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Faut-il avoir peur de l'universel  ? par Myriam Revault d'Allonnes
LE MONDE | 23.11.01 | 12h22 | point de vue
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On a souvent évoqué, dès le lendemain du 11 septembre, les thèses de Samuel Huntington relatives au choc des civilisations - thèses dont il faut rappeler qu'elles sont venues s'opposer terme à terme aux perspectives énoncées par Francis Fukuyama sur le devenir-monde de la démocratie, assimilée purement et simplement au triomphe économique et politique du libéralisme.

Contre l'hypothèse homogénéisante - à l'évidence démentie par la montée des revendications identitaires et des particularismes - d'une expansion universelle de l'idée occidentale, Samuel Huntington proposait une interprétation en termes de monde fragmenté par la guerre des cultures et le choc des identités. Avec sa thèse prévaut une rhétorique culturaliste où les données "anthropologiques" viennent figer des identités depuis toujours "déjà-là", quasi immuables, soustraites aux interactions historiques et politiques. La supposée universalisation démocratique se voit donc doublement révisée à la baisse.

Quantitativement : elle ne peut réaffirmer ses valeurs spécifiques qu'en se repliant à l'intérieur d'aires géographiques (relativement) protégées.

Qualitativement : il lui faut renoncer à l'idée que la modernisation technique et économique équivaut à l'acceptation des valeurs culturelles et politiques de l'Occident.

Des jeunes gens vêtus de jeans, buvant du Coca-Cola et formés aux technologies modernes peuvent penser qu'ils gagneront le paradis en se constituant en un commando-suicide qui anéantira les symboles de l'hyperpuissance américaine avec, en prime, plusieurs milliers d'individus anéantis dans les décombres.

Il semble que le va-et-vient incontrôlé entre ces deux interprétations symétriquement inversées de l'évolution du système mondial - chacune ayant au fond comme pierre de touche la question de l'universel - constitue l'arrière-fond implicite sur lequel se sont engagés un certain nombre de débats relatifs à l'après-11 septembre. Lorsqu'on fait par exemple de l'"arrogance" de l'hyperpuissance américaine le péché originel qui conduit jusqu'à un terrorisme monstrueux mais "réactif", on admet implicitement que le système occidental est assez prégnant pour exercer une insupportable hégémonie, mais pas assez pour ne pas provoquer à son encontre une haine mortelle.

Mais on ne précise pas si l'expansion universelle qu'on incrimine est celle de la mondialisation économique ou celle de la démocratie politique et sociale, ou encore celle d'un certain nombre de valeurs et d'idéaux (la mise en sens démocratique du monde par la liberté, les droits de l'homme, la dignité et l'égalité des individus, hommes et femmes, etc.). A moins qu'on ne laisse entendre que ces divers éléments entretiennent entre eux une évidente connivence et que le système de valeurs porté par cette prétention universalisante est lui-même entaché d'un particularisme qui ne s'avoue pas comme tel.

Et lorsqu'on voit, de façon symétrique et inversée, dans la frustration et l'humiliation du monde islamique les raisons ultimes d'une radicalisation qui conduit à la terreur extrême, de quoi parle-t-on ? De la misère et du dénuement ? De la révolte des laissés-pour-compte de la mondialisation ? De l'explosion culturaliste-identitaire liée aux échecs de la modernisation ? De la revendication de différences spécifiques face à l'envahissement de modèles culturels dominants, etc. ?

Au fond, tout se passe comme si - après le démenti des perspectives échafaudées par Francis Fukuyama : fin de l'histoire, unification de l'espace, homogénéisation de la planète autour du marché mondial et de la bonne conscience universelle - il n'y avait d'autre ressource que le modèle paresseux d'un relativisme généralisé auquel, à en croire certains, la terreur du 11 septembre ne contrevient pas.

Car l'argument demeure le suivant : le monde occidental s'émeut devant les victimes américaines parce qu'elles appartiennent à son aire géographique et culturelle et relèvent de son particularisme.

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Analyses et forums

Nous nous proclamons "tous new-yorkais" mais restons insensibles aux millions de morts hors de notre sphère d'appartenance, le plus souvent victimes de notre ordre occidental. Preuve que notre compassion (au sens étymologique du ressentir-avec), loin de s'adresser à l'universalité du genre humain, n'est que la sélection des malheureux que nous reconnaissons comme tels à l'intérieur d'un monde partageant les mêmes valeurs spécifiques.

On l'avait déjà entendu à propos des Bosniaques ou des Kosovars, soupçonnés, en dépit de leur appartenance à l'islam, d'être néanmoins des "Européens"... De là à dire que, dans ces conditions, "à chacun ses malheureux" et que les nôtres sont encore des malheureux privilégiés, il n'y a qu'un pas à franchir. L'on voit alors se combiner de façon assez retorse la détermination "objective" d'un enchaînement dont les Etats-Unis (pointe avancée du monde occidental) seraient la cause première et la dénonciation "subjective" d'une compassion qui n'est au fond qu'une préférence hiérarchisante et qui, en raison de sa partialité, devrait nous renvoyer, nous Occidentaux, à la culpabilité et à la mauvaise conscience.

Et donc, en dernière analyse, on serait justifié - tout en condamnant bien entendu sans réserve les attentats du 11 septembre - à conclure que, dans ces conditions, tout se vaut, puisque la terreur réactive ne fait que répondre à l'oppression inhumaine qu'un système à prétention universelle exerce sur son autre. Et si la compétition relative à la désignation des malheureux renvoie elle aussi au registre des préférences obligées, où est donc l'horizon de sens qui autorise les critères d'évaluation et de jugement, lesquels présupposent nécessairement le refus du relativisme généralisé ?

En réalité, ni l'interprétation homogénéisante d'un devenir-monde de l'Occident, à laquelle on sacrifie implicitement quand on confond les registres et qu'on fait des Etats-Unis le bouc émissaire qui porte tous les péchés (au lieu de discriminer les éléments effectifs de leur responsabilité politique, et certes ils ne manquent pas !) ni l'interprétation dissolvante du "choc des civilisations" - qui encore une fois n'est que son symétrique inversé - ne permettent de penser l'exigence d'universalité apte à produire des normes éthico-politiques.

A quoi les attentats du 11 septembre ont-ils de fait porté atteinte ? On admet qu'il y a crime contre l'humanité - même si la notion est parfois utilisée sans discernement - quand est niée la singularité des victimes, anéanties en raison de leur seule appartenance à un groupe ou à une communauté et dépersonnalisées jusqu'à voir annulée leur humanité. Ne faut-il pas admettre que la terreur sacrificielle du 11 septembre répond à cette caractérisation ? A lire la sorte de bréviaire qu'avaient en main les terroristes avant le "dernier soir" et, par exemple, la recommandation selon laquelle, après avoir bien aiguisé le couteau, il convient de ne pas faire souffrir l'"animal" qu'on abat, il semble bien qu'ait été niée l'appartenance des morts à venir à une humanité commune.

Et que dire d'une criminalité bioterroriste qui se répandrait sur des régions entières en réduisant les individus au plus petit commun dénominateur de la vie organique ?

Et, donc, le sentiment qui nous fait nous identifier aux victimes ne tient pas seulement à une préférence sélective, mais à la reconnaissance, en creux, de cette communauté du genre humain qui nous permet d'habiter le monde, et donc de le partager avec d'autres hommes. C'est bien à cette exigence sans laquelle aucun critère de jugement n'est possible qu'il a été porté atteinte.

Il n'est pas dit que telle ou telle civilisation en soit porteuse par nature ou par essence. Elle l'est surtout, virtuellement, par la conscience critique qu'elle-même ne va pas sans ses revers "barbares", dans la mesure où elle s'interroge sur sa face sombre, sur la sauvagerie qui la menace du dedans.

Mais cette conscience critique suppose précisément une instance dont la structure normative dépasse aussi bien la logique du morcellement identitaire et du relativisme culturel que celle de l'unification autoproclamée. La réflexion sur l'événement du 11 septembre peut nous permettre d'y accéder : il y a effectivement un horizon de sens dont nous devons maintenir la prétention universelle parce que, lorsqu'il s'absente, c'est l'humanité elle-même qui vient à manquer.

par Myriam Revault d'Allonnes

Myriam Revault d'Allonnes est professeur de philosophie à l'université de Rouen.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 24.11.01