Le négationnisme pris à la racine
Le film documentaire «Autopsie d'un mensonge» a une valeur pédagogique.

Par BÉATRICE VALLAEYS

Le samedi 20 et dimanche 21 janvier 2001


Autopsie d'un mensonge, le négationnisme. Documentaire de Jacques Tarnero; 1h40.

Ailleurs sur le Web

Sur un site personnel, on peut lire le texte de Pierre Vidal-Naquet sur le négationnisme : "de Faurisson et de Chomsky".

Dossier de la revue "Amnistia" sur le négationnisme, notamment le cas Serge Thion.

Sur un site personnel d'historiens, un article : "Pratiques de l'histoire et dévoiements négationnistes".

 

ÇLes prétendues chambres à gaz hitlériennes et le prétendu génocide des juifs forment un seul et même mensonge historique qui a permis une gigantesque escroquerie politico-financière...» 1979: Robert Faurisson est l'invité d'Ivan Levaï, éditorialiste à Europe 1. «Son propos est répugnant et vingt ans après, je me souviens à quel point je me suis dit: "jamais je n'aurais dû l'amener au micro d'Europe 1, jamais, jamais". C'était une erreur grave». Ivan Levaï figure parmi les nombreuses personnalités qui, interrogées par le sociologue Jacques Tarnero, tentent de comprendre l'émergence, dans les années 70, d'une thèse pseudo-scientifique redoutable: la négation de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est l'objectif, plutôt réussi, du film documentaire sorti en salles mercredi dernier. Autopsie d'un mensonge, le négationnisme ne prétend pas apporter toutes les réponses; il ouvre cependant un certain nombre de pistes, souvent convaincantes, dont le premier mérite tient à une qualité précieuse en la matière: une cohérence et un sens de la pédagogie en riposte à la confusion des esprits dont le courant négationniste a profité pour se répandre.

Facteurs multiples. 96 minutes de débats entre historiens, philosophes, juristes, sociologues, témoins qui, remontant aux racines de cet «antisémitisme apocalyptique» selon l'expression chère à Alain Finkielkraut (lire aussi ci-contre), s'attardent non pas tant sur les auteurs de thèses négationnistes (Faurisson, Darquier de Pellepoix, Garaudy et autres abbé Pierre n'ont pas été invités à s'exprimer) que sur les multiples facteurs qui leur ont permis de prospérer. Les mécanismes de la séduction qu'ils ont exercée dans les rangs de la gauche et de l'ultragauche, l'amalgame autour de la question israélo-palestinienne, qui explique notamment l'actuel succès d'un Roger Garaudy dans les pays arabes. «Pourquoi chez certains Arabes, chez certains Palestiniens, pourquoi la légitimité de la revendication nationale prendrait-elle appui sur le discours négationniste et révisionniste?», demande Jacques Tarnero. «J'ai été personnellement témoin, dans les années 70, de l'arrivée du manuscrit de Faurisson, à Beyrouth, rétorque l'historien palestinien Elias Sanbar. Il était présenté comme un ouvrage de défense de la cause palestinienne, et qui devait du coup être publié en arabe par l'OLP. Eh bien, il n'a jamais été publié par l'OLP, il n'a jamais vu le jour.» Soit. Mais si aujourd'hui le discours négationniste est «passablement» discrédité en France, force est de constater qu'il vit ailleurs une nouvelle jeunesse. Et c'est sans doute l'une des faiblesses du film: on aurait aimé par exemple voir les égards réservés à Garaudy par les intellectuels égyptiens. Ou l'écho rencontré en Grande-Bretagne par le pseudo-historien David Irving. On aurait pu aussi nous montrer les exploits réalisés dans les ghettos noirs américains par le leader antisémite Louis Farrakhan. On aurait alors d'autant mieux mesuré les terribles nuisances dont le négationnisme reste capable.



L'analyse du philosophe Alain Finkielkraut:

«Apparemment sans haine»

Recueilli par BEATRICE VALLAEYS






«Si l'on crée un catéchisme de la Shoah, alors le négation-nisme peut connaître un regain. Car tout ce qui est catéchisé est fait pour être profané.»

 

Alain Finkielkraut, qui apparaît fréquemment dans le film de Jacques Tarnero, dit ce qui constitue à ses yeux «l'horrible originalité du négationnisme».

Comment caractérisez-vous le négationnisme ?

C'est un discours qui renoue avec l'antisémitisme apocalyptique, mais qui a pour lui toute l'apparence et l'appareil de l'objectivité - positivisme méticuleux, notes en bas de page, érudition. Un discours apparemment sans haine à l'égard des juifs, et qui feint de n'avoir aucun préjugé. Sauf que si, comme le disent les négationnistes, Auschwitz n'a pas eu lieu, si l'on admet un instant que l'Holocauste est une escroquerie, on doit constater que celle-ci est mondiale, et que par conséquent la réputation faite aux juifs par ceux qui voulaient les anéantir est tout à fait exacte. C'est avec les Protocoles des sages de Sion (1) que l'antisémitisme a cessé d'être une opinion irresponsable pour devenir une explication générale de l'histoire par les manœuvres secrètes des juifs. Ceux-ci ont alors été dotés d'une puissante titanesque. D'où la nécessité, pour sauver l'humanité, de «desserrer l'étreinte juive» comme disait Hitler.

A la fin de la guerre, on a cru que c'en était fini de l'antisémitisme apocalyptique. Il est revenu avec le négationnisme. Et l'on est pris de vertige car en niant le génocide, le discours négationniste crée les conditions intellectuelles de son renouvellement.

De quelle nature est ce pouvoir exorbitant conféré aux juifs?

Un pouvoir tout à la fois médiatique, économique et politique. Un pouvoir tentaculaire. Et s'il y a une pieuvre juive, ou «sioniste» comme on dit le plus souvent, il faut se dégager des tentacules de la pieuvre.

Pourquoi le négationnisme a-t-il eu, courant 70, le succès que l'on sait ?

D'abord parce que les négateurs sont sincères, ils ne sont pas nourris de l'enseignement du mépris. Ensuite parce qu'ils ne viennent pas de la droite réactionnaire, mais souvent de la gauche, de l'extrême gauche et de l'ultragauche: ceux-là ont vu en Israël l'ennemi impérialiste numéro un. D'autres aussi se sont élevés contre la propension des démocraties à ériger Hitler en mal absolu. Car pour eux, le mal c'était le capitalisme: du coup, ils ont été très heureux d'apprendre qu'on exagérait le mal hitlérien. S'il n'y avait pas eu de chambres à gaz, cela mettait tout le monde au même niveau. Surtout, ils ont été contents de pouvoir retirer à la puissance israélienne l'«alibi» de la Shoah.

C'est parce qu'il y a Israël qu'il y a négationnisme ?

Qu'il peut se répandre, sans aucun doute. Je crois qu'en France aujourd'hui, la résistance aux négationnistes est beaucoup plus forte qu'à la fin des années 70, au moment où Faurisson s'est fait connaître et où surtout, il a été adoubé par Noam Chomsky (2). A cette époque, beaucoup ont vacillé. J'ai écrit sur ce sujet non pas seulement parce que j'avais eu à connaître des tracts de la Vieille Taupe (3) distribués dans ma rue, mais parce que j'avais vu de la sympathie pour ces thèses dans les journaux que je lisais: le Monde et Libération. Nous n'en sommes plus là. Le négationnisme a été expulsé de tous les secteurs de la gauche aujourd'hui agissante. Mais il est fort dans le monde arabe. Quand Roger Garaudy émet des thèses négationnistes, il se discrédite chez nous, il est célébré là-bas. Ce succès est affolant.

Cela dit, il se prépare en France quelque chose qui risque fort d'aider les négationnistes à sortir de leur trou: malgré tous les avertissements des gens les plus sérieux, on projette en effet de donner aux collégiens un enseignement spécifique de la Shoah, détaché de l'enseignement de l'histoire. Si l'on crée un catéchisme de la Shoah, alors le négationnisme peut connaître un regain. Car tout ce qui est catéchisé est fait pour être profané.

Le film fait intervenir Gabriel Cohn-Bendit, qui explique sa fidélité à un slogan de Mai 68, «il est interdit d'interdire». Pensez-vous qu'il y ait des choses interdites ?

Je n'ai jamais été attaché à ce slogan. Je suis pour le débat d'opinion mais pour que celui-ci ait un sens; pour qu'il soit tout simplement possible, on doit respecter, préserver, protéger de toutes nos forces la distinction entre les faits et les opinions. Si les faits deviennent des opinions, il n'y a plus de débat, il n'y a plus qu'un espace de rêveurs, de lunatiques qui se croisent, chacun avec son monde. Imaginez que certains affirment qu'en 1914, l'Allemagne a envahi la Belgique et que d'autres soutiennent que c'est la Belgique qui a envahi l'Allemagne. Que voulez-vous qu'ils se disent... Le monde commun n'existe que s'il y a des vérités factuelles qu'on ne peut changer à volonté. Dans le «il est interdit d'interdire», c'est cette interdiction élémentaire qui saute. Sous prétexte de radicaliser le débat d'opinion, on se retourne contre sa condition même.

Dans les années 70, on a compris cependant que l'histoire de la Seconde Guerre mondiale enseignée à l'école était faite de beaucoup de mensonges, notamment sur la collaboration. Le film le Chagrin et la pitié a été une révélation de ce mensonge officiel. Cette génération n'avait-elle pas du coup des prédispositions à voir de l'imposture partout ?

Sans doute. La mémoire française a été dominée par le gaullisme et le communisme, l'un et l'autre tendaient à valoriser la Résistance et à voir dans la collaboration non la participation à la solution finale mais seulement la honte de l'armistice. Je ne nie évidemment pas la nécessité pour l'histoire de se compléter, de se réviser sans cesse. N'oublions pas cependant que le XXe siècle a été le siècle de l'extrême fragilité des vérités factuelles: les événements ont été soumis de force à l'idée qu'on se faisait de l'Histoire.

Le phénomène était moins flagrant dans les siècles précédents ?

Oui, car cet arraisonnement de l'histoire par l'Histoire est un trait totalitaire. Au siècle de l'idéologie, rien ne devait être sans raison. Il n'y a pas de raison, au sens marxiste du terme, dans les chambres à gaz. Ce qui est logique pour le marxisme, c'est que les patrons exploitent les ouvriers. Il ne conçoit pas qu'au nom d'un peuple, un homme décide de débarrasser la terre entière de tous ses juifs dont la majorité, qui plus est, sont des bourgeois. Si on annonce aux orthodoxes de la lutte des classes que cela n'a pas eu lieu, c'est comme si on leur retirait une épine du pied. Le principe de raison triomphe.

Que pensez-vous de la loi Gayssot qui punit spécifiquement le délit de négationnisme ? Croyez-vous que la loi peut être efficace ?

Plus effrayante que la plus terrible des injures, il y a cette phrase prononcée sur le ton du constat: «L'extermination des juifs est une invention.» C'est de l'incitation à la haine raciale. Malheureusement, ceux qui ont poursuivi les négationnistes sous ce chef d'inculpation ont été constamment déboutés par les tribunaux. D'où la loi Gayssot. Cette loi, je vois bien qu'elle est contre-productive, qu'elle confère aux négationnistes l'auréole du martyr, qu'elle fait apparaître la vérité historique comme une vérité officielle, et les historiens non négationnistes comme les membres d'une Eglise. On aimerait qu'il y ait d'autres lieux que les tribunaux pour fixer des limites; mais quand on voit apparaître ici ou là des thèses universitaires négationnistes, on se dit que les autres institutions ne jouent pas leur rôle. Bref, dans cette affaire, on n'a le choix qu'entre des inconvénients.

La commémoration de la Shoah provoque un certain agacement dans l'opinion, notamment chez les jeunes qui n'ont pas vécu la guerre, et qui ne sont pas non plus nourris comme les baby-boomers par les idéologies.

Cette ambiance commémorative peut irriter les jeunes générations. Mais il ne faut se crisper sur ce conflit et dire :ceux qui veulent commémorer ont raison et ceux qui sont irrités ont tort. Pour ma part, je suis agacé par une mémoire exclusivement concentrée sur le crime. Quand on parle de devoir de mémoire aujourd'hui, c'est toujours pour se souvenir d'un crime. Or, le passé, c'est aussi la culture, c'est aussi un recours, c'est aussi une source d'inspiration.

(1) Ce document secret prétendument découvert en 1920, «révélait» une conjuration juive mondiale. En fait, c'était un faux, fabriqué par la police secrète tsariste qui tentait d'expliquer les difficultés de l'empire tsariste. La plupart des journaux accréditèrent le document, puis le dénoncèrent comme faux, un an après.

(2) Linguiste américain, auteur de la préface du premier livre de Faurisson.

(3) Librairie et lieu de rencontre de toute l'ultragauche française dans les années 60 et 70.


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