La deuxième Intidada
Le Tanzim, branche armée du Fatah, orchestre la fronde.

Par JEAN-PIERRE PERRIN

Le lundi 23 octobre 2000



L'ONU condamne la violence d'Israël Vendredi, l'assemblée générale de l'ONU a voté à une large majorité, mais dans la division des Occidentaux, une résolution présentée par les Palestiniens condamnant «l'emploi excessif de la force» par Israël contre les civils palestiniens. Ce texte, qui n'a pas de force contraignante, a été adopté par 92 voix pour, 6 contre et 46 abstentions, lors d'une session spéciale sur les violences au Proche-Orient. Les Etats-Unis ont voté contre, avec Israël et quatre petites îles du Pacifique. Fait rare, les quinze membres de l'Union européenne se sont divisés lors du vote, neuf pays votant pour et six (Allemagne, Danemark, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Suède) s'abstenant. L'ambassadeur de France a affirmé qu'il s'agissait d'un «bon texte», dont le principal message est le soutien aux accords de Charm el-Cheikh, censés mettre fin aux violences.

  Naplouse, Ramallah envoyé spécial

Deux gamins à moto apportent des cocktails Molotov à leurs copains. Ceux-ci, planqués derrière des carcasses de voitures, à la sortie de Naplouse, harcèlent un barrage de l'armée israélienne. Ils font hurler le moulin au maximum, prennent soin de rouler au centre de la rue pour bien montrer ce qu'ils transportent, jouant l'épate au maximum. Idem pour ceux qui, un peu plus tard, au volant d'une Volkswagen déglinguée, viendront livrer de vieux pneus qui seront ensuite enflammés. Quelques minutes plus tard, les soldats israéliens commencent à tirer avec des balles en caoutchouc. Des adolescents, certains d'une douzaine d'années, tombent aussitôt. L'Intifada a souvent ce côté terrible: les chebab jouent à la guerre en même temps qu'ils la font.

Branche armée. Au centre-ville de Naplouse, les hommes qui la préparent au siège du Fatah (le parti de Yasser Arafat) et du Tanzim (sa branche armée) ont deux fois, voire trois fois l'âge des chebab. Issam Abou Baker, qui cumule la fonction de chef de ces deux organisations, a participé à la première Intifada. A présent, il orchestre la seconde à Naplouse tout en se refusant à l'avouer: «Militairement, les chebab ne sont pas sous notre autorité. Nous ne leur donnons pas d'ordre, assure-t-il. Mais comme la plupart appartiennent au Tanzim, ils savent quel est leur devoir.»

Toute l'Intifada actuelle repose sur cette ambiguïté. C'est le Tanzim qui l'encadre et en est le fer de lance. En même temps, ses dirigeants prennent soin, à la fois pour des raisons médiatiques et de politique intérieure, d'essayer de faire croire que «la rue palestinienne» a sa propre autonomie. «Les chebab sont avec moi parce que je suis avec l'Intifada [...] Ce n'est pas moi mais le peuple dans la rue qui est son porte-parole», affirmait samedi Marwan Barghouti, le chef du Tanzim, dans son fief de Ramallah.

Les principaux chefs de la première Intifada se trouvent derrière les émeutes. A commencer par Marwan Barghouti. Agé de 41 ans, ce docteur en sciences politiques, qui fut détenu quatre ans dans une prison israélienne et est aujourd'hui membre du Conseil législatif palestinien, avait déjà dirigé dès 1987 «la révolte des pierres» depuis Amman. Il y avait été exilé quelques mois après le déclenchement de celle-ci. Marginalisé par Yasser Arafat, comme nombre de chefs de l'Intifada, après les accords d'Oslo, il prend aujourd'hui sa revanche sur l'appareil politique mis en place par le vieux chef palestinien. Les spécialistes estiment qu'il a aujourd'hui sa propre autonomie, voire qu'il conduit sa propre politique. «Les membres du Tanzim sont sous le contrôle des commandants de l'organisation. C'est d'eux qu'ils reçoivent leurs ordres et non de Yasser Arafat ou de responsables de l'Autorité palestinienne», soulignait dernièrement Ronni Shaked, dans le quotidien israélien Yediot Ahronot.

Dépendance financière. Ce retour des chefs historiques de la première Intifada a d'ailleurs précédé l'actuel soulèvement à la faveur d'élections qui se sont déroulées il y a quelques mois au sein du Fatah. Publiquement, les responsables du Tanzim se gardent de formuler la moindre critique à l'égard du leader palestinien. A cause d'une dépendance financière. Mais aussi parce que, la légitimité de «la rue» ne suffisant pas, ils ont encore besoin de celle d'Arafat. Parfois, ils laissent néanmoins percevoir une certaine distance à son égard. «En toutes circonstances, Arafat a le dernier mot. Mais je ne pense pas qu'il soit facile [pour lui] de contrôler l'émotion et le désespoir du peuple palestinien», déclarait Barghouti, samedi. Aux yeux du Tanzim, Arafat apparaît désormais davantage comme une icône que comme un chef opérationnel. «On le voit ici à Naplouse. La police palestinienne n'intervient pas dans les événements. Cela, parce que l'Autorité palestinienne ne veut pas s'engager dans la bataille. La conséquence est qu'elle perd des lambeaux de pouvoir», déclare Bilal Chafi, un jeune professeur de français et d'informatique à l'université de Naplouse.

Escalade en cours. Ce soulèvement, qui semble échapper de plus en plus au contrôle du chef de l'Autorité palestinienne, Barghouti l'a curieusement baptisé du nom d'«Intifada pacifique». «Cela signifie que nous n'utilisons nos armes que pour nous défendre, que ce soit contre l'armée israélienne ou les colons», affirme-t-il. C'est une des singularités de l'actuelle révolte des pierres: à la différence de la précédente, les Palestiniens ont aujourd'hui des armes, dont beaucoup ont été fournies par la police palestinienne. Dans l'escalade en cours, si la journée est aux chebab qui affrontent l'armée israélienne avec des pierres, la nuit appartient de plus en plus aux combattants du Tanzim. «L'Intifada actuelle n'est pas comparable avec celle d'hier, assure Ziad Abbas, un ancien responsable politique palestinien, qui dirige à présent un centre culturel à Bethléem. Aujourd'hui, on peut se battre toute la journée contre l'armée israélienne, puis retourner chez soi pour dormir, dîner, se reposer. Avant, nous n'avions aucun espace où nous réfugier. La police israélienne pouvait venir nous arrêter n'importe quand, même en pleine nuit. Maintenant, elle ne peut plus entrer dans les villes palestiniennes. A présent, nous avons des bases arrière.».

   

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