QUE penser de la "pétition des 113" intellectuels (devenus 500)
en faveur de la paix (Le Monde daté
21-22 octobre) ? Voilà une action qui est traversée par la
nostalgie d'un combat commun avec le monde militant et avec le monde
opprimé. Retrouver une posture que les dernières décennies du
XXe siècle avaient effacée ; gommer le déchirement,
survenu au moment de la critique du totalitarisme, entre
l'intellectuel et le militant : voilà la tâche de cette
nostalgie.
Ecrire, publier, pétitionner, militer sous le souffle grisant du
vent de l'histoire : voilà l'âme de cette nostalgie. Ce
pacifisme est habité par le désir de reconstituer une intime
articulation entre "les intellectuels" et "le
prolétariat", comme elle a pu exister jadis, à ceci près que le
prolétariat a déclaré forfait, s'éclipsant de l'histoire.
Perdu le prolétariat ? Qu'à Clio ne plaise ! Un
remplaçant lui a été trouvé : l'opprimé du tiers-monde, de
préférence musulman. Dans leur précipitation, les pétitionnaires,
nostalgiques d'une fusion holiste entre les intellectuels et les
opprimés, ont soigneusement évité de sonder la nature de l'idéologie
(l'islam) véhiculée par le substitut de feu le prolétariat.
Quant à dire, à l'instar de certains d'entre eux, que c'est
l'Occident qui a provoqué l'islamisme et le terrorisme, autrement
dit que la victime est le coupable, c'est faire preuve d'un
déterminisme historique strictement mécaniste qui témoigne d'une
consternante méconnaissance de la logique propre de l'islam. C'est
confondre l'histoire avec la physique classique : en histoire
pourtant, n'œuvrent pas seulement des déterminismes mécanistes, mais
aussi des logiques propres aux cultures.
Une dépression séculaire hante les intellectuels, dont Paul Klee
livra la formule : "Le peuple manque". Le prolétariat a
fait illusion un temps, en tant qu'objet du désir. Le vide laissé
par l'évaporation de la classe ouvrière, accentué par la nostalgie
des temps heureux où intellectuels et prolétariat s'articulaient en
une unité propre à rêver ensemble au même but, est comblé par les
masses musulmanes, dont on s'acharne obstinément à ignorer le
projet.
De même que longtemps les intellectuels demeurèrent dans la
cécité volontaire devant l'épouvante que transportait la forme prise
dans l'histoire par l'idéal communiste, sous prétexte que cet idéal
concentrait l'espoir des malheureux, de même cette posture de cécité
volontaire trouve sa reprise depuis les attentats de New York, mais
par rapport à l'islam.
Sous le même prétexte :
l'islam est aujourd'hui la foi des opprimés comme le communisme
l'était hier, ce qui justifie l'islamophilie contemporaine par la
même tournure d'esprit que se justifiait la soviétophilie
d'hier.
La "pétition des 113" rejoue un scénario monté dans les années
1950, ces années en noir et blanc où, contrastant avec le
développement des libertés et de la prospérité dans les sociétés
occidentales, une chape de plomb totalitaire pesait sur
l'intelligence. Les rôles demeurent, leurs acteurs changent. Les
Palestiniens et les masses musulmanes contemporaines remplacent dans
l'imaginaire intellectuel le prolétariat d'hier, évanoui dans les
limbes de l'histoire. L'islam se substitue au communisme. Ces
intellectuels font preuve vis-à-vis de cette idéologie d'un
aveuglement et d'une complaisance délétères pour l'intelligence.
L'aveuglement pouvait arguer, dans le cas du communisme, d'une
excuse : le communisme constituait un projet d'émancipation et
de bonheur pour toute l'humanité. De là, il ressort que le
communisme est planté au cœur de la modernité même, qu'il est
l'illusion du monde moderne par excellence dans la mesure où, dans
le sillage de Jean-François Lyotard, on consent à définir la
modernité par la passion de l'émancipation.
Cette excuse disparaît dans le cas de l'islamophilie :
aucune idéologie n'est plus rétrograde que l'islam, et, par rapport
au capitalisme dont les Twin Towers, dans leur majestueuse beauté
figuraient le symbole, la religion musulmane est une régression
rebarbarisante. Le destin des Bouddhas géants d'Afghanistan et celui
des Twin Towers de New York s'est révélé semblable : statues et
tours étaient les icônes de l'altérité, insupportable à l'islam.
Les Twin Towers étaient de véritables tours de Babel :
l'altérité y foisonnait, s'y mélangeant avec la prospérité et la
beauté, des humains de toutes les cultures et de tous les niveaux
socio-culturels y travaillaient et s'y rencontraient. C'est ce
symbole du métissage des altérités, l'inacceptable différence de ces
nouvelles tours de Babel qu'il a fallu, pour les islamistes, mettre
à bas !
On peut se vouloir classé à gauche et méconnaître la leçon de
Marx sur la religion comme idéologie liée par essence à
l'oppression. Des centaines de millions d'hommes et de femmes,
d'enfants, dans tous les pays musulmans, sont effectivement sous le
joug de l'oppression. Leur vie est, en premier lieu, écrasée par
l'islam. Du dehors, par le biais des structures sociales et
politiques souvent ancestrales. Du dedans, par le biais de la
colonisation de l'imaginaire et de la paralysie de l'intelligence
que cette religion installe au plus intime de chaque croyant.
Nos bonnes âmes intellectuelles et pétitionnaires, se refusant à
voir cette radicale oppression-là, vont jusqu'à croire que
l'extension de cet imaginaire islamique et l'explosion de la
puissance de ressentiment avec laquelle il est couplé sont d'essence
émancipatrice.
Les stoïciens nous ont légué, parmi leurs bienfaits, une logique
des préférables. Est préférable, selon Zénon et Chrysippe, ce qui
apporte le plus de bien, de beauté et de progrès. Dans la vie
politique, qui doit bannir l'Absolu, cette matrice du totalitarisme,
il s'agit à chaque instant de déterminer des préférables : le
capitalisme, parce qu'il permet sans le nécessiter un plus ample
développement de la liberté, parce qu'il a créé aussi de la richesse
et de la beauté, est préférable à l'islam, tout comme la symbolique
des Twin Towers est préférable aux discours proférés dans les
mosquées.
Le capitalisme, comme Braudel l'a mis en relief, fait surgir des
ères de civilisation qui permettent un plus grand épanouissement de
la liberté (en particulier de la liberté de penser, d'écrire, de
publier, de diffuser) et qui offrent de plus riches possibilités de
vivre que tous les autres systèmes bâtis jusqu'ici par les
hommes.
La logique des préférables a mauvaise presse auprès des
intellectuels, spontanément portés au flirt avec l'Absolu. Les
préférables sont, le plus souvent, confondus avec les compromis
compromettants et la fadeur politique. Pourtant, c'est bien cette
propension à adorer l'Absolu - par exemple : la
paix - qui a rendu pacifistes beaucoup d'intellectuels
d'entre les deux guerres, les transformant d'abord en munichois puis
en pétainistes. Le défaitisme révolutionnaire en 1938 disait, aussi
bien à la CGT qu'au PCF : plutôt Hitler que la guerre.
Pour expliquer son engagement dans la résistance, Jean Cavaillès
disait préférer Paris-Soir au Völkische Beobachter. La
critique justifiée du capitalisme s'égare, s'éloignant de cette
humanisante logique des préférables, si elle nous pousse à opter
pour pire que lui.
par Robert Redeker
Enseignant la philosophie dans un lycée, près de Toulouse, Robert
Redeker est membre
du comité de rédaction de la revue Les Temps modernes. Son
dernier livre : Le Déshumain (éditions Itinéraires)
porte sur
les mutations anthropologiques induites par Internet.
Robert Redeker