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Le christianisme a mis
vingt siècles (et une Shoah) pour stopper, à travers Vatican II, ses
intégristes et bannir de ses textes la vindicte envers l'autre.
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ous sommes
nombreux à avoir perdu New York comme lieu sûr de repli, au cas où
la bonne vieille lâcheté d'ici atteindrait sa cote d'alerte. New
York, c'était revivre dans l'après-coup, le temps où le nazisme
régnait ici et où ceux qui avaient pu fuir là-bas étaient sauvés. Et
voilà, c'est perdu. Par l'acte de tueurs qui rappelle un certain
style: haine totale, absence de toute limite, victimes brûlées -
gazées - sans sépulture; même dans l'avion où l'on prépare ce petit
holocauste, on terrorise mais on rassure: restez tranquilles, vous
ne serez pas blessés (sic). Rassurer jusqu'au bout ceux qu'on mène à
l'abattoir. Ça a marché trois fois mais pas quatre. Ça laisse donc
un espoir de réveil: on peut balayer la loi formelle pour se jeter
sur ceux qui vous tuent grâce à votre loi. On peut leur arracher
leur meilleure arme: notre sens des convenances. Ce n'est pas si
simple à apprendre.
Le lieu sûr est perdu. Mais au fait, un lieu totalement sûr n'est
plus un lieu d'être, s'il est coupé de tous les dangers du monde.
Ils nous ont donc arraché ce qu'on n'avait pas: la sûreté absolue.
Nous n'avions qu'un sentiment de sécurité illusoire: on pourra le
déplacer dans nos relations et se sentir dans chacune plus ou moins
protégé, mais on ne pourra pas le fixer. Quand on est vraiment
sécure - dans la tombe ou dans le ventre maternel -, on n'est pas là
pour le dire.
Les Américains aussi ont perdu ce handicap où les malheurs qui
frappent les autres vous sont d'avance épargnés... Bref, la sécurité
n'est pas un état mais un rapport à l'autre et au monde. Il faut
pouvoir créer des rapports - de travail et d'amour - tout en sachant
que ça peut sauter à tout moment: cela n'annule pas leur valeur.
En revanche, une certaine réaction aux attentats mérite
réflexion. Elle est raisonnable, elle condamne - «C'est
terrible!....» - puis elle enchaîne: «... mais ça prouve bien qu'ils
doivent changer de politique!» Et chacun apporte ses exigences et
les met dans le sillage de l'attentat censé prouver leur justesse.
Exigences variables, bien sûr: «Pourquoi est-ce qu'ils soutiennent
n'importe qui? Ça doit changer! - OK, on va voir ça... - Et le
bouclier antimissiles? hein? - Bon, on va étudier ça... - Et
l'écologie? - Mais oui, c'est vrai, on va... - Et l'orgueil, et
l'arrogance!...
- C'est exact, mea-culpa...». Soudain, surgit un tiers futé qui
arrête ce dialogue absurde: «Soit, les Américains ne sont pas
parfaits, mais ne pas l'être mérite-t-il cette punition? cette
mort-là? et venant de ces justiciers-là?» J'imagine une plaquette
«Du bon usage du terrorisme» avec pour plan: 1/Condamner l'acte
terroriste, fermement; 2/Lorsqu'il est fait par d'autres, apportez
vos exigences; 3/Si elles sont ignorées, annoncez de nouvelles
attaques; 4/Si on vous accuse d'exploiter le terrorisme, revenir au
1/.
Dans la liste des exigences, il y en a deux qui insistent: le
Proche-Orient: il faut régler ça très vite. L'Irak: il faut arrêter
cet embargo cruel... Pourquoi pas? Ben Laden a jeté ces deux thèmes
comme deux os à ronger, alors que dans la guerre Iran-Irak, entre
«frères», il y eut plus d'un million de morts sans que l'Oumma ait
bronché. Le Proche-Orient, en revanche, sans être son souci majeur,
est un point très sensible car il y a là-bas l'élément étranger,
l'Etat juif, que les intégristes n'intègrent pas. Mais admettons que
les Américains lâchent Israël et accordent aux islamistes ce qu'ils
semblent vouloir: un Etat palestinien avec, en Israël même, un Etat
binational (car tel est le sens du «droit au retour» qui a fait
rater Camp David), et qu'après une guerre terrible, toute la
Palestine soit sous leur coupe: ça leur donnera de quoi jouir mais
sûrement pas de quoi se calmer. Et si on ne peut pas les calmer,
alors ce mot d'ordre: «Quand on sème l'injustice, on récolte la
barbarie!», qui paraît si raisonnable, ne fait que mettre ses
exigences, ses objectifs (en Irak, au Proche-Orient ou ailleurs) à
la remorque du terrorisme pour les atteindre grâce à lui. Alors
qu'il semble condamner le terrorisme, il suggère sans le dire que
les terroristes seront les vrais juges de la politique planétaire.
«Attention à ne pas les énerver! - Mais oui, bien sûr (on se
recroqueville de peur) - C'est des fous, vous savez!», renchérit la
belle âme, que le double discours ne gêne pas. Bref, beaucoup font
jouir leur fantasme de toute-puissance sans avoir à le réaliser,
rien qu'en le mettant à la remorque des terroristes, qui eux s'en
chargeront.
Au fond, ces bonnes âmes veulent nous redonner un lieu sûr en
nous montrant qu'il est à portée de main - si les Etats-Unis cèdent
sur des points très précis... Mais la sûreté qu'elles nous proposent
est insécure, puisqu'elle doit avoir l'aval des terroristes.
Heureusement, d'autres viennent nous rassurer: ils nous disent
que la masse des musulmans condamne ces actes affreux. On les croit,
et on y a tout intérêt. Là est le rempart contre l'amalgame. Car
l'idiot qui ferait l'amalgame, et confondrait islamiste et musulman,
se retrouverait devant un milliard d'intégristes: il serait vite
puni de sa bêtise parce qu'il tomberait en dépression. Donc on fait
confiance à l'envie de vivre des musulmans pour qu'ils combattent
parmi eux les terroristes. D'aucuns nous rassurent encore plus avec
des versets: ces actes sont interdits par le Coran qui dit bien:
«Celui qui tue un homme [...] c'est comme s'il tuait tous les
hommes.» Voilà enfin le lieu sûr, le Texte sacré! Soudain, comme
pour mieux en jouir, on va vérifier le verset, et on lit :
«Celui qui tue un homme qui n'a pas tué ou commis de violence dans
le monde, c'est comme s'il tuait tous les hommes» (5, 32). Et qui
donc décide si ces hommes, que l'islamiste veut tuer, ont commis des
violences? C'est l'islamiste lui-même, ou son groupe. C'est qu'il
est pointilleux sur les textes, et la Charte de son réseau pose que
les juifs et les Américains non seulement font des violences mais
sont, comme tels, une pure violence. Et donc quand il lit: «Ne tuez
pas votre prochain, sauf en toute justice» (6,15), il y va de tout
cœur car c'est «en toute justice» qu'il tue. Je parle de
l'islamiste, car les autres n'ont que faire d'être les justiciers du
monde.
Du coup, on peut dépasser le dilemme un peu pervers entre
l'amalgame et le refus de comprendre comment se produit l'islamisme,
telle une écume sur une masse bouillonnante, que le bouillonnement
reproduit.
Je propose, dans la suite de mes trois monothéismes, un modèle
qui peut servir: celui de la mère et de l'enfant problématique.
C'est clair qu'une mère en souffre, ou en a honte surtout si, dans
la maison où ils sont reçus un soir, il tue les hôtes en criant que
«c'est des pourris» (ce qu'ils sont peut-être un peu, comme tout le
monde) et s'il met le feu au salon en criant que «tout ça c'est
volé» (ce qui peut être un peu vrai). Elle le condamne, mais si on
l'en débarrassait, elle pousserait des cris d'horreur, alors que le
reste du temps elle ne fait que s'en plaindre. Elle le vomit tant
qu'il n'est pas en danger; mais s'il l'est, surtout du fait d'un
étranger, le réflexe familial se déclenche. En un sens, l'Oumma
(dont la racine est oum: mère) condamne ses intégristes car
elle en souffre, mais elle ne les lâchera pas si l'étranger veut en
finir. Car outre le réflexe «fraternel», ce sont ses enfants; c'est
elle qui les met au monde, et ils ont une façon si touchante de
brandir de vieux énoncés qu'elle-même oublie ou refoule.
Par exemple quand ils lisent: «Vous formez la meilleure
communauté suscitée pour les hommes: vous ordonnez ce qui est
convenable, vous interdisez ce qui est blâmable, vous croyez en
Dieu» (3,110) - ils en sont persuadés. D'autant que le même verset
conclut: «Si les gens du Livre [juifs et chrétiens] croyaient, ce
serait meilleur pour eux. Parmi eux se trouvent des croyants, mais
la plupart d'entre eux sont pervers.» Ils en sont convaincus.
D'où le problème: le christianisme a mis vingt siècles (et une
Shoah) pour stopper, à travers Vatican II, ses intégristes et bannir
de ses textes la vindicte envers l'autre. L'islam peut donc prendre
son temps. Mais la planète tiendra-t-elle jusque-là?
En attendant, il semble que l'Oumma fasse preuve d'une certaine
maturité: alors que Ben Laden lui offre les mots d'ordre les plus
simples et les plus aptes à la soulever, elle semble ne pas le
suivre, comme si, tout en respectant sa lecture, elle était fatiguée
de ses enfants terribles, et telle une Mère lasse, elle demande
surtout à vivre; même si ça et là elle gronde en leur faveur. |