L’éternel retour du « cogito »

Le choix de la philosophie

 

 

 

Vincent Peillon

Paris, le 22 avril 2001

 

Notre génération est née dans l’évidence de la mort de Dieu. Depuis près d’un siècle, et encore plus cruellement après Auschwitz, la nouvelle s’imposait à tous. De même, nul ne pouvait plus refuser de voir que les civilisations, mêmes les plus puissantes, les plus riches, les plus belles, sont, elles aussi, mortelles, capables de s’effondrer comme des châteaux de cartes, de sombrer dans l’oubli des hommes comme au plus profond d’un océan noir. Mais tout cela n’était pas si nouveau et ne nous concernait finalement pas au premier chef. Ce n’était, somme toute, que l’héritage reçu de nos pères qui nous avaient légué, en même temps, les outils pour porter ce fardeau. Nous n’étions donc pas seuls, ni démunis, face à la mort de Dieu et à la contingence radicale de l’histoire.

         Mais ce que nous avons eu en propre à assumer, ce à quoi nous avons seuls dû faire face, sans repères ni boussoles, dès lors que nous sommes sortis du berceau philosophique, dès lors que notre génération a dû se tracer un chemin jusqu’à elle-même, ce à quoi nous nous sommes confrontés le plus durement était l’annonce immense et spectaculaire, l’annonce inouïe de la mort de l’homme.

         Dans le moment même où, adolescents, nous avions à devenir des hommes, le fait dominant, brutal, constituant de l’époque, fut cette mort ultime. Or l’homme dont il nous fallait porter le deuil, ne fut-il qu’un visage de sable effacé par la mer, un « doublet empirico-transcendantal », la créature d’un « dispositif » historique déterminé -celui de l’humanisme-, cet homme était néanmoins et précisément l’essentiel de ce que nos pères nous avaient laissé pour faire face au silence des espaces et des temps infinis, à leur contingence, à leur violence, à leur tragédie.

         Si j’ai choisi la philosophie, c’est surtout parce que j’ai refusé de prendre acte de toutes ces morts accumulées à partir desquelles nous étions tous sommés d’accéder à notre propre site. De ce point de vue, le choix de la philosophie n’a pas seulement été le refus de choisir entre les disciplines. Il a surtout été le choix de la philosophie au-delà de toutes les autres disciplines et particulièrement des sciences humaines, ces oublieuses forcenées de la métaphysique. Car, si la philosophie est, depuis son origine, une interrogation perpétuelle sur la vérité et sur la liberté, un effort sans cesse recommencé pour s’inscrire à l’articulation de ces deux concepts, à leur jaillissement, à leur entrecroisement, pour les laisser ouverts l’un sur l’autre, l’un à l’autre, les sciences humaines, en revanche, étaient doublement récusables. D’une part, du point de vue de la vérité, parce que leurs objets étaient mal découpés, leurs procédures incertaines, leurs méthodes approximatives, leurs paradigmes peu sûrs, leurs principes peu réfléchis. Mais aussi, parce que, du point de vue de la liberté, elles sont finalement apparues comme des exercices disciplinaires et des entreprises aliénantes, appartenant à un dispositif d’asservissement et même de négation du sujet, en bref comme des auxiliaires de police.

         En choisissant la philosophie -mais avions-nous vraiment le choix puisqu’il s’agissait de rien moins que de notre survie en tant qu’hommes ?-, les philosophes de ma génération ont voulu retrouver ce je-ne-sais-quoi qui serait l’ombre portée de Dieu en nous, ce presque-rien qui nous assure de la possibilité d’une communauté humaine, d’un droit, d’une justice, d’un sens, d’une vérité, serait-elle « à faire », et d’une liberté, serait-elle « surveillée ».

          C’est pourquoi, à partir de ce qui était pourtant la même érudition, ma génération a fait le chemin exactement inverse de celui suivi par les générations qui l’ont précédée. Ces dernières ont cru que l’essor des sciences humaines, le développement de l’épistémologie, l’émergence de l’empirisme logique et de la philosophie analytique anglo-saxonne, la coupure du marxisme scientifique ou même le déploiement de la Seinsfrage entraînaient la fin même de la philosophie. Pour nous, la leçon fut tout le contraire. Ces expériences de pensée, toutes ces aventures contemporaines du savoir, nous les avons interprétées comme des échecs successifs de la tentative post-moderne d’épuiser le « cogito », de finir la philosophie, d’enterrer ensemble Dieu et sa créature, de moquer la justice. Elles nous ont, au contraire, reconduits à la philosophie, à son besoin, à sa nécessité, et au goût de la métaphysique.

 

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Chacun sait bien que l’on ne peut aller seul à la vérité et qu’une liberté exclusivement individuelle ne saurait être, si toutefois elle était possible, qu’une pathologie de l’existence. Toute subjectivité est une intersubjectivité, et la subjectivité philosophique sans doute plus que toute autre. Car l’âme philosophique ne soliloque pas : elle dialogue.

             Trois philosophes ne cessent d’exercer sur moi leur influence. Le premier est Michel Foucault. Mieux que quiconque, il a défini notre époque, fait le relevé exact de notre situation, de ses bosses et de ses plaies, de ses illusions et de ses dangers, de ses craintes et de ses espoirs, de ses impasses et de ses ressources. Mais je crois qu’aux côtés de cette puissance d’analyse, de cette érudition sans faille, de cette virtuosité conceptuelle et stylistique, il y a surtout, chez Michel Foucault, un très profond philosophe. Certes, il a éprouvé, jusqu’au vertige de la provocation, les limites de la philosophie, construisant son œuvre directement comme une mise à l’épreuve de cette dernière. Mais, ce faisant, il n’a cessé d’articuler une conception originale de la vérité à une conception exigeante de la liberté. La vertu de cette pensée ne se résume donc pas, comme on le croit trop souvent, à sa prodigieuse puissance critique. Michel Foucault est un grand métaphysicien, aux prises, et de quelle manière athlétique, avec les questions les plus fondamentales de la philosophia perennis.

         Le deuxième est Maurice Merleau-Ponty. C’est dans son œuvre que je me suis plongé, et formé, pendant plus de dix années, dans son esprit que je me suis coulé autant que j’ai pu, suivant de si nombreuses fois, plume à la main, ses analyses, et davantage encore, relisant, par dessus son épaule, les livres qu’il avait lus, partageant alors avec lui les mêmes Descartes, Marx, Bergson et Husserl. Il m’a certes importé de reconstituer la genèse et la structure de son œuvre, mais j’ai surtout voulu démontrer que son interrogation ne pouvait se comprendre si l’on faisait l’économie d’une tradition à partir de laquelle elle s’était constituée, et à partir de laquelle elle s’était fécondée grâce à la rencontre avec la phénoménologie husserlienne. Alors même que l’Université française me semblait étrangement dominée, fascinée même, par les études allemandes (Fichte, Hegel, Marx, Freud, Husserl, Heidegger), je me suis trouvé obligé, pour comprendre vraiment Merleau-Ponty, de me mettre en demeure d’une problématique du corps propre, de la perception, du logos antéprédicatif et de l’homo duplex, travaillée par toute une « tradition de l’esprit » qui s’était développée de Maine de Biran jusqu’à lui, en passant par Ravaisson, Lachelier, Lagneau, Boutroux, Jaurès, Bergson, Alain et Pradines. Cette tradition demeure, pour moi, un champ d’étude privilégié.

         Enfin, j’ai toujours été frappé par l’extrême cohérence philosophique qui soutenait l’action des fondateurs de la troisième République. La laïcité m’apparaît comme une élaboration très novatrice des concepts de vérité et de liberté qui permet de résoudre de façon efficace la sempiternelle question du passage de la théorie à la pratique, de la pensée à l’action. C’est pourquoi nous avons tellement à apprendre d’elle, maintenant que sont définitivement ruinées les diverses théologies de la conscience ou de l’histoire qui ont commandé le siècle qui vient de s’achever. De ce point de vue, l’essai que je viens de consacrer à Jean Jaurès et à sa « religion du socialisme », comme celui que je suis en train de rédiger sur Pierre Leroux, s’ils sont certainement liés à mon engagement dans l’action politique, ainsi qu’à la nécessité -par delà un siècle de domination marxiste- de restituer le socialisme républicain français dans ses sources originales et vivantes, ces ouvrages sont d’abord comme les copeaux d’une recherche dont l’objet est de restituer la cohérence féconde de l’action républicaine. Parce qu’il a su assembler philosophie, pédagogie et politique, réflexion et réforme, mieux que tout autre, mais aussi parce qu’il n’est pas indifférent de noter que son œuvre, son action et jusqu’à son nom sont presque effacés de notre mémoire collective, c’est autour de Ferdinand Buisson que je construis désormais cette recherche.

 

***

 

              Pour conclure, ce qui me frappe aujourd’hui, c’est l’extrême fécondité du champ philosophique. En vingt ans, nous sommes passés d’une conception militante et orgueilleuse de « l’école » (pour ne pas dire « la chapelle ») philosophique à une conception humble mais engagée de la philosophie. Il y a vingt ans, il fallait choisir son camp. Il y avait des accès réservés à la vérité et, en choisir un, c’était du même coup disqualifier tous les autres. On était, au choix, marxiste humaniste ou scientifique, lacanien ou heideggérien, épistémologue ou sémiologue, empiriste ou phénoménologue... Ce temps-là est, heureusement, révolu.

         Dans le même moment, la démocratisation de l’édition -un travail considérable- a ouvert l’accès vers nombre d’œuvres jusque là introuvables. Le fond à partir duquel il est possible de s’instruire et penser s’est considérablement étoffé. Cela me semble un progrès et, pour tout dire, la poursuite du mouvement même des Lumières.

         Enfin, pour aller vite, je dirais volontiers que les deux phénomènes majeurs dans la pensée contemporaine sont à mes yeux les suivants. D’une part, la redécouverte de la démocratie, du droit, du libéralisme politique comme objets d’histoire et de pensée. Les travaux de Claude Lefort, Pierre Manent, Alain Renaut, Marcel Gauchet, Pierre Rosanvallon, Yves Charles Zarka , Claude Nicolet, Lucien Jaume, Bernard Manin sont, parmi d’autres, des références. Ils ont profondément renouvelé la compréhension de notre modernité et des tâches qui sont les siennes sur le plan politique.

         D’autre part, le retour de la métaphysique dans ses droits : les ouvrages de Dominique Janicaud, Didier Franck, Jean-François Courtine, Jean-Luc Marion, Pascal Engel, François Azouvi et de tant d’autres ont largement contribué à cette renaissance. Ils montrent bien comment le corps n’est pas qu’un morceau d’étendue, l’esprit une pure réflexivité, le monde un agrégat ou un ordre, l’histoire un plan ou un chaos, et pourquoi nous n’en avons jamais fini avec les questions dernières sur l’immanence et la transcendance, le fini et l’infini, l’activité et la passivité, l’être commun et l’être suprême, l’individu et la communauté, l’ordre et le désordre...

          Pour un philosophe engagé dans la folie du monde et le labyrinthe de l’action efficace, la lecture et la méditation, à des moments volés sur d’autres tâches et d’autres responsabilités, de ces œuvres en train de s’écrire et d’accoucher, à leur place, du sens de notre temps, est un bonheur simple. Il entretient la flamme de « cette virtu sans aucune résignation » (Merleau-Ponty) dont se nourrissent l’espérance, l’action et l’idéal, et qui est le meilleur de cet homme indivisiblement sentant, pensant, agissant et aimant, auquel chaque philosophe se doit de demeurer fidèle et attentif.

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