Israël, coupable par nature ?

Jacques Tarnero

Israël est-il coupable par nature ? Coupable quoi qu'il fasse ou coupable ou coupable, quoi qu'il soit? Coupable de faire la guerre et coupable de faire la paix? Coupable d'occuper le Liban et coupable de le quitter? Coupable d'ouverture et coupable d'autisme? Coupable de rendre les territoires conquis et coupable de les garder? Coupable de n'avoir pas été un État et coupable d'en être un? Coupable d'être dans les nations et hors les nations? Coupable de vouloir être un peuple et coupable d'en rassembler plusieurs? Coupable parce que singulier et coupable de prétendre à l'universel? Coupable d'être dispersé et coupable d'être rassemblé? Coupable d'avoir survécu et coupable d'exister? Coupable pour être lynché. Coupable d'être?

Depuis ses origines Israël interroge les nations. Depuis sa naissance l'État d'Israël les dérange, les questionne, bouscule les catégories de l'histoire par son histoire singulière. Israël est d'abord né d'un rêve millénaire inlassablement répété depuis ses origines: "l'an prochain à Jérusalem". Et puis l'État d'Israël est né d'une volonté politique, le retour à Sion, basée sur une appréciation géopolitique fausse: "un peuple sans terre pour une terre sans peuple". Tel est le pêché originel de l'État d'Israël. Telle est sa contradiction intime pour ce petit pays, mais pour cette grande nation dont on ne dira jamais assez que sa largeur physique n'excède pas, parfois, quatorze kilomètres. Ce pays né à la fois d'un rêve et aussi d'une volonté, ne finit pas de payer au centuple, depuis cinquante ans, le prix de cette contradiction.

On fera ici l'économie du récit de la dispersion et de ses avatars. D'Isaac d'York au capitaine Dreyfus ou à Isaac Babel, de la Kahena au médecin de Cordoue ou à Albert Cohen, les juifs ont raconté une histoire qui s'est autant mariée avec les aventures géographiques de l'Occident qu'avec celles du Levant mais aussi de l'Amérique, de l'Inde ou de la Chine. Quand l'espoir messianique se fut métamorphosé, un temps, en discours révolutionnaire ce fut au bout du compte l'effondrement des murailles tsaristes par les trompettes de Trotsky. Un peu plus tard les Bolcheviques devenus staliniens, remboursèrent leurs dettes aux révolutionnaires juifs, en éliminant leurs débiteurs juifs en blouse blanche. L'avenir radieux ne se trouvait ni dans la Révolution ni encore moins au Birobidjan. Pour les survivants du nazisme comme pour ceux du communisme l'ébauche d'État née de l'utopie sioniste devenait dès lors l'ultime recours. Née à la fin du XIXeme siècle, l'idée qu'il fallait enfin faire coïncider l'aspiration religieuse et l'aspiration nationale prit corps nourrie de ce constat, bien antérieur au nazisme, qu' il n'y aurait de paix pour les juifs que dans la fusion de ces deux précédentes aspirations à l'intérieur d'une structure nationale. L'actualité, récurrente hélas, apporte t elle la preuve que cette idée, était une idée fausse?

Au début du siècle dernier l'État de Palestine n'existait pas. Le peuple palestinien en tant que tel, en tant que peuple qui se reconnaît dans une histoire, une culture, une langue, une religion, une tradition, existait sur ce morceau de terre de l'Empire Ottoman sans que des frontières étatiques en viennent préciser les contours territoriaux. Ce peuple était mêlé aux autres composantes des peuples arabes de la région. L'identité politique palestinienne est née tardivement. Elle est née du conflit avec Israël autant que de son rejet par les autres pays arabes supposés frères. D'abord instrumentée par les États arabes environnants, puis autonome, la représentation politique palestinienne avait d'abord fait de l'anéantissement d'Israël, l'alpha et l'oméga de son projet.

Baptisée "progressiste" dans les années 70, le combat conduit par l'OLP, ne mégota pas sur les méthodes. On ne rappellera pas ici ces sinistres performances. On sait bien, qu'en la matière, la fin justifie toujours tous les moyens. La Palestine voulait réinscrire son nom là où Israël l'avait effacé. Le drame insoluble de ce conflit réside dans sa formule matricielle : "deux peuples pour une seule terre". Israël n'avait pas voulu ou n'avait pas pu tenir compte, du locataire précédemment installé.


Ainsi va l'histoire. Les arabes ont laissé pendant sept siècles des traces indélébiles en Andalousie, ils ont occupé le Maghreb et imposé leur loi religieuse aux Numides. Les immigrants européens ont bousculé les peuples amérindiens. Les conquistadors ont pris la place des Mayas et des Aztèques etc. Des peuples ont été déplacés, des frontières ont changé de place, mais peut-on pour autant dire que les juifs étaient étrangers à la terre d'Israël? Qu'ils y seraient venus à la manière du Duc d'Aumale? Comment ne pas y voir un retour? Comment ne pas prendre en compte cette insatiable soif de retour inscrite dans le récit de ses origines? Comment par ailleurs ne pas resituer le mouvement sioniste au sein des mouvements d'émancipation des peuples européens au XIXeme siècle? Peut-on réduire le projet sioniste à sa traduction coloniale parce que malheureusement pensé au XIXeme siècle, le siècle apogée des colonisations européennes? Pour les juifs, micro-peuple mais peuple-monde, la fin de l'errance aurait dû signifier la normalisation au sein des nations. Il n'en fut rien, il n'en est rien. D'israélo-arabes les guerres sont devenues israélo-palestinienne pour risquer de muter aujourd'hui en confrontation judéo-islamique.


A qui appartient la terre, le sol, le sous sol? Dans l'affrontement au Proche Orient chacun affirme sa légitimité en creusant le sol. Des strates symboliques et archéologiques marquent l'antériorité de l'un par rapport à l'autre. Sous les Mosquées, le rocher de Mahomet, sous le Rocher, le Temple d'Hérode. Sous le temple d'Hérode, celui de Salomon. L'empilement des symboles rend toute cohabitation impossible tant le sacré ne peut pas se partager. Quelle architecte pourrait séparer le Mur du Temple de l'esplanade des Mosquées? C'est donc, en tenant compte des histoires respectives, du sacré et du politique que le conflit qui oppose juifs et arabes peut être pensé aujourd'hui en séparant justement le sacré du politique.

Depuis sept ans un espoir était né. Depuis sept ans, les hommes de bonne volonté s'étaient pris à espérer que la politique du refus arabe s'était érodée, que par la guerre puis par la paix, la blessure subie par les palestiniens en 1948 avait commencé à se cicatriser. Peu importait que d'autres blessures infligées aux palestiniens par d'autres arabes aient pu être bien plus cruelles, plus sanglantes, plus nombreuses. Par Nasser, par Hussein, par Assad, par Saddam, c'est par dizaine de milliers que se comptent les victimes des massacres arabo-arabes. Pourtant il n'y avait et il n'y a toujours qu'un seul coupable. Le malheur arabe semble n'avoir qu'un seul auteur: Israël, pas encore les juifs.


Ce malheur arabe, cette catastrophe (nakba) (qui s'inscrit dans l'imaginaire arabe comme le pendant de shoah) a-t-il Israël pour unique responsable? Cette catastrophe participe au discours récurrent sur "l'humiliation arabe". Israël est-il aussi responsable de "l'humiliation arabe" ? Ce thème d'une humiliation, jamais vengée, jamais apaisée autrement que par la victoire militaire, que par la revanche dans le sang et la guerre, oblige à penser que des codes politiques, des codes culturels sont trop différents pour être conciliables. Que depuis la chute de Cordoue, la bataille de Lépante ou la dislocation de l'Empire Ottoman, le monde arabe et le monde musulman construisent et entretiennent l'idée d'une revanche à prendre contre un ennemi protéiforme, pose une vraie énigme historique. Cet enfermement arabe raconte une histoire continue de malheurs vrais (la colonisation) et de malheurs imaginaires (c'est toujours la faute des autres : de l'impérialisme, du sionisme, des croisades, etc., jamais de la corruption, des dictateurs) Faut il rappeler le sort réservé aux femmes dans le monde arabe et musulman? Faut il rappeler la fatwa contre Salman Rushdie, les menaces contre Taslima Nasreen?

On aurait pu penser que l'Algérie indépendante allait construire autre chose que le chaos infernal où elle se trouve. La lutte sanglante menée contre les apostats, les impies et autres démons par tous les GIA a mis en lumière cette régression politique née de l'islamisme. En Iran, 20 ans après la chute du Shah, le pouvoir en place, malgré ses évolutions, a toujours besoin d'un complot sioniste pour affirmer sa radicalité. En Égypte, il y a deux ans, une crise de folie collective a attribué à un chewing-gum "sioniste" la responsabilité de la débauche supposée des femmes égyptiennes. Faut-il rappeler l'implication de la Libye du colonel Kadhafi pour la destruction terroriste d'un Boeing d'UTA, et de celui de Lockerbie. Faut-il rappeler la responsabilité de l'ancien président syrien Hafez el Assad dans l'assassinat de l'ambassadeur de France, Louis Delamarre et dans l'attentat qui a coûté la vie à 50 soldats français de la force d'interposition.

Faut-il rappeler la nature féodale des monarchies pétrolières. Faut-il rappeler l'invasion du Koweït et l'arsenal de Saddam Hussein. Faut-il rappeler que la quasi totalité des peuples arabes et musulmans ne vit pas dans des États démocratiques et que ceux-ci, par contre, regroupent la quasi-totalité des États terroristes. Pour tous ces régimes et, hélas parfois pour tous ces peuples, Israël reste la raison fantasmatique de tous leurs malheurs, de toutes leurs frustrations. La répétition incantatoire du "complot sioniste" demeure, depuis qu'Israël existe, l'explication magique des maux du monde arabe et du monde islamique à quelques exceptions remarquables certes. Il faut avoir en mémoire le succès des thèses négationnistes de Roger Garaudy auprès des intellectuels égyptiens, libanais, syriens, algériens. Comment penser cette "exception culturelle", ce décalage culturel ? Comment analyser cette incapacité à penser ses propres souffrances autrement qu'en terme de conjuration venue de l'extérieur? Comment penser cette incapacité à lire d'une manière critique les défaillances de sa propre histoire ? Comment comprendre ces processus d'identification pour ces jeunes beurs jouant à l'Intifada ? Ne devraient-ils pas avoir d'autres symboles repoussoirs qu'une synagogue de banlieue ? N'ont ils rien trouvé de mieux à faire pour affirmer leur soutien à la cause palestinienne? Étrangement, les médias et l'opinion se sont habitués à cet état. Les barbaries arabo-arabes sont perçues comme normales, comme allant de soi alors que les violences judéo-arabes deviennent des crimes abominables. Comment interpréter cette dissymétrie dans l'indignation ? Quel est ce mépris non dit pour les uns autant que cet étrange soulagement de pouvoir qualifier les juifs/israéliens de "tueurs d'enfants" ?

C'est paradoxalement de Palestine, chez les intellectuels palestiniens que l'on rencontre le moins cette pensée unique, probablement parce qu'ils ont été doublement confrontés à la société israélienne dans un double rapport de fascination et de répulsion, et aux fausses solidarités des "frères" arabes. C'est dans la Revue d'études palestiniennes que l'on peut trouver les analyses les plus critiques du monde arabe autant que des textes clairvoyants sur la société israélienne qu'on aurait souvent aimé lire sous la plume d'auteurs juifs ou israéliens.

Cette attitude arabe (comment la qualifier?) rencontre pour son plus grand bonheur/malheur une attitude judéo-israélienne complémentaire. On aurait pu penser que l'orientalisation d'Israël, par la venue de la droite nationaliste au pouvoir (Begin puis Natanyahu) à l'image de ses voisins, ou par la transformation culturelle de la société (les Sépharades) allait rapprocher les identités culturelles par une symétrie des mentalités. Il n'en est rien, bien au contraire. On ne déteste jamais tant que son reflet. Ce sont deux autismes qui s'affrontent, se font concurrence dans une surenchère mimétique de rejet réciproque. Depuis le crime de Baruch Goldstein à l'assassinat de Rabin, c'est un Hamas juif qu'Israël a laissé croître. La culture démocratique de la société israélienne a repoussé provisoirement ces grands délirants, mais l'impasse du processus de paix ne peut que renforcer cette radicalité obscurantiste.

Les colonies, monnaie d'échange contre la paix se sont transformées en autant de bastions fondamentalistes. S'il n'y avait pas eu la relance de l'Intifada, c'est d'implosion qu'était menacée la société civile israélienne, tant est flagrante aujourd'hui la cassure culturelle de la société, entre laïcs et religieux. La faute historique d'Arafat, à Camp David, c'est de n'avoir pas su ou voulu favoriser cette évolution vers la sortie de l'autisme réciproque. En acceptant la paix il favorisait la pérennité d'un interlocuteur avec qui la paix était possible et avec elle la sortie des deux enfermements. Si Israël a sa part de responsabilité dans l'ignorance délibérée, mais passée, de la "nakba" palestinienne, Israël ne peut pas être comptable des catégories psycho-politiques du monde arabe. Avec la paix, la société palestinienne aurait aussi fait l'économie progressive de l'intégrisme. Arafat a fait le choix de ne pas entrer dans l'histoire comme celui qui signe la paix, probablement parce que faire la paix signifie pour lui, la défaite et l'humiliation renouvelée : "l'Intifada ne cessera que lorsque le drapeau palestinien flottera sur Jérusalem". Ce n'est pas la paix que veut Arafat, c'est la victoire.


Ce n'est pas être un ami de la paix ni de la justice que de favoriser de fait la poursuite de ce conflit en refusant d'en lire, pour nous mêmes, les enjeux symboliques, en refusant d'y voir que ce sont des comptes plus profonds que la relation israélo-palestinienne qui se jouent autour du Mont du temple/esplanade des mosquées. Ce n'est pas être ami des Arabes que de les conforter dans leur enfermement. Ce n'est pas être ami d'Israël que d'encourager certains de ses zélotes. Ce n'est pas aider à la compréhension de ce conflit que de vouloir le lire obstinément dans les catégories de la guerre d'Algérie. Ce n'est pas informer sur ce drame que de jouer, dans un total analphabétisme médiatique, sur les clichés, le sensationnel et le morbide. La France a la chance (ou la malchance dirait l'extrême droite) d'être le pays européen qui a la plus grande communauté juive et la plus grande part de population musulmane, française ou immigrée d'Europe. Elle a un rôle à jouer, plus noble que sa seule "politique arabe". Ce qui est en jeu aujourd'hui, c'est peut-être ce choc des civilisations, sinistre corollaire de la mondialisation.