi », le poseur de bombes

 Léopold Rabinovitch

Qu'est-ce qui nous prend de nous intéresser à lui ? A l'entendre, il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Il préférerait d'ailleurs qu'on le laisse dans l'ombre, qu'on pense plutôt à ses camarades, vivants ou morts, rescapés ou assassinés, souvent torturés, «tant de gens vraiment héroïques». Lui, c'est Léopold Rabinovitch - ou «Rabi», comme il dit en se présentant au téléphone. Il est entré dans la Résistance pour le compte des Francs-tireurs et partisans - Main-d'œuvre immigrée (FTP-MOI). La plupart du temps, il posait des bombes. «Voilà, c'est tout.»

C'est tout, et qu'on n'aille pas y voir un drame cornélien. «Chimène, je comprends bien son problème, explique-t-il. Comment elle peut faire pour aimer l'homme qui a tué son papa ? Là, d'accord, c'est dur. Tandis que, pour moi, l'affaire était simple : un régime qui allait nous ramener des siècles en arrière pouvait s'installer en France.»

Ce n'était pas la France, l'affaire de Léopold Rabinovitch. Il n'aurait pas pris les armes pour sauver l'honneur de l'empire en Algérie ou en Indochine. Ce n'était pas non plus l'armée allemande qui le préoccupait. Il ne s'est pas battu «contre les Boches», rappelle-t-il en pointant l'index, mais contre le nazisme. A soixante-dix-huit ans, bâti comme un athlète, équipé d'un blue-jean à bretelles et d'une chemise à carreaux du dernier chic, il fait quelques pas dans son appartement peu clinquant du 20e arrondissement de Paris. On aperçoit juste, sur le revers de la veste en tweed posée sur la chaise, une petite rosette rouge. Mais Léopold est ailleurs. Évoque ses amours, digresse sur ses courses à ski ou sur son entraînement de tennis. Le voilà qui entonne le Chant des marais, celui qu'on avait créé à Dachau, tout fier d'une belle voix de basse exercée au Conservatoire. La France, donc ? Ah oui, la France. Pour lui, c'était surtout une question de guérison. «Au fond, je suis plus docteur Schweitzer que maréchal Lyautey.»

Très tôt, pourtant, Léopold Rabinovitch chante La Marseillaise. C'est son père qui la lui avait apprise. Né en Lithuanie en 1889, fils d'un rabbin de la communauté juive de Kovno - aujourd'hui Kaunas -, celui-ci avait l'habitude de clamer l'hymne séditieux envers les rois et les tyrans. Exilé en France, il avait voulu regagner l'URSS pour aider à y construire le socialisme. Et s'était entendu répondre au consulat, raconte Léopold en y mettant quelques vibrations solennelles : «Camarade, là-bas, la révolution est faite. C'est en France qu'on vous attend.»

«Rabi» rigole, reprend aussitôt un air de respect. Lui ne s'est jamais inscrit, comme son père et son frère, au Parti communiste. «J'étais trop nanar, au fond. J'aimais pas trop me discipliner. J'ai lu un peu Marx sans tout comprendre, quelques ouvrages de Lénine.» Mais à la maison, où l'on s'interdit de jamais parler russe ou yiddish devant les enfants, où l'on n'observe aucun rite juif, la seule culture commune est celle-là, «la défense de la classe ouvrière, les vacances payées, tout ça». Il lit Robin des bois, Jules Vallès, Le 18 Brumaire de Marx, Gorki. Il va aux « manifs » sur les épaules de son père, soutient avec lui Sacco et Vanzetti, lui tient la main à la fête de L'Huma, l'accompagne pendant l'occupation des usines, un petit foulard rouge autour du cou. Suit de près la guerre d'Espagne, les Jeux olympiques à Berlin, Munich, la Débâcle...

Là, il se lève, les deux poings sur la table, se rassied. Le Chant du départ surgit soudain du fond de la gorge, en guise de commentaire. Et celui du Drapeau rouge. C'est plus fort que lui, il y va, fait vibrer ses cordes : «Le voilà, le voilà, regardez... » Voir Paris occupé lui travaille le ventre. A dix-huit ans, muni d'un certificat d'études, Léopold enchaîne les petits boulots, nettoie le grand canal dans le château de Versailles, vide le sable des péniches sur le quai Henri-IV. Un jour, un ouvrier le sollicite pour aider les prisonniers communistes. Il donne «un peu de sous de [sa] paye, bien entendu», distribue des tracts, peint des inscriptions sur les murs. Recherché par la police pour activités «communistes», Léopold décide de gagner la zone Sud, le 6 juin 1942, avec son frère Léon. A la gare de Seurre (Côte-d'Or), à 8 kilomètres de la ligne de démarcation, ils s'accrochent à un train de marchandises. Le chef de station, à leur demande, avait fait signe au conducteur de ralentir. «J'ai attrapé une ridelle. Mon frère a saisi un tampon, entre deux wagons. On a traversé le pont métallique comme ça, sous les projecteurs.» En chantant, naturellement, «une Marseillaise vibrante».

De l'autre côté de la ligne, «Rabi» déchante vite. Il a vingt ans, pas de relations, aucun moyen de se battre. A tout hasard, il se rend à Genève, au consulat britannique, dans l'espoir de gagner Londres ou l'Espagne. Par méfiance, on lui indique plutôt le chemin de la France. Revenu au point de départ, il erre dans les rues de Lyon, sans argent, sans logement, muni d'une pièce d'identité «tellement fausse qu'il valait mieux pas qu'on [lui] demande [ses] papiers». Dans la rue, il croise un ami de Paris, Simon Rozenbaum, qui lui trouve un grenier. «Rabi» s'installe là, 6, rue Neyret, en attendant. En attendant quoi ? Il ronge son frein. Le 11 novembre 1942, la Wehrmacht pénètre en zone Sud.

Par le biais de Simon Rozenbaum, Léopold Rabinovitch entre en contact avec «des gens». D'eux il ne sait rien, sinon qu'ils émanent d'un groupe de combat juif. «Là, un type m'a dit :» Alors toi, tu veux te battre ? «J'ai dit : Oui. Les tracts, tout ça, c'est pas ça qu'il faut. «Le type m'a montré un revolver. Je n'avais pas été soldat, je ne connaissais rien à tout ça. Alors, lui : On a parmi nous des républicains espagnols, des combattants des Brigades internationales, ils t'apprendront». Léopold Rabinovitch n'a pas demandé d'explications. En quelques minutes, il était devenu un clandestin au service d'un mouvement de résistance, dont il apprend qu'il s'agit des FTP-MOI. Cette organisation militaire proche du Parti communiste français, dont faisaient partie Missak Manouchian et ses camarades de l'«affiche rouge», composée essentiellement d'immigrés, de militants venus de toute l'Europe ou de Français d'origine étrangère, s'était spécialisée dans le combat urbain, le sabotage et les attentats contre les nazis.

Un rendez-vous est pris avec le chef de la zone Sud des FTP-MOI, Norbert Kugler, dit «Otto» ou «Albert». Rien n'est bien structuré encore. Léopold apprendra qu'il n'était lui-même que le septième du bataillon de la région lyonnaise, promis à un avenir glorieux et appelé «Carmagnole». Le nom, Léopold croit bien que c'est lui qui l'a trouvé. L'histoire de France et les chansons, toujours. Lui, «Rabi», on l'appelle «Léo» ou «Edmond Escande». «Numéro 94-007» pour les intimes -  «mais j'avais pas le matériel de James Bond».

C'est le début d'une série d'«actions». A l'idée de les décrire, il pousse un énorme soupir. Et râle : aucun intérêt, il a été arrêté trop tôt, en août 1943 ; c'est ensuite que le mouvement a pris de l'ampleur, «les vrais trucs retentissants, ce sont mes camarades qui les ont faits». Au début, les objectifs sont choisis en fonction de la limite des capacités du bataillon. S'introduire dans les locaux du groupe Collaboration pour y subtiliser les fichiers des «collabos», faire sauter à Lyon l'hôtel Masséna, l'hôtel Vauban, le Lucienne Bar, «les endroits de gaîté, quoi ». C'est que, parallèlement aux actions stratégiques, explique Léopold en se donnant soudain un air important, il s'agissait de démoraliser les Allemands «là où ils allaient se distraire avec des femmes tarifées, là où ils voulaient profiter du jardin France».

Il baisse la voix comme s'il y était. «Un rendez-vous est fixé, souffle-t-il en prenant tout à coup l'allure d'un chat aux aguets. Bon. On s'approche avec circonspection pour voir si la personne est suivie. L'air détaché, toujours.» L'ordre n'est précisé qu'au moment où l'action doit être commise. Un technicien, Simon Fryd, vient au rendez-vous avec la bombe, un tuyau de chauffage bourré de dynamite. Les trains de marchandises en direction de l'Allemagne sont une des cibles préférées. «Les voies ferrées, on faisait ça à l'extérieur de Lyon, c'était facile à faire sauter. Bon, il fallait juste faire attention. On mettait la bombe dans le virage, le détonateur un peu plus loin. Le poids de la locomotive écrasait le détonateur qui communiquait le feu par un cordon Bickford, et boum!»

Il rectifie : le «boum», on ne l'entendait pas toujours. «On était des bricolos, au départ.» Soupçonnant les détonateurs en aluminium d'être moins efficaces que ceux en cuivre, il décide un jour de le vérifier par une simulation dans Lyon, sur une voie de tramway. «Pout», premier essai raté avec l'aluminium. Il recommence avec le cuivre, entend le «boum» si doux aux oreilles, voit le «tram» soumis à une légère secousse. Léopold est content. Pour savourer le succès de son expérience, il entre dans une pharmacie se rouler une cigarette. Dans sa poche, des grains de poudre s'étaient mêlés au tabac. La cigarette lui pète au nez. Tous les regards se tournent vers lui, Léopold ne perd pas la face, peste aussitôt contre le gamin qui lui a fait la plaisanterie. «Je faisais tout ça calmement, c'est curieux. Est-ce que c'était de l'indifférence ? Non. De l'ignorance ? Non plus. Je ne sais pas.»

Il se souvient encore de «mon premier tué», un sous-officier allemand. Ordre avait été donné à tous ceux de «Carmagnole» de tuer un Allemand le 16 juillet 1943, pour l'anniversaire de la rafle du Vel'd'Hiv. «On en a trouvé un qui était tout seul. J'ai tiré. Vous savez, ça n'est pas drôle.» Et puis il revient sur autre chose, une histoire de transformateur à faire sauter. Il hésite, ne sait plus. La mémoire se brouille, il veut vérifier un truc. «Je vais appeler P'tit Paul, il sait tout ça.» «P'tit Paul», c'était le «pseudo» de Salomon Mossovic, un de ses camarades de «Carmagnole». «Allô, c'est Rabi. Dis donc, pourquoi déjà on avait foiré avec cette bêtise de transformateur ?» Il raccroche. «J'avais pas pris la bonne clé pour entrer dans l'abri, il dit.»

Six mois plus tard, l'aventure tourne court pour Léopold. Paul Mossovic peut bien en rire maintenant. «Léo ne vous a pas dit qu'il s'était fait condamner à ma place ?» Il raconte. Le 29 mai 1943, à Lyon, «Carmagnole» organise une action de récupération de tickets de ravitaillement, avenue Félix-Faure. «Rabi» n'y est pas. L'action se termine mal. Paul Mossovic parvient à s'enfuir, mais Simon Fryd est arrêté. La police met la main sur l'une de ses sœurs, Lola Fryd. «Une petite tête légère», concédera Léopold. Elle dit tout ce qu'elle sait. Le 14 août 1943, accusé de s'être trouvé aux côtés de Simon Fryd dans l'action de l'avenue Félix-Faure, Léopold Rabinovitch est arrêté, place Bellecour, avec son frère. Simon Fryd est guillotiné le 4 décembre. Léopold, lui, condamné par la section spéciale de Lyon à la réclusion à perpétuité, est transféré à la centrale d'Eysses (Lot-et-Garonne).

En chemin, La Marseillaise, on s'en doute, fut «vibrante». «Du jour où j'ai été arrêté, paf, j'étais tranquille. Vivre dans la clandestinité, douter de tout le monde, ça vous file le stress en permanence. Là, c'était fini. J'avais fait mon boulot.» Dans la centrale, ils sont mille deux cents détenus, tous résistants. «Unis comme à Eysses » est leur serment. Le 19 février 1944, Léopold est entraîné dans une révolte organisée pour tenter une évasion de masse. Le combat dure toute la nuit, il échoue. Certains sont fusillés pour l'exemple, d'autres expédiés par des SS, le 30 mai, dans des wagons de marchandises. Léopold est parmi eux. Débarqués à Compiègne, ils sont transférés de nouveau.

Quand le train s'arrête, le 18 juin, il peut lire le nom de la gare à travers l'ouverture du wagon : Dachau. Il se souvient de ceux, raflés par hasard, qui l'ont interpellé dans le camp : «Vous, au moins, vous avez des raisons d'être là ; mais nous, on n'a rien fait, c'est pas juste... » A Dachau, les prisonniers sont triés. Les juifs sont invités à sortir des rangs. Là, «Rabi» triche. Pour le coup, il pense à la Torah : «Elle dit qu'on peut transgresser les obligations rituelles en cas de danger. Je ne suis pas sorti du rang. Comme Rabinovitch veut dire »fils de rabbin«, j'ai donné comme nom »RaLinovitch«. Ça a marché.» Il reste là quinze jours. Matricule 73947, «drei und siebzigneun hundert sieben und vierzig», il répète machinalement. A cause de sa bonne santé relative, on le transfère comme main-d'œuvre dans une usine BMW, puis dans un commando à Blaichach. Le 28 avril 1945, ils sont quelques-uns à réussir une évasion dans la montagne. Quand ils en redescendent, les Alliés sont déjà là.

Retraité de la Mairie de Paris, Léopold Rabinovitch n'aura pas «fait chanteur lyrique», comme il l'aurait voulu : «J'étais trop timide, je faisais pas le poids.» A la demande de copains, dans une goguette, il consent quand même à interpréter le Chant des marais, celui de Dachau. «Bon, je suis sensible. Je me fous en l'air chaque fois que je le chante. Alors j'ai fait ça d'une manière détachée, pour ne pas pleurer.» Derrière lui, il a entendu ce commentaire : «Eh ben lui, on voit qu'il a rien vécu.»

Marion Van Renterghem

© Le Monde interactif 2000