On a souvent évoqué, dès le lendemain du 11 septembre, les
thèses de Samuel Huntington relatives au choc des civilisations -
thèses dont il faut rappeler qu'elles sont venues s'opposer terme à
terme aux perspectives énoncées par Francis Fukuyama sur le
devenir-monde de la démocratie, assimilée purement et simplement au
triomphe économique et politique du libéralisme.
Contre l'hypothèse homogénéisante - à l'évidence démentie par la
montée des revendications identitaires et des particularismes -
d'une expansion universelle de l'idée occidentale, Samuel Huntington
proposait une interprétation en termes de monde fragmenté par la
guerre des cultures et le choc des identités. Avec sa thèse prévaut
une rhétorique culturaliste où les données "anthropologiques"
viennent figer des identités depuis toujours "déjà-là", quasi
immuables, soustraites aux interactions historiques et politiques.
La supposée universalisation démocratique se voit donc doublement
révisée à la baisse.
Quantitativement : elle ne peut réaffirmer ses valeurs
spécifiques qu'en se repliant à l'intérieur d'aires géographiques
(relativement) protégées.
Qualitativement : il lui faut renoncer à l'idée que la
modernisation technique et économique équivaut à l'acceptation des
valeurs culturelles et politiques de l'Occident.
Des jeunes gens vêtus de jeans, buvant du Coca-Cola et formés aux
technologies modernes peuvent penser qu'ils gagneront le paradis en
se constituant en un commando-suicide qui anéantira les symboles de
l'hyperpuissance américaine avec, en prime, plusieurs milliers
d'individus anéantis dans les décombres.
Il semble que le va-et-vient incontrôlé entre ces deux
interprétations symétriquement inversées de l'évolution du système
mondial - chacune ayant au fond comme pierre de touche la question
de l'universel - constitue l'arrière-fond implicite sur lequel se
sont engagés un certain nombre de débats relatifs à
l'après-11 septembre. Lorsqu'on fait par exemple de
l'"arrogance" de l'hyperpuissance américaine le péché
originel qui conduit jusqu'à un terrorisme monstrueux mais
"réactif", on admet implicitement que le système occidental
est assez prégnant pour exercer une insupportable hégémonie, mais
pas assez pour ne pas provoquer à son encontre une haine
mortelle.
Mais on ne précise pas si l'expansion universelle qu'on incrimine
est celle de la mondialisation économique ou celle de la démocratie
politique et sociale, ou encore celle d'un certain nombre de valeurs
et d'idéaux (la mise en sens démocratique du monde par la liberté,
les droits de l'homme, la dignité et l'égalité des individus, hommes
et femmes, etc.). A moins qu'on ne laisse entendre que ces
divers éléments entretiennent entre eux une évidente connivence et
que le système de valeurs porté par cette prétention universalisante
est lui-même entaché d'un particularisme qui ne s'avoue pas comme
tel.
Et lorsqu'on voit, de façon symétrique et inversée, dans la
frustration et l'humiliation du monde islamique les raisons ultimes
d'une radicalisation qui conduit à la terreur extrême, de quoi
parle-t-on ? De la misère et du dénuement ? De la révolte
des laissés-pour-compte de la mondialisation ? De l'explosion
culturaliste-identitaire liée aux échecs de la modernisation ?
De la revendication de différences spécifiques face à
l'envahissement de modèles culturels dominants, etc. ?
Au fond, tout se passe comme si - après le démenti des
perspectives échafaudées par Francis Fukuyama : fin de
l'histoire, unification de l'espace, homogénéisation de la planète
autour du marché mondial et de la bonne conscience universelle - il
n'y avait d'autre ressource que le modèle paresseux d'un relativisme
généralisé auquel, à en croire certains, la terreur du
11 septembre ne contrevient pas.
Car l'argument demeure le suivant : le monde occidental
s'émeut devant les victimes américaines parce qu'elles appartiennent
à son aire géographique et culturelle et relèvent de son
particularisme.
Nous nous proclamons "tous
new-yorkais" mais restons insensibles aux millions de morts hors
de notre sphère d'appartenance, le plus souvent victimes de notre
ordre occidental. Preuve que notre compassion (au sens étymologique
du ressentir-avec), loin de s'adresser à l'universalité du genre
humain, n'est que la sélection des malheureux que nous reconnaissons
comme tels à l'intérieur d'un monde partageant les mêmes valeurs
spécifiques.
On l'avait déjà entendu à propos des Bosniaques ou des Kosovars,
soupçonnés, en dépit de leur appartenance à l'islam, d'être
néanmoins des "Européens"... De là à dire que, dans ces conditions,
"à chacun ses malheureux" et que les nôtres sont encore des
malheureux privilégiés, il n'y a qu'un pas à franchir. L'on voit
alors se combiner de façon assez retorse la détermination
"objective" d'un enchaînement dont les Etats-Unis (pointe avancée du
monde occidental) seraient la cause première et la dénonciation
"subjective" d'une compassion qui n'est au fond qu'une préférence
hiérarchisante et qui, en raison de sa partialité, devrait nous
renvoyer, nous Occidentaux, à la culpabilité et à la mauvaise
conscience.
Et donc, en dernière analyse, on serait justifié - tout en
condamnant bien entendu sans réserve les attentats du
11 septembre - à conclure que, dans ces conditions, tout se
vaut, puisque la terreur réactive ne fait que répondre à
l'oppression inhumaine qu'un système à prétention universelle exerce
sur son autre. Et si la compétition relative à la désignation des
malheureux renvoie elle aussi au registre des préférences obligées,
où est donc l'horizon de sens qui autorise les critères d'évaluation
et de jugement, lesquels présupposent nécessairement le refus du
relativisme généralisé ?
En réalité, ni l'interprétation homogénéisante d'un devenir-monde
de l'Occident, à laquelle on sacrifie implicitement quand on confond
les registres et qu'on fait des Etats-Unis le bouc émissaire qui
porte tous les péchés (au lieu de discriminer les éléments effectifs
de leur responsabilité politique, et certes ils ne manquent
pas !) ni l'interprétation dissolvante du "choc des
civilisations" - qui encore une fois n'est que son symétrique
inversé - ne permettent de penser l'exigence d'universalité apte à
produire des normes éthico-politiques.
A quoi les attentats du 11 septembre ont-ils de fait porté
atteinte ? On admet qu'il y a crime contre l'humanité - même si
la notion est parfois utilisée sans discernement - quand est niée la
singularité des victimes, anéanties en raison de leur seule
appartenance à un groupe ou à une communauté et dépersonnalisées
jusqu'à voir annulée leur humanité. Ne faut-il pas admettre que la
terreur sacrificielle du 11 septembre répond à cette
caractérisation ? A lire la sorte de bréviaire qu'avaient en
main les terroristes avant le "dernier soir" et, par exemple, la
recommandation selon laquelle, après avoir bien aiguisé le couteau,
il convient de ne pas faire souffrir l'"animal" qu'on abat,
il semble bien qu'ait été niée l'appartenance des morts à venir à
une humanité commune.
Et que dire d'une criminalité bioterroriste qui se répandrait sur
des régions entières en réduisant les individus au plus petit commun
dénominateur de la vie organique ?
Et, donc, le sentiment qui nous fait nous identifier aux victimes
ne tient pas seulement à une préférence sélective, mais à la
reconnaissance, en creux, de cette communauté du genre humain qui
nous permet d'habiter le monde, et donc de le partager avec d'autres
hommes. C'est bien à cette exigence sans laquelle aucun critère de
jugement n'est possible qu'il a été porté atteinte.
Il n'est pas dit que telle ou telle civilisation en soit porteuse
par nature ou par essence. Elle l'est surtout, virtuellement, par la
conscience critique qu'elle-même ne va pas sans ses revers
"barbares", dans la mesure où elle s'interroge sur sa face sombre,
sur la sauvagerie qui la menace du dedans.
Mais cette conscience critique suppose précisément une instance
dont la structure normative dépasse aussi bien la logique du
morcellement identitaire et du relativisme culturel que celle de
l'unification autoproclamée. La réflexion sur l'événement du
11 septembre peut nous permettre d'y accéder : il y a
effectivement un horizon de sens dont nous devons maintenir la
prétention universelle parce que, lorsqu'il s'absente, c'est
l'humanité elle-même qui vient à manquer.
par Myriam Revault d'Allonnes
Myriam Revault d'Allonnes est professeur de philosophie à
l'université de Rouen.