Quel est cet acharnement à ne vouloir voir du conflit
israélo-palestinien que la culpabilité d'Israël alors que la vérité
de ce conflit a explosé au grand jour à Durban ? Quel est cet
acharnement à refuser de lier ces informations qui, de Kaboul à
Alger, d'Islamabad au Caire, alimentent la tragédie qui se joue
tous les jours à Jérusalem sous nos yeux ouverts et
aveugles ?
L'appel de Théo Klein dans la page Débats du Monde
(6 septembre) est noble et généreux. Il se fonde sur le
pari que l'intelligence et la générosité irriguent le cœur et
l'esprit des hommes. L'honneur d'Israël résiderait dans le geste qui
aiderait et saluerait la naissance de l'Etat de Palestine. Soit.
Mais ces gestes symboliques n'ont-ils pas déjà été faits à Camp
David, à Taba il y a un peu plus d'un an ? Aujourd'hui, est-ce
cela le fond du problème ? Est-ce le manque de Palestine qui
fonde l'ivresse meurtrière et haineuse qui fait tituber le monde
arabe et le monde musulman dans une stupéfiante régression ?
Celui qui s'est fait exploser avec sa bombe dans une pizzéria à
Jérusalem l'a-t-il fait pour que la Palestine voie le jour ou pour
tuer du juif ?
Théo Klein parle de paix, d'Etat, de peuple en lutte pour
reconquérir une dignité nationale. Il semble que ces catégories ne
soient pas celles qui ont été utilisées à Durban lors de la
Conférence mondiale des Nations unies sur le racisme. Il semble que
les passions qui agitent le monde arabo-musulman se situent
ailleurs, dans un autre registre que celui du politique. Pourquoi
est-ce en Egypte, pays qui a signé la paix politique avec Israël,
que se développent les mouvements négationnistes les plus radicaux
(ceux qui mettent en cause la réalité de la Shoah) ? L'Egypte
n'a-t-elle pas récupéré la totalité de ses territoires ? Le
Liban, dont Israël s'est retiré, manifeste-t-il une volonté de paix,
alors qu'il est sous domination syrienne ?
On peut parler de paix avec un ennemi qui partage un minimum
commun. L'épuisement réciproque peut être fondateur d'un même
langage. L'illusion serait de croire que l'on peut parler de paix
avec celui qui fonde son projet de vie sur l'anéantissement de
l'autre. L'OLP a-t-elle abandonné sa charte pour mieux adopter celle
du Hamas ?
Tant que le conflit israélo-palestinien était resté dans les
catégories politiques d'un conflit national - deux peuples pour une
même terre -, il pouvait trouver une solution, celle que Théo Klein
propose, le partage et la création de deux Etats. Faut-il rabâcher
que cette idée a déjà été par trois fois repoussée par la partie
arabe, en 1948, en 1970 à Karthoumet, l'été 2000 à Camp David ?
On peut, on doit, comme le propose Théo Klein, forcer l'idée pour
qu'enfin la chimère palestinienne donne corps à un Etat adulte et
responsable.
Mais est-ce cela l'essentiel ? La folie qui nourrit les
passions arabes se résorbera-t-elle avec cette création ? N'y
a-t-il pas là une majestueuse illusion à penser qu'aujourd'hui c'est
par ce biais qu'elle reculera ?
Que lisons-nous sur la carte de ce monde ? Nous apprenons
qu'en Egypte, ce sont des homosexuels qui sont pourchassés non
seulement au nom des codes de la vertu islamique mais surtout parce
que la confirmation de leur satanisme viendrait de leurs liens avec
des "agents sionistes".
Ce procès moyenâgeux a des
antécédents dont le caractère obsessionnel phobique
"sionisto-sexuel" pourrait faire rire s'il n'avait pas d'effets
tragiques. Il y a trois ans, un supposé aphrodisiaque corrupteur de
la vertu des femmes de haute Egypte était identifié, après enquête,
dans un chewing-gum importé d'Israël. Le "complot sioniste" a
ceci de commun avec les femmes, dans l'imaginaire islamiste, qu'il
partage le statut de victime expiatoire, de causalité démoniaque du
malheur arabe.
Que se passe-t-il chez les talibans afghans ? Un procès est
fait à des Occidentaux représentant des ONG humanitaires accusées de
prosélytisme chrétien. Les employés afghans seraient passibles de la
peine capitale, coupables d'apostasie.
Que se passe-t-il en Algérie ? Des femmes célibataires sont
bastonnées par des bandes de furieux, traitées de prostituées parce
que célibataires. C'est aussi au Pakistan que des femmes sont
vitriolées au nom des mêmes exigences de vertu. Faut-il rappeler les
dizaines de morts, les familles assassinées, les jeunes égorgés, les
filles kidnappées toutes les semaines en Algérie ?
Faut-il faire l'inventaire du monde arabe qui s'est posé à Durban
en porte-parole de l'antiracisme ? De quel côté se trouve
aujourd'hui le totalitarisme ? Où se trouve le fascisme ?
Qui a fait de la haine de l'autre la matrice de son système
éducatif ? Qui remet au goût du jour le mythe des crimes
rituels commis par les juifs ? Qui fait réciter à des enfants
une forme renouvelée des Protocoles des Sages de Sion ?
Quel rapport cela a-t-il avec Durban et la Palestine ? Cela
met en évidence l'absence de démocratie dans le monde arabo-musulman
qui regroupe la quasi-totalité des Etats terroristes. C'est pourtant
ce même ensemble qui s'est retrouvé uni à Durban pour condamner
Israël au nom des droits de l'homme. Peut-on en rire ? L'Europe
va sans doute hausser les épaules et considérer que Durban ne
relevait que du folklore d'un Orient excessif...
Il y a bientôt une année, la mort en direct d'un enfant
palestinien avait désigné aux opinions publiques la culpabilité des
soldats d'Israël. En plein moment d'examen de conscience sur le
passé algérien autant que vichyste, il y avait là une aubaine à peu
de frais : pouvoir transférer sur ce juif israélien les
culpabilités additionnées de Papon et d'Aussaresses. Quelle
chance ! Ces juifs, éternels emmerdeurs, brandissant leur
Shoah, enfin pris la main dans le sac de leurs propres crimes !
José Bové, qui a tout compris de la situation en trois jours de
visite, est déjà allé proposer du roquefort aux Palestiniens. Nous
avons même eu droit, dans le feu croisé haineux, au succès d'un
livre concluant à l'illégitimité d'Israël, pour la raison que
"l'industrie de l'Holocauste" serait pire que la Shoah
elle-même.
Le malheur palestinien est réel. La détresse des jeunes
Palestiniens est réelle. La catastrophe pour les Palestiniens est
réelle. Personne ne la conteste même si son instrumentation destinée
à la mettre en balance avec la Shoah relève de la propagande. La
revendication palestinienne est légitime. Les Palestiniens ont droit
à ce que les juifs réclamaient pour eux-mêmes : le droit de
vivre libres à l'intérieur de leur Etat. Mais ce droit ne saurait se
fonder sur la négation du droit de l'autre. Il ne saurait se bâtir
sur le projet d'anéantissement de l'autre.
En cultivant cette chimère, en signifiant aux Israéliens qu'ils
doivent devenir minoritaires dans leur propre Etat, au nom du
"droit au retour", la revendication palestinienne trahit la
volonté ultime de destruction de l'Etat juif. En prétendant que
Jérusalem serait dépourvue de toute identité juive, c'est à un
négationnisme identitaire que se prêtent certains discours.
Mais à qui incombe la faute de ce malheur palestinien, de cette
"humiliation arabe" ? Au "complot sioniste" ou à
la corruption dénoncée par certains Palestiniens ? Cette
incapacité à porter un regard critique sur leur propre histoire
interdit aux peuples arabes de penser la stagnation ou la régression
politique qui sont le lot commun des Etats qui les rassemblent.
Israël n'est pas un Etat au-dessus de tout soupçon. La politique
de ses dirigeants n'est pas au-dessus de la critique. Ce à quoi
Israël est confronté depuis sa naissance ne relève pas de la
critique de sa politique. Aucun autre Etat au monde n'a été et n'est
à ce point victime du déni répété et reformulé de son droit à
être.
Il aura fallu plus de cinquante ans à des esprits éclairés pour
percevoir la réalité de l'avenir radieux proposé par le stalinisme,
dissimulée sous le sympathique manteau des mots du progressisme.
Combien de temps faudra-t-il pour voir la réalité politique de
l'antisionisme ? Ce progressisme des imbéciles aura été aussi
émancipateur pour les masses arabes que le communisme le fut pour
l'imaginaire occidental, soviétique, africain, chinois ou
vietnamien.
L'espoir de Théo Klein se fonde sur ce qu'il y a de commun dans
l'idée d'humanité. Au regard de l'Histoire, on demande à vérifier
car c'est d'abord un immense sentiment de solitude qui unit
aujourd'hui le peuple juif. Et si à Durban, comme jadis à Nuremberg
ou à Moscou, c'était une nouvelle barbarie qui se levait ?
Jacques Tarnero est chercheur associé au
CNRS-Cirejed (Centre interdisciplinaire de recherche sur les juifs
et la diaspora).