Plus que jamais après les attentats du 11 septembre, le rôle des enseignants est d'aider les élèves dans leurs questionnements, pour leur apprendre à penser.

A l'école de l'humanité Les enseignants auront à donner confiance dans la civilisation, entendue au sens des Lumières, transmettre les valeurs de paix, de justice, de fraternité.

Par MICHÈLE NARVAEZ ET ALAIN SEKSIG
Alain Seksig est conseiller technique au cabinet du ministre de l'Education nationale.
Michèle Narvaez est professeure agrégée de lettres,
membre du Conseil national de l'innovation pour la réussite scolaire.

Le jeudi 18 octobre 2001


  Les actes de terrorisme perpétrés le 11 septembre ont signé une volonté de déshumaniser l'humanité. Nous avons été submergés par cette forme suprême du mépris de la vie.

En un mois, la situation du globe a radicalement changé. Nous percevons déjà, à travers les médias, les effets politiques, économiques et militaires de ce changement. Nous en ressentons aussi les conséquences dans notre vie quotidienne. Le monde est entré dans un conflit de grande dimension, dont il est difficile de dire combien de temps il durera.

Cette situation, si brusquement installée, si neuve en un sens - même si nous avons connu dans les dernières années bien d'autres conflits meurtriers et cruels qui auraient pu, ou dû, appeler davantage notre indignation collective -, a forcément impressionné les enfants et les adolescents. Comme nous tous, ils ont vu sur leurs écrans la violence impensable des attentats du 11 septembre. Certains ont été traumatisés par ces images atroces, d'autres - et c'est à peine moins inquiétant - les ont un moment confondues avec les images d'apocalypse de films de science-fiction ou des jeux vidéo. Aujourd'hui, ils suivent pas à pas, sans toujours bien comprendre ce qui se passe et où, les images de guerre, mais aussi la guerre des images, la guerre par l'image.

Notre jeunesse se sent d'autant plus concernée qu'elle vit dans une société démocratique, ouverte à la circulation des idées et des personnes, dont les citoyens provenant d'horizons divers ont le droit d'avoir des croyances différentes, une société qui donne toute sa place au débat contradictoire. Ce débat est à la porte de l'école, il entre aussi dans l'école. Et on peut prévoir qu'en cas de durée ou d'aggravation du conflit l'école sera soumise à une pression plus forte.

Que peut donc faire l'école pour que l'inévitable questionnement sur la crise mondiale actuelle s'exprime avec sans doute la gravité mais surtout la sérénité requises? Que peut-elle faire pour que sa mission éducative n'en soit pas entravée?

L'école de la république, notre école, œuvre en ce sens depuis longtemps. C'est elle qui élève dans l'esprit des hommes les «défenses de la paix» qu'appelle de ses vœux le préambule de l'acte constitutif de l'Unesco: «Les gouvernements des Etats parties à la présente convention, au nom de leurs peuples, déclarent que les guerres naissant dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix.»

Précisément, l'école forme les esprits, par la transmission de connaissances et de valeurs. Elle apprend à penser, elle construit la personnalité de citoyens capables de discernement. Elle invite les élèves, par ses programmes et ses méthodes pédagogiques, à réfléchir objectivement, à analyser des faits, à confronter des idées sans passion. La vie scolaire est aussi un apprentissage de la vie en collectivité, de la démocratie, de l'écoute et du respect des autres. C'est déjà beaucoup.

Et cela ne va pas partout de soi. Des enseignants sont par endroits confrontés à des tensions, à des rejets insoutenables. L'autorité morale de l'adulte qui donne en partage savoirs, expérience et valeurs, l'autorité de l'école, lieu de l'«éducation civique», sont à réaffirmer. De manière générale, sans doute l'école ne dit-elle pas suffisamment les valeurs auxquelles elle est adossée: le sens de la fraternité, la liberté de penser, l'existence de droits et de devoirs pour tous, l'égalité des filles et des garçons, le refus de toute discrimination, la laïcité, la foi dans l'idéal démocratique.

Aujourd'hui, le pouls de la société, nerveux, agité de soubresauts, bat plus fort; aujourd'hui, la violence du monde peut susciter chez nos élèves l'angoisse, et parfois même la tentation de la reproduction de la violence. Certains peuvent tomber dans les pièges de la confusion, des amalgames faciles - islam et terrorisme, Etats-Unis et terrorisme, judaïsme et racisme...

Les événements tragiques que nous vivons nous font mesurer à quel point l'école est notre bien le plus précieux, à quel point elle doit demeurer au centre de notre attention collective. Certes, elle ne peut pas tout, et encore moins toute seule, pour éviter le fanatisme. Mais il est, en revanche, certain que le fanatisme prospère là où l'école démocratique est faible, là où la seule école est celle de l'embrigadement et de l'endoctrinement.

L'école se trouve ainsi placée devant sa responsabilité majeure: il lui faut réussir dans sa mission fondamentale, qui est de forger l'esprit critique et la liberté de pensée des élèves. Elle ne saurait donc tomber dans le piège qui consisterait à rester collée à l'actualité, à devenir un forum permanent de débat. Même si l'école ne peut obstinément ignorer ce qui l'entoure, il faut admettre ce paradoxe simple qui conditionne sa bonne marche: pour former des esprits ouverts, l'école se doit d'être en retrait de l'agitation du monde.

Les enseignants, ces dernières semaines, ont su consacrer le temps nécessaire - un temps nécessairement limité mais suffisant - à parler avec leurs élèves, à les aider à exprimer leurs inquiétudes et leurs interrogations, en fonction bien entendu de leur âge et de leurs acquis scolaires. Nous avons également pu apprécier la réaction très globalement raisonnable qui a prévalu dans la jeunesse scolarisée.

Il est probable que les enseignants auront à expliquer encore. Il leur faudra rassurer, peut-être dire, parfois, qu'ils ne savent pas, qu'ils se posent aussi des questions. Il leur faudra donner confiance dans la civilisation, entendue au sens des Lumières, comme ce qui rend les individus plus aptes à la vie en société. Ils savent que la meilleure façon de le faire est de replacer la réflexion dans le cadre de leurs disciplines, afin de garder la distance juste: celle qui n'occulte pas la réalité, mais qui ne se laisse pas envahir par les informations sur la réalité.

Lieu du rassemblement, de l'expérience du «vivre ensemble» par-delà les différences, l'école doit à tout prix être préservée de toute dérive idéologique. Elle doit offrir à tous un espace calme, celui de la mise à distance, du recul. L'école n'a pas à proposer de lecture ou de réponses uniques, encore moins de dogmes. Elle doit guider les élèves dans leurs questionnements, leur apprendre à penser, ce qui ne signifie pas apprendre à adhérer. Cet apprentissage de la pensée critique, il faudra aussi habituer nos élèves à l'exercer face aux approximations et aux manipulations de toute sorte, notamment face aux confusions possibles dans leur lecture des pages Internet.

La même vigilance devra prévaloir devant tout acte, toute provocation qui tenterait de déclencher des réactions passionnelles, au sein de l'école, par rapport à tel ou tel aspect du conflit en cours.

Une grave blessure vient d'être infligée à l'humanité. Ce n'est certes pas la première, et l'Histoire nous montre que, tout en en conservant la mémoire, l'humanité sait guérir de ses blessures, se tenir debout et avancer quand des valeurs positives la rassemblent et la guident. Il appartient à l'école de transmettre ces valeurs de paix, de justice et de fraternité. Elle ne pourra le faire qu'en exerçant son autorité légitime - autorité qui n'est pas autoritarisme, mais expression claire du respect qu'elle a pour ses principes. Elle ne pourra le faire qu'en interdisant fermement en son enceinte les expressions du mépris, de la haine, de la violence et du fanatisme; en opposant l'étude et la connaissance aux partis pris dogmatiques, aux préjugés sectaires; en offrant des outils d'analyse rigoureux pour permettre aux élèves de mieux comprendre le désordre du monde; en stimulant leur intelligence et leur volonté, pour qu'ils aient envie, à leur tour, de faire vivre une humanité plus solidaire et toujours plus éclairée.

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