Salir nos âmes
par Raphaël Draï

Paru dans L'Arche, novembre 2000, n° 513

Depuis le déclenchement des violences d'octobre, dans les territoires palestiniens et jusqu'à l'intérieur d'Israël, chaque Juif est conduit à s'interroger sur les buts de guerre des émeutiers qui ameutent une fois de plus - une fois de trop sans doute - l'opinion publique internationale contre l'État juif. Car les moyens utilisés, en ce sens, ne sont pas dissociables des finalités recherchées : démontrer que les Juifs - puisqu'en l'espèce, si l'on ose dire, Juifs et Israéliens c'est tout un - sont déclarés inhumains, c'est-à-dire expulsés hors de l'humanité commune. Cette assertion est si lourde de conséquences qu'il faut en rappeler les antécédents.
Il n'y a pas si longtemps - à peine un demi-siècle un autre type de démonstration était déjà tenté : que les Juifs, quels que fussent leur âge et leur condition sociale ou intellectuelle, étaient unter-menschen, sous-humains. Cette nomenclature ne s'est pas encore complètement effacée de la mémoire contemporaine. Elle n'était elle-même que la déduction d'un ensemble d'autres jugements, passés en forme de damnation et sédimentés au cours des siècles, de la théologie polémique présentant le peuple juif comme déicide, satanisé et témoin survivant de sa propre déchéance. C'est pourquoi les auteurs de la solution finale, d'une part ne pensaient pas commettre de véritable crime, puisque l'on ne transgresse pas un interdit qui n'existe pas, et d'autre part, et corrélativement, pensaient sincèrement rendre service à l'humanité. Pareille conviction explique, entre autres, le silence de Barbie au procès de Lyon en 1987.

CANNIBALISATION

L'on pensait que les leçons de cette disqualification humaine avaient été enfin tirées et que, à tout le moins, les générations de l'après-guerre n'inhaleraient plus un tel poison. Rien n'est moins sûr.

L'entreprise de disqualification, aux pesanteurs psychiques véritablement gravitationnelles, s'est seulement déplacée des Juifs pris individuellement vers l'État d'Israël.
Ce constat clinique n'est pas d'aujourd'hui. Il s'est inauguré juste après la guerre de 1967, lorsque la fameuse " opinion publique internationale " se mit à stigmatiser Israël comme s'il s'agissait... d'une réincarnation de l'Allemagne nazie. Anna Freud a lumineusement analysé ce massif processus inversif dans son ouvrage sur Le Moi et ses mécanismes de défense. David n'est plus juif et Goliath l'est devenu. On permute une fois de plus et l'on continue.
Les spécialistes du marketing nomment cette technique : la cannibalisation de l'image d'autrui. Le procédé ne vaut pourtant que s'il trouve un public prédisposé et une audience prête à s'y reconnaître. Dans ce cas, l'image-stigmate résorbe en elle la réalité intégrale de l'ennemi déclaré. La décontextualisation de cette image doit renforcer la dis-qualification humaine qu'elle veut mettre en scène.

MARTYR

Cette fois, l'image-choc aura été celle d'un enfant palestinien, Mohamed, abattu par une balle israélienne, un enfant qui meurt dans les bras de son père sans que personne ne lui porte secours. Cette tragédie s'est produite le 4 octobre. Le 11, elle fait encore l'objet central du journal d'Europe 1 qui interroge à ce propos... des Libanais.

Ceux-ci ont fait désormais du petit Mohamed leur martyr. À ce compte, il y aurait beaucoup de martyrs dans les " cités " de France où se produisent, hélas, régulièrement, ces incidents et accidents dé-nommés " bavures ". Il n'empêche. L'image de Mohamed, enfant-martyr-prophète, a fait, comme l'on dit, le tour du monde. Elle est reprise dans le dernier numéro de Time, qui vivisectionne la séquence filmée par le cameraman d'Antenne 2...
Oubliés les Accords d'Oslo, la mort de Rabin, les premiers progrès de la négociation. Oubliées les véritables mutations de l'opinion publique juive et israélienne en faveur du processus de paix voire de la création d'un État palestinien. Oubliée l'élection de Barak, héritier spirituel de Rabin, contre Netanyahou. Oubliées, symétriquement, les revendications d'Arafat sur Jérusalem, l'immense photo de la mosquée d'Omar apposée dans son bureau et recadrée de sorte qu'aucune pierre du Mur occidental n'y soit visible. Oubliée, sa volonté obstinée de passer en force.

CARICATURE HAINEUSE

Plantu, quant à lui, dans Le Monde du 5 octobre, sous le caramel des bons sentiments, condense la " une " de son journal sur une caricature haineuse présentant un soldat israélien tirant froidement sur un enfant palestinien représentant toute l'enfance du monde. Cette caricature recycle à sa manière les récits évangéliques du massacre des innocents. Mohamed a rejoint l'enfant Jésus et, c'est de peu, nous dit-on, que l'on a échappé à une autre caricature du même Plantu, la veille de Roch Hachana, représentant un enfant palestinien crucifié sur une ménorah. L'excès est si obscène qu'à partir du 10, les caricatures du frère Plantu se veulent plus équilibrées, sinon plus équilibristes. En attendant, l'interlocuteur d'Europe 1, précité, a lâché le mot lapidant : " Nos enfants ont pu voir combien les soldats israéliens étaient inhumains ".
Que les Juifs du monde entier se trouvent alors en pleine période religieuse et spirituelle de Roch Hachana et de Kippour, que leurs pensées se dirigent vers autre chose que cette mort qu'on leur impute à flots, importe peu. Jacques Chirac, lui aussi, pris dans ce mouvement de disqualification globale, traite Ehoud Barak comme il n'oserait pas le faire du moindre petit standardiste de l'Elysée. Lui aussi vise à l'âme.
Pourtant, à trop vouloir en faire, l'inverse se pro-duit. Cette fois, et au contraire de 1982 et 1987, le peuple juif dans son immense majorité, selon toutes ses sensibilités, s'est senti agressé, souillé, sali, en ce lieu de lui-même qu'il préserve depuis qu'il a conscience d'être au monde : son âme dont ceux et celles qui prient quotidiennement remercient Dieu de la leur avoir laissée intacte.
La manifestation des Juifs de la région parisienne, le 10 octobre, les a ressoudés face à cette sale guerre, à cette guerre sale. Compte tenu du nombre considérable des manifestants, de l'incommodité du lieu de leur rassemblement, de l'amateurisme des sonorisateurs, la plupart des discours officiels ont été inaudibles. Le froid vent d'automne en dispersait les périodes, comme au-dessus des têtes il dispersait les nuages chargés de pluie. Cependant, chacun a pu entendre, la nuit tombée, la sonnerie du shofar qui prolongeait du haut de la tribune celle de la veille entendue à la fin de la prière de Kippour. Elle disait : les temps sont lourds, mais nos âmes sont intactes.