Antoine Peillon

 

TERROIRS

 

 

   Avant de reprendre la route, embrasse encore du regard cette humble réalité de terre et de feuilles où tu lis ce qu'elle propose à chacun.

   La poésie est à ce prix : le passage dans l'horizon des mots imprimés - qui est le lieu où tombe l'œil du lecteur.

 

                                André Hardellet, Les Chasseurs II.

 

 

 

 

 

   Rien de ce que l'esprit humain a inventé ou découvert au cours des âges en fait de prescriptions, d'entraînement, d'exercices ou de méditations n'a quoi que ce soit de commun avec ce fait original et simple de la rencontre.

(...)

   On ne trouve pas Dieu en restant dans le monde. On ne trouve pas Dieu en sortant du monde. On trouve celui qu'on ne peut atteindre en allant à la rencontre de son Tu, de tout son être, en portant avec soi tout l'être du monde.

 

                                Martin Buber, Je et Tu.

 

 


 

Avant-propos

 

 

 

Chair du monde

   « L'homme est la mesure de toute chose », souffle Protagoras, du fond de sa nuit. On peut inverser le propos du sophiste. Les choses donnent la mesure de l'homme, de sa gloire et de sa déchéance, de sa conscience et de sa négligence. Les paysages sont les miroirs où se reflètent la sagesse et la folie. Sagesse du montagnard ; folie de l'ingénieur des Ponts et Chaussées!

   Quelle est la mesure de l'homme ? Une nuit d'août, limpide comme en aucun autre temps, tu regardes le ciel, reposant de tout ton long dans l'herbe parfumée par le soleil de la journée. Tu sens le poids de ton corps sur le pont du vaisseau terrestre : lourd, de plus en plus lourd. Tu te vois tourner avec le globe, filer dans la nuit à une vitesse sidérale. A gauche, à droite, devant, soudain derrière toi, les étoiles sont tes sœurs, blackboulées dans le vide. A ta mesure. Minuscules dans ton néant dont l'infini crève les limites - même expansives - de l'univers des physiciens.

   Vertige de la nuit. Sur ton épaule, dans ton cou, un insecte appelle ton attention d'une caresse de brin d'herbe. Pas de réflexe de tueur, ce soir. Pas de main claquante sur ta peau nue. Tu crois reconnaître un contact, peut-être recherché. La fourmi, le pince oreille - peu importe ! - ressentent-ils ta chaleur comme le rayonnement d'une pierre, sous un ciel dont ils ne verront jamais les étoiles ?

   Quelle est ta mesure ? La solitude des astres, ou celle de l'insecte ? La compassion des éléments qui t'ignorent, malgré le lien que tu t'inventes avec eux ? Un peu de froid te saisit - vent, rosée - sur ta couche d'herbes. Et, fin du songe, tout s'écroule. Les rêves durables se construisent dans la durée. Auras-tu encore le courage de parfaire, libre, ton amour du monde ? De sortir de ta gangue ?

 

 

***

 

Paysage, visage

   Elisabeth et Pierre Sigwalt sont agriculteurs à Silhac, en Ardèche. Tous deux ont participé au concours « Mon paysage, nos paysages » lancé par le ministère de l'Environnement. Comme neuf mille autres Françaises et Français de tous âges et de toutes régions, ils ont envoyé une photographie de leur coin de terre préféré, accompagnée d'un texte de commentaire.

   L'image choisie est magnifique. On y voit leur ferme de la Blache sous la neige poudreuse, ses murs de pierres rousses, les terrasses de cultures, les bois sombres d'épicéas tout autour. Elisabeth et Pierre ont écrit : « Cette ferme était abandonnée. Ici, il n'y avait plus de paysage. Les genêts et les ronces envahissaient tout. Les terrasses en pierres sèches, gagnées sur la montagne par un long labeur et une infinie patience, s'écroulaient. Depuis, nous habitons cette ferme. Nous avons lutté contre la broussaille, remonté les pierres. Un paysage n'est pas une fin en soi. C'est la manière éblouissante et étonnante dont s'exprime le travail du paysan. »

   Contemplant leur ferme sous la neige, du versant d'en face, les Sigwalt ont eu cette intuition : il n'y a rien de moins naturel, rien de plus humain qu'un paysage. Donc rien de plus fragile, changeant, fuyant et présent à la fois, « autre » en quelque sorte, que le paysage. La ferme était abandonnée ; il n'y avait plus de paysage ! La ferme est de nouveau habitée ; le paysage est éblouissement, ou bien encore étonnement ! Aujourd'hui, Elisabeth et Pierre parlent de leur terroir comme ils parleraient d’eux-mêmes ; ils l'aiment comme ils s'aiment.

   Propos qui font étrangement écho à la réflexion de l'économiste Alain Lipietz : « Dans "paysage", il y a "pays", il y a presque "paysans", il y a presque "visage". Un territoire, expression d'un travail social, face à nous, sous notre regard. » Le paysage est figuration de la culture dans la nature. L'homme a la capacité de se retourner vers lui, de le contempler à distance, et de le respecter comme son prochain.

 

 

***

 

En chemin

   Que sont devenus le pays, sa matière et son âme ? Sous l'écume des journaux télévisés dévitalisés de tout débat, des millions de femmes et d'hommes aspirent à une vie authentique, libre et responsable. Hors l'artériosclérose autoroutière, la nature s'insinue partout où la technique n'a plus les moyens de maintenir ses mensonges plaqués Inox. Dans les cœurs aussi, et les esprits.

   Certains savent encore que la terre façonne l'homme et réciproquement, qu'elle n'appartient qu'à Dieu, mais est promise à tous, qu'elle donne la vie et que s'y perpétue la mémoire des disparus. Nombreux sont déjà celles et ceux qui sont passés outre les remparts lézardés du « nouveau Moyen Age ». Ils se refusent aux actes qui délient le monde. La nuit, le hêtre, la chouette et l'étranger un peu sombre ne leur font plus peur. Ils sont sûrs de partager un même espoir de justice et de paix.

   Approches maladroites de cette humanité confiante, voici quelques portraits, paysages et fables glanés sur les sentiers de l'hexagone. Je pense, ce soir, à tous ceux qui m'ont ouvert leur porte. Je dédie ces pages aux heureux gardiens des terroirs.



 

Béarn

Les rêveurs d'ours

 

Lundi 21 juin. Été.

   Lurbe-Saint-Christau. Une heure de retard ! Le ciel est gris. Il fait chaud. Lourd. Jean-Pierre Bergès, le médecin des bergers d'Aspe, m'a attendu un long moment. Puis il est parti seul en montagne, au col d'Aran, pour faire une prise de sang à Jean-Louis Athéret, dit "Pélut", 67 ans... et 700 brebis sous sa garde. Je peste contre Air Inter et la nationale 134. Au téléphone, Paule Bergès me dit en gros comment retrouver son mari. Sinueuse départementale 294 qui monte au col de Marie-Blanque. Ce « petit col de rien du tout », selon Kenneth White, mais qui fut tout de même l'enfer de certains grands du Tour de France : Thévenet, LeMond... La voiture grimpe à peine, en deuxième vitesse ! Silence noir des sapins dans les bois de la Pène d'Escot et de Bergoueits, où la montée puis la descente se confondent. Éblouissement, quand je sors de la forêt, au-dessus du plateau de Benou : la main de Gargantua ouverte en plein ciel, bien plate, couverte d'une herbe d'Ir­lande et de chevaux, où s'entrecroisent les lignes de chance, de vie et de je ne sais quoi encore : cent ruisseaux qui forment le torrent d'Arriou Tort, « l'eau tortueuse ».

   Voici la chapelle Notre-Dame-de-Houndas et l'ombre paisible de ses deux tilleuls. La piste, à droite. La piste vite complètement défoncée. Une dernière borde. Un sapin qui se balance : un couple de corneilles et un couple de percnoptères d'Egypte - des Maries-Blanques - viennent de se poser sur sa cime et me contemplent, figé derrière mon pare-brise. Au nez, je pousse au plus loin du chemin, six kilomètres au compteur. Je vais tuer la voiture. Des lacets dans la hêtraie-sapinière, une butte, la pelouse et les Bordes Cabanes où je mets pied à terre : la vraie montagne, celle qui en impose. Au nez encore, une course jusqu'au col d'Aran. Une demi-heure dans un silence étouffant. Je surveille la lisière du bois de la Herrère, au fond du vallon. Ours, je t'y devine... Les croupes vertes du col, ses gouffres où criaillent les chocards. Quel aimant me tire si fort ? Pas de pause. Je re­descends sur les cabanes de Couyassalès, sans même les apercevoir, sans savoir que je vais tout droit chez Pélut.

   Là-haut, dans mon dos, le ciel vire au noir. Des coups de fouets qui approchent, et les premiers grêlons criblent l'air chaud. Pas le temps de mettre la veste ; je fonce tête baissée vers la première cabane. Les chiens aboient, la porte s'entrouvre, je m'engouffre, complè­tement trempé. Le Dr. Bergès, Pélut et Annie - la jolie fille du berger - m'accueillent comme s'ils m'attendaient. A peine les présentations sont faites qu'une assiette de soupe aux vermicelles m'arrive entre les mains. Le berger et son médecin parlent des maires de la vallée, de certains ministres et du tunnel du Somport, des vrais et des faux bergers, de l'hypertension et des ours familiers qui disparaissent sans laisser de trace. Bref, beaucoup de politique. La parole est libre, presque détachée.

   Au retour, Annie nous accompagne jusqu'au col d'Aran. Le crachin nous rafraîchit. Jean-Pierre Bergès préfère rejoindre les Bordes Cabanes en passant juste sous la crête de Saubajots, dans les rhodos, à la lisière d'une hêtraie où son chien disparaît un moment sur la piste parfumée d'un chevreuil. Le regard tendu, il écoute, il sent la montagne en marchant. Il est déjà en septembre, ou en novembre, aux aguets des perdrix grises et des bécasses. L'après-midi est sombre. Manquent tout de même les premières neiges.

 

Mardi 22 juin.

   J'ai retrouvé Lescun. Souvenirs d'octobre 1975 : les fumées au ras des toits ruisselants, les spirales de l'autour, l'ortie dans la passoire à lait et le miel des guérisseuses... Les brebis venaient de descendre des estives, sous la neige. Lescun, c'était le nid des ours, mais - magie noire de la strychnine ! - « on » les a tous empoisonnés.

   Dix-huit ans sont passés, et je rôde de nouveau au lac d'Ourbiette. La pluie tombe à tor­rent. Je me réfugie dans la cabane de Pédain, au pied des Aiguilles d'Ansabère que je ne vois pas. D'ailleurs, noyé dans les nuages, je ne vois même pas les vaches qui sont à dix mètres à peine. Je ne vois rien. J'entends le tonnerre et les sonnailles.

   Une éclaircie, et je monte vite à l'assaut de la montagne d'Escoueste. Quatre cents mètres de pierriers raides. Et la crête. L'orage se défoule sur la Table des Trois Rois, à portée d'éclair. Fracas effroyables. Puis, nuage couleur d'ardoise tout autour de moi et silence de plomb. Des rubans de lumière me courent sur les jambes. La foudre ! Je me précipite vers le lac de Lhurs. Terreur et bonds d'isard. J'oublie les lagopèdes que je suis venu chercher. L'ours reste à l'abri, dans sa reposée.

 

Mercredi 23 juin.

   André Etchelecou a un sens inné de l'élégance. Je dis ça sans ironie. Il est en train d'es­calader la crête presque verticale qui nous sépare du lac du Montagnon, au-dessus du plan d'Arrioutort (Laruns, en Ossau), en tenant bien haut son parapluie de ville. Moi, pauvre de moi, trébuchant dans l'éboulis, sous une pluie continue, je m'accroche à deux mains aux rhododendrons. En passant la ligne des 2000 m d'altitude, nous jubilons tous les deux. Nous sommes seuls en montagne. Les nuages, la pluie, la brume rendent impos­sible toute orientation, mais nous plongent dans le mystère. Nous nous sommes trompés de crête ! Nous avons grimpé trop haut, et voici, à quelques mètres, la masse jaune et grise du Montagnon d'Iseye qui nous surplombe.

   Nous avons marché tout au long de la crête, sur l'échine de la montagne. Plaisir d'oi­seaux de proie. André Etchelecou a pris les devants, quand nous sommes descendus vers le Fond de Besse dont il connaît chaque mare, chaque lac, chaque bouquet de hêtres tortil­lards. Sur le seuil de la cabane de Besse, d'où l'on contemple tout le vaste cirque, nous avons sorti les jumelles du sac à dos, comme si l'ours allait soudain passer sur le versant d'en face, sous le Pène Hourque, juste pour nous faire plaisir. Fol espoir ? André Etchelecou est un scientifique rigoureux, professeur à l'université de Pau, montagnard chevronné. Il ne rêve qu'à des choses probables...

   Ce soir, nous avons dîné chez les Bergès. Ils ont fait rôtir les épaules d'un isard que Jean-Pierre avait chassé l'hiver dernier. Un Béarnais ne peut pas honorer mieux ses hôtes. Mais « le docteur » sait ce que bien soigner veut dire. Surtout les bergers. Il connaît leur secret : « En général, ils se portent mieux quand ils sont dans la cabane que quand ils sont dans la vallée. Ils y sont plus heureux. Le berger pense, dans sa solitude. C'est comme ça que la montagne lui devient indispensable. D'ailleurs, chaque année, les plus vieux m'annoncent que c'est la dernière fois qu'ils partent, mais la saison suivante ils re­montent encore. Ils ont une sorte de fierté, par rapport à l'homme des vallées. Au mois de mai, ils deviennent fous. Ils sont comme les brebis. Ils montent jusqu'à la mort. »

 

Jeudi 24 juin.

   Jean-Louis Athéret est allongé dans l'herbe, son bâton contre lui et les jumelles dans la main gauche. Sous un soleil timide, il surveille ses brebis qui s'en vont vers les à-pic de l'Ourlène. Annie leur court après, pour les faire revenir. Jean-Louis sourit à la montagne en évoquant ses souvenirs : « Quand le vieux n'est plus venu, j'ai gardé ses brebis. Il est mort à 104 ans, mais il était lucide jusqu'à la fin. La cabane était du côté de ma mère, les Pélut. Moi, ils m'ont envoyé ici tout jeune, faible. Si maintenant je suis gros, j'étais comme ça (il me montre son petit doigt), maigre. Le vieux qui était ici, il me faisait les fromages et en échange j'allais chercher l'eau. J'avais beaucoup de respect. Il s'appelait Jean-Pierre Saffores. Il me prenait par le cou, il me racontait Verdun.

   » Après, j'étais devenu grand, j'avais 17 ou 18 ans, j'allais au bal, je pensais plutôt à autre chose !, et lui me parlait de la guerre de 14... On était ensemble dans la cabane. Mais, chacun son troupeau ! Il faisait ses fromages. J'allais chercher les vaches tous les soirs et les brebis quand il fallait, mais les brebis elles revenaient, ou elles ne revenaient pas. Vous voyez comme elles sont là : elles redescendaient avec Annie et maintenant elles vont tout à l'envers. »

   Annie nous a rejoints. Dans la cabane, nous mangeons la rituelle soupe aux vermicelles et du fromage de brebis. Pélut me parle alors des ours : « J'ai été voir les deux qui sont dans l'enclos de Borce, mais ils ne sont pas si jolis que ceux qui sont venus ici en juillet 1991. Oh, mais qu'est-ce qu'il était joli celui qui est venu la première nuit ! Ma fille l'a pris en photo. Il devait faire 120 kg peut-être. L'autre, le Familier, était plus petit. La première fois que je l'ai vu celui-là, il hochait la tête d'un côté et de l'autre. Je lui ai crié : "Je vais t'en sortir, de mes brebis !". Alors je lui ai couru après avec la lumière. Il a fait deux sauts et il a disparu. Il allait très vite. Pourtant, quand on l'avait vu, avec ma fille, il marchait tout doucement, tout doucement, au milieu des brebis. Ils sont très malins, ces ours ! Le premier était marron brûlé. Qu'est-ce qu'il était joli, et costaud ! On l'a vu de tête, on l'a vu sur le côté, on l'a vu sur le derrière... Le petit était moins joli. Il avait les jambes écartées, une bosse blanche sur le dos et il baissait la tête.

   » Le premier est venu derrière la cabane, le 20 juillet 1991, entre deux et trois heures du ma­tin. Je l'ai vu à un mètre d'ici. Il ne m'a pas fait peur : j'étais tellement content de le voir. Je l'ai regardé opérer. Il était monté sur la brebis et l'a mordue au cou. Elle a bêlé deux fois. Après, il l'a retournée, toujours couché dessus. Il tenait, avec ses pattes avant, les pattes arrières de la brebis. Il lui a dévoré le pis, puis a fait glisser la peau avec ses dents tout le long du corps pour manger la viande. On était à trois ou quatre mètres. On lui a jeté des petits cailloux. Il grognait en relevant la tête et en nous regardant. Il n'est pas venu vers nous. Nous, on a pas eu peur, parce qu'on connaissait les histoires des vieux : l'ours n'a jamais attaqué l'homme, jamais, jamais, jamais !

   » Il a mangé la brebis et il est parti. Les chiens l'ont suivi pour lui aboyer dessus. Il s'enfuyait vers le col d'Aran. De voir tout ça, ça nous a beaucoup plu. S'ils l'ont tué, c'est dommage. Mais personne ne l'a revu depuis le 1er juillet de l'an dernier. Il a com­plètement disparu. Les gardes ont reçu une lettre anonyme. L'ours était dans un gouffre, entre le col de Lariou et le pic Massibé... » Jean-Louis Athéret devient pensif. Il parle dou­cement : « L'ours, ça vous donne une crainte. Et la crainte, c'est quelque chose de vivant. Quand vous voyez les copains, une nuit, qui crient : "Brrrrrou, l'ours, saloperie, bordel de Dieu, il m'a mangé une brebis ! C'était la meilleure ! - parce qu'on dit toujours que c'était la meilleure -, putain, il me l'a prise en traître, il va falloir que je fasse mon de­vis..." Tout ça manquerait un peu dans la vie, oui. »

 

Vendredi 25 juin.

   André Etchelecou ne rêve qu'à des choses probables... Nous n'avons pas fait plus de trois cents mètres sur le sentier, depuis que nous avons laissé la voiture, qu'il découvre la trace de l'ours, parfaitement moulée dans la terre détrempée. Le ciel est bleu - enfin ! - et le soleil caresse la crête de Bergout où se détachent les silhouettes nerveuses des juments. Sur plus de deux kilomètres, nous allons d'empreinte de "main" en empreinte de "pied". André prend des mesures : 125 mm pour une patte antérieure, 115 mm pour une posté­rieure. Et quelles griffes ! C'est un gros. Sans doute le fameux Papillon, un mâle qui a déjà beaucoup vécu et qui se promène chaque été à travers tout le Haut-Béarn. Il était passé sur notre sentier, dans la nuit, après avoir fait un dégât sur le bétail d'une cabane proche.

   André me guide jusqu'à son coin secret, où il peut rester des heures sans bouger, assis entre deux racines. C'est une croupe abrupte, où s'accrochent de vieux hêtres et d'immenses sapins. Sur la mousse, on trouve à coup sûr des crottes de grand tétras. Une coulée, à peine marquée sur le sol, trahit le passage des sangliers. Mais l'ours aussi laisse ici des indices de sa présence. Ses poils sont pris dans la résine qui s'écoule du tronc qu'il a griffé et contre lequel il s'est frotté. Mon ami passe le sous-bois au peigne fin. Il se tourne vers moi, ironique, et chuchote : « Tu vois, il en reste au moins un ! »

 

Lurbe-Saint-Christau.

Salut, Vatanen !

 

Corse

 

Le lièvre d'Ortoli

 

   Sur le maquis caramélisé de Campomoro, le soleil plus blanc que de l'acier en fusion a rarement tapé aussi fort. Dans l'air immobile, toute vie s'est suspendue pendant quelques heures, essoufflée, éblouie, écrasée par le feu qui s'écoulait du ciel comme d'un haut fourneau. Antoine Ortoli a su attendre, assis à l'ombre fraîche de sa maison qui tourne le dos au sud et domine le golfe de Valinco. Appuyé au mur épais sur lequel court une vigne vierge, il a fumé et rêvé aux torrents glacés de l'Incudine. Ses yeux ont scruté, jusqu'à dix-sept heures passées, les minuscules voiles blanches, rouges, jaunes et multicolores qui glissaient sur le lointain outremer de la Méditerranée.

   Pour se venger de ce jour de braise, pour affirmer que la vitalité de la Corse ne s'est pas laissée cuire à mort, Ortoli décide de prendre sa vieille « quatre ailes » - ainsi l'appellent les enfants de la maisonnée - et d'emmener « l'autre Antoine » à la chasse au mouflon. Une traque sans arme, pour le seul plaisir d'approcher, dans la fraîcheur du crépuscule, les animaux aux cornes torsadées des Aiguilles de Bavella. Déjà, la brise de terre - la « terrane » -, chargée des senteurs de pins et de cistes grillés, annonce le soir en faisant frétiller les feuilles des eucalyptus qui bordent la route de Belvédère, comme mille et une girelles d'argent prises au palangre.

   Après le petit aérodrome de Propriano, où les Fokkers en rang sur la piste paraissent être des jouets dans les rayons obliques du soleil, et avant de remonter vers Sartène ( « la plus corse des villes corses », selon Mérimée), la voiture file au nord-est, roule tout droit dans la vallée du Rizzanese, passe sans ralentir le vieux pont génois de Spin'A Cavallu, s'élève vite, très vite, jusqu'à Olmiccia, et entre enfin dans la forêt de chênes verts de l'Alta Rocca. Sur la route, dans les virages, les petites camionnettes blanches des artisans corses, toujours pressées, doublent à tombeau ouvert, sans aucune visibilité. Contre un rocher : une petite croix et un bouquet de fleurs séchées. « C'est le destin... », soupire Antoine-le-Fataliste.

 

***

 

   Levie est traversé. Puis San-Gavino-di-Carbini, où commence vraiment la montagne. En une heure, nous voici donc à Zonza, sur la route qui monte en ruban lisse jusqu'aux Aiguilles de Bavella. Déjà les pins laricio rougeoient. Le soleil va bientôt se coucher der­rière les crêtes di a Cuciurpula et di u Carbone. Ortoli s'accroche au volant, appuie sur l'accélérateur, négocie à la corde le dernier virage à droite qui débouche sur le col, sa croix et la statue immaculée de Notre-Dame-des-Neiges. Il n'a pas le temps de freiner ou de faire une embardée, pour éviter le lièvre dressé sur son arrière train en plein milieu de la chaussée, ses oreilles auréolées par la lumière du soir.

   Au dernier instant, le vif animal fait un bond désespéré au-dessus du capot, mais vient taper contre le pare-brise, juste devant moi, avant de rouler sur le bas-côté. Ortoli range vite la « quatre ailes » assassine devant le monticule de pierres où sont posés les ex-voto à N.-D.-des-Neiges. Il est blême. Il marmonne (est-ce une prière ?) en marchant à grandes enjambées sur l'asphalte, vers le lieu du choc. Il traverse le talus, foulant sans y penser les petites fleurs jaunes des salades de porc, les guirlandes violettes des vesces, des oeil­lets roses. Il suit sans hésiter une piste me semble-t-il invisible. Quelles herbes légèrement froissées ont guidé sa recherche ? Le voici à genoux dans un massif de thym herbe-à-ba­ron, penché sur le corps allongé de notre lièvre.

   L'ombre bleue des Aiguilles de Bavella couvre maintenant les pelouses du col. Le vent de nord-est siffle dans les cimes ployées des pins. Soudain, il fait froid. Mais, sous la main d'Antoine-Nez-de-Renard, le lièvre est une boule de poil chaude et palpitante, dont les battements de coeur se calment peu à peu, alors que la peur se transforme en espoir d'être sauvé. Vite, le couteau sort de la poche. Une branchette est taillée, puis placée, avec un peu de ficelle, en attelle sur la patte cassée du lièvre qui se laisse soigner.

   Ortoli pose sa veste à terre et couche le blessé dedans. Oubliés, les mouflons ! Tout le monde en voiture... Je tiens le lièvre sur mes genoux et, jusqu'à Levie, nous roulons à un train de sénateur. Dans la fraîcheur de la nuit, par les fenêtres ouvertes, les parfums de résine et de citronnelle nous grisent un peu, rendent l'âme volatile. Au-dessus du sombre plateau de l'Alta Rocca, que notre route domine, les étoiles filantes rayent le ciel violet de traits d'or blanc.

 

***

 

   Chez Laetitia et Marie, deux tantes d'Ortoli, qui habitent une maison de granit sévère comme un château fort, notre arrivée est un triomphe. De la rue, où tous prenaient le frais avant le souper, les voisins, cousins, neveux et nièces accourent en silence dans le vesti­bule dallé de marbre blanc, montent le large escalier en chêne noirci par le temps, s'ali­gnent respectueusement contre les murs du salon auxquels sont accrochés douze fusils. Au milieu de la pièce, Antoine-au-Lièvre dépose doucement son précieux balluchon, d'où dépassent deux longues oreilles, sur la table du billard.

   La conversation commence mezza-voce. C'est un jeu fantaisiste d'affirmations et de démentis qui s'improvise peu à peu autour de l'animal. Les sourires illuminent les vi­sages, mais chacun joue sérieusement son rôle. L'un dit : « C'est un âne. » Et le deuxième soutient : « Non, c'est une vache ». Sans déraison apparente, chacun donne ses arguments d'un air réfléchi, écoutant l'autre en hochant la tête. Mais les yeux brillent dans l'ombre. Malgré la tranquillité des gestes et  des paroles, on sent qu'une grande joie est entrée dans la maison. Le lièvre, lui, semble écouter cette controverse en philosophe et exprime sa confiance en laissant rouler quelques crottes sur le feutre vert du tapis.

   Mais Laetitia a soudain un autre ton quand elle s'adresse à son neveu de Campomoro. On dirait presque qu'elle chante : « Antoine-le-Consciencieux, tu as réparé le mal que tu as fait. C'est ton destin. » Les sourires se sont effacés et les yeux semblent rêver dans l'ombre. « Le lièvre était sur ta route, poursuit-elle, et c'est une créature de plus dans notre maison ». Avec la main droite bien ouverte, elle caresse doucement les oreilles sensibles de la même façon recueillie qu'elle a souvent touché du bout des doigts le front des nou­veau-nés en faisant secrètement le voeu que Dieu les protège.

 

***

 

   Voici, en ce soir de juillet, Antoine de Campomoro confirmé intercesseur du clan Ortoli auprès du sauvage, auprès de la nature corse, parmi ceux qui savent que tous les des­tins sont liés. Un lièvre maintenant lové dans sa veste, et des mouflons, des gypaètes, des aigles depuis longtemps dans ses rêves et sa mémoire, il s'endort avec le sentiment d'un jour de plus passé sans déchoir.

   Au matin, je trouve Laetitia dans la cour de la maison. Sous les draps blancs qu'elle étend au premier soleil, un chien et une chienne font des efforts manifestes pour se perpé­tuer. A l'est, au-dessus du massif de l'Ospedale, les brumes annoncent de nouvelles cha­leurs. Accoudé à la table en châtaignier, Ortoli boit un bol de café fumant. Devant lui, le lièvre grignote des vesces et du trèfle que Marie vient de lui cueillir.

 

Sartène.

Cornouaille

 

La joie au péril de la mer

 

   « On aurait dit des coups de canon ! » Jean, de Kerbeuzec, écarquille des yeux terrifiés quand il parle de l'ouragan qui a ravagé, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1987, les envi­rons de sa ferme, à quelques centaines de mètres de la pointe du Milier. « Regardez, c'est incompréhensible : cet énorme cyprès, au bord du chemin, a été fendu en deux, comme une vulgaire bûchette, alors que le jeune pin qui pousse juste à côté s'en est sorti complè­tement intact. » Autre malheur, et autre chance aussi, la grange de Jean s'est effondrée sur elle-même, malgré ses murs de granit, mais la maison a tenu le coup. Pour raconter l'apo­calypse en cap Sizun, ce paysan des hauts de Pors-Péron, au regard gris-bleu suspendu à un lointain bleu-gris de ciel et de mer, a des gestes contenus et des mots choisis. Ici, on ne parle pas des tempêtes à la légère.

   Nous nous sommes rencontrés grâce à son chien. Me trompant de chemin, j'étais en fait entré dans une cour de ferme où finit la petite route qui monte de Pors-Péron, sans qu'une limite de propriété soit visible. Un jeune berger allemand était aussitôt venu m'accueillir par des aboiements et des bonds joyeux qui finirent par faire sortir son maître de chez lui. Aucune méfiance, pas de question indiscrète, beaucoup de tranquillité dans l'abord... Il pleuvait doucement et notre conversation commencée dans la cour s'est continuée sous le auvent où sont remisés les outils. Je prenais des nouvelles d'un autre paysan que j'avais connu près d'ici, à Kerergant - de l'autre côté de la D7 -, il y a quelques années. « Oh, avec sa vingtaine de vaches, il est le seul à tenir encore le coup. Mais des fois, il se demande s'il ne monte pas sur son tracteur juste pour voir le manège des lapins de garenne et des renards dans ses champs, au petit matin. »

   Tout autour de la ferme de Kerergant, comme à Kerbeuzec, les terres autrefois cultivées retournent à la friche. Les petits bois de pins et les landes de bruyères gagnent sur l'herbe et les cultures. Les chevreuils croissent et se multiplient, mais les vaches désertent les prairies. Sur sept agriculteurs que comptait il y a peu Pors-Péron, un seul est resté. Il a 32 ans et vit en célibataire. En Cornouaille, les quotas laitiers ont-ils fait plus de dégâts que l'ouragan ?

   En fait, on soupçonne autre chose. Un phénomène plus essentiel. Quand Jean avait entre dix et quinze ans, il courait la falaise avec ses camarades pour dénicher les mouettes et les goélands. Tous les enfants faisaient ça, « parce que les oeufs étaient jolis ». Par ce jeu et mille autres actions quotidiennes, l'homme affirmait sa domination sur la nature.

   Aujourd'hui, c'est la nature qui reprend le dessus, dans ce pays où les caprices de l'océan bousculent sans cesse les récifs, les falaises et les plages de sable ou de galets, mais aussi les haies et les maisons de granit construites comme des forteresses. Pendant des siècles, les gens ont tenu sur cette langue de roche, par stricte nécessité, développant un esprit in­croyablement souple dans l'instant, mais tenace à la longue, peu attaché aux conforts d'ici-bas - de toute façon inaccessibles - et très scrupuleux dans le commerce avec l'au-delà (des menhirs, calvaires et chapelles, presque partout !)... Comment pourrait-il en être au­trement sur cette « fin de terre » projetée au large, dont une cité légendaire, la ville d'Ys, repose déjà au fond de l'eau. « Là naissent et meurent des êtres couleur de roc, patients comme des éternels », écrivait Tristan Corbière, en voisin du Léon, dans son "Casino des Trépassés".

 

***

 

   Les paysans d'Armor ont le regard un peu absent - c'est-à-dire présent ailleurs - des marins. Et à Douarnenez, Audierne ou Saint-Guénolé, les marins-pêcheurs embarquent dans leurs petits chalutiers, le dos courbé, comme des paysans. Ils sont le deuxième peuple de la corne du Finistère. Les pléthoriques pêches à la sardine (jusqu'à un milliard de poissons les bonnes années !) mettaient, au début du siècle, plus de 900 chaloupes de 27 pieds de quille dans la baie.

   C'est avant le lever du jour qu'il faut venir sur le quai où accostent hauturiers et côtiers pour débarquer lottes, raies, bars, soles et limandes, daurades grises et colins, vieilles et roussettes, sans parler bien sûr des éternelles sardines et des thons qui alimentent les conserveries -les anciennes fritures- où les femmes de marins, coiffées de la penn-sardin, étêtent, éviscèrent et mettent en boîtes les petites « savoureuses ». Les poissons ne sont pas la seule manne de l'océan qui se prend chaque nuit dans les casiers, chaluts, fi­lets droits ou tournants, ainsi qu'aux hameçons des lignes et palangres. Les langoustines surtout, mais aussi les langoustes, homards, araignées, tourteaux et étrilles, comme les coquillages, alimentent des plateaux de fruits de mer qui font le beurre sur les épinards des pêcheurs.

   Sous l'oeil du vieux Morvan, le Reine de l'Arvor soulage ses cales des poissons fins (congre, lieu, bar) qu'il a capturés dans la baie de Douarnenez, le long des falaises des pointes du Milier, de Beuzec ou de Castelmeur, passant chaque soir au ras de la pente douce du cimetière où le soleil se couche, rouge et lent, entre les croix des tombes et les branches des pins tordus par le noroît. Le Reine de l'Arvor est encore en bois, comme l'étaient, il y a plus de cinquante ans, le Sainte-Anne d'Henri Gourmelen, ou le Jean Jaurès de Jean Stéphan, le Neptune de Grégoire Perrot, et les Bonne Mère d'Espérance, Fends les Vagues, Marchons en Paix et autres Travaille pour la Paix, dont les noms emblématiques en disent long sur les croyances et les espoirs des pêcheurs de Douarnenez-la-Rouge, Douarnenez-la-Résistante, qui était aussi cette paroisse de Douarnenez-la-Mystique où l'on suivait la messe avec « la carte de la CGTU glissée dans le missel à la page du Credo ».

 

***

 

   Fondus dans le même bain de mer, de roche et de ciel mélangés, les paysans et marins-pêcheurs de Cornouaille célèbrent tous les jours leurs fierté et liberté retrempées dans chaque nouvelle marée. Ils ont tracé, au-dessus des falaises du cap Sizun, un long sentier de douane, tout simplement pour « humer l'air qui soûle, dans le désabonnement univer­sel » (Tristan Corbière, encore). Ils ont, à Kerbeuzec comme dans les autres villages de l'intérieur, gardé une stalle dans les écuries pour le cheval d'orgueil. Ils ont, sur les quais argentés par les écailles de poissons, remaillé mille fois les filets bleus, mais laissé s'agrandir les accrocs à leurs pulls enduits de sel par les embruns.

   Et le 15 août, gens de mer avec gens de terre rassemblés - les adultes habillés de sombre pour ne pas offenser la Vierge, mais les petites filles enrobées de dentelles lumineuses comme de l'écume -, les femmes et les hommes de Cornouaille écoutent en silence des messes inspirées où il est question de justice. Puis, ils défilent en lentes processions où tous chantent, que ce soit au creux du vallon de Pont-Croix ou à la pointe de Penmarc'h. Veillant sur cette chiffonnade de récifs et de vagues, la chapelle Notre-Dame-de-la-Joie-au-Péril-de-la-Mer, dorée par les lichens, ouvre son vaste mur de granit nu, sur le côté, par une petite porte de bois battante.

 

Tréboul-Douarnenez, Pont-Croix, Audierne.


 

Vosges

 

La terre d'aucun homme

 

   « Ici, une fontaine ; là, un groupe de hêtres à travers les sapins ; plus loin, un torrent avec le gué pour le franchir, un roc à pic que contourne le sentier, une tour en ruine. » Ainsi le bon garde Fritz décrivait-il, en 1871, un passage à travers les Vosges à André et Julien Volden, les jeunes héros du Tour de la France par deux enfants... En 1871, l'Alsace ve­nait d'être envahie par la troisième armée allemande et le nord de la Lorraine connaissait aussitôt le même sort. Tout au long de la crête des Vosges, des bornes de pierre furent placées, de cent mètres en cent mètres, pour dessiner la nouvelle frontière. Sur chacune, un "D" - pour Deutschland - et un "F" - pour France - furent respectivement gravés côté est et côté ouest, tandis que sur le dessus, un angle marqué par deux traits indiquait, avec la préci­sion maniaque d'un compas, le fil abstraitement tendu entre les deux nations.

   Aujourd'hui, l'Alsace est retournée à la France, mais les bornes sont toujours là. Simplement, les "D" - marques infamantes de l'Histoire au front de la patrie - ont tous été martelés jusqu'à devenir illisibles. La frontière nationale est devenue le mur mitoyen entre l'Alsace et la Lorraine, nouvelle abstraction encore, puisque la montagne vosgienne n'ap­partient à aucune de ces deux régions... Elle n'appartient, en fait, à personne ! Entendez-moi bien : il ne s'agit pas ici de semer la zizanie régionaliste ; mais les provinces sont d'abord faites d'hommes, pas de chaumes ou de forêts.

   L'Alsace se contient dans sa plaine charnue, ses co­teaux aux vins d'or et d'émeraude, ses vallées de verriers, tisserands et forestiers, dont la fierté tient toute dans les complexes façades des églises ou des anciennes fabriques, dans la coquetterie des maisons à colombages et balcons surchargés de géraniums. La Lorraine a l'orgueil sévère des régions ouvrières, même aujourd'hui où les caprices de l'indus­trie assomment de misère ses vallées aux usines à moitié démantelées et complètement rouillées.

   Les hautes Vosges, ses versants de forêts impénétrables, ses à-pic de granit, ses som­mets de chaumes peignés par le vent, sont un "no man's land" véritable, bien plus qu'une frontière. Sur cette terre d'aucun homme, où, traditionnellement, quelques macaires et leurs vaches venaient estiver chichement un petit tiers de l'année, seule la nature a régné et règne encore, plus primordiale que partout en France à moins de 1500 mètres d'altitude. Ici, les aurochs, bisons, élans, loups, ours..., toute une faune paléolithique a survécu jusqu'à Charlemagne et même au-delà. Exception qui confirme cette règle, l'ubuesque route des Crêtes, construite pour des raisons hautement stratégiques - c'est-à-dire basse­ment meurtrières - en 14-18, balafre les joues rondes des ballons d'une estafilade au sang bitumeux. En juillet et en août, des embouteillages de voitures et de cars remplis de gibiers de fermes-auberges (fausses fermes !, mauvaises auberges !, pour la plupart) s'y forment, presque en plein ciel.

 

***

 

   Mais si le bon garde Fritz vivait encore, il me tracerait ainsi un itinéraire dans la mon­tagne vosgienne : « Ici, une fontaine ; là, un groupe de hêtres à travers les sapins ; plus loin, un torrent avec le gué pour le franchir, un roc à pic que contourne le sentier, une tour en ruine... » Comme si rien n'avait vraiment changé. Car, à trois cents mètres à peine du parking du col de la Schlucht, des chamois cabriolent dans les éboulis des Roches où s'accrochent des hêtres, des sapins et des érables sycomores poussés au jour bien avant les guerres entre la France et l'Allemagne, avant l'invention de l'automobile. Au Grand Ballon et près du Markstein, où furent lâchés des chamois (ils sont près de mille, aujourd'hui), dans la haute vallée de la Doller et au pied de la Tête des Perches, aux Neufs-Bois et à la Tête des Russiers, mais aussi sur toute la crête et le versant oriental du Grand Ventron, aux pieds du Rainkopf et du Hohneck, les hautes chaumes noyées par les brumes, les tourbières à airelles et les forêts primaires, les falaises et les ravins rocheux couverts de mousses abritent encore le fabuleux grand tétras, la gelinotte et un fauve ti­mide, nouvellement de retour : le lynx.

   Je suis venu en avril. Il n'était que seize heures, mais le ciel s'opacifiait déjà de gris et de rose. Pas un souffle d'air, pas un bruit, à part les gouttes du dégel perlant des arbres centenaires sur les îlots de neige noircie de feuilles mortes, d'aiguilles et de lichens brûlés par le froid. Entre les troncs tourmentés des hêtres et des sapins, une brume lai­teuse s'effilochait comme une charpie. Tandis que je contournais les buissons de myrtilles, sous mes pas, l'herbe mêlée de mousses dégorgeait une eau noire, un jus de tourbe.

   En suivant la douce élévation de la crête, le regard aimanté par la pâleur du ciel, je me suis peu à peu dégagé de la forêt. Dans un entrelacs de tourbières à airelles, clairières à fausses bruyères et bouquets de hêtres contorsionnistes, une lande enneigée s'ouvrait au pied d'un bloc de gneiss : une excellente arène de chant... A sa lisière indécise, quelques sapins plus ou moins dépérissants laissaient traîner jusqu'au sol de longues branches, épaisses ramées sous lesquelles les sangliers avaient pris l'habitude de se bauger dans un tapis d'aiguilles sèches. Excellent exemple, que je me suis empressé de suivre, le plus si­lencieusement possible, alors que le crépuscule noyait la crête dans un bain de vapeurs ocre et vermeilles.

   La nuit était tombée sur les hautes Vosges et je m'étais enfoncé jusqu'au nez dans mon sac de couchage, aux aguets. Au fond d'un vallon, une hulotte couvrait de son puissant hululement le « pou-pou-pou... » doux et flûté des chouettes de Tengmalm. L'attente ne fut pas bien longue, toute occupée par le décryptage de craquements de brindilles, de frois­sements de feuilles mortes : lynx, ou plus certainement chevreuil ? Mon rêve éveillé avait, alors, des pattes de velours... Mais le battement d'ailes que j'entendis soudain -il n'était pas tout à fait 20 heures- était bien réel. A une quinzaine de mètres, un grand coq de bruyère venait de se brancher aux abords de la clairière, soulignant son arrivée d'un cri rauque.

   Dix minutes encore, et un autre grand tétras fit de même, dans un bref froissement de l'air. Puis un troisième, un peu plus loin. Alors, pendant presque une heure, le premier coq - si proche et pourtant invisible - a chanté. Je notais des claquements de plus en plus rapides, suivis d'une sorte de crissement semblable à celui d'une faux qu'on aiguise, le tout entrecoupé de « bop » sonores qui rappelaient le débouchage d'une bouteille de cham­pagne. Dans la forêt millénaire, on aurait dit que des kobolds forgeaient leurs armes, se disputaient, puis faisaient la fête. Quand soudain le silence est retombé, même un vieux cerf passant sur la crête se serait senti dans une étrange solitude.

   A l'aube du 29 avril, alors que le jour soufflait une à une les étoiles, les trois coqs de bruyère se sont remis à chanter, toujours perchés à l'orée de la clairière, mais sur un rythme étonnamment soutenu, presque précipité. La tension montait progressivement de cette joute vocale, jusqu'à ce que les grands tétras finissent par descendre dans l'arène. Les chants ont alors repris de plus belle, entrecoupés de violents claquements d'ailes. Sous mon sapin, je scrutais la lande à callunes, quand je le vis enfin, à dix mètres à peine. Raide comme la Justice, tête dressée sur son cou tendu et paré d'une barbe hérissée, corps massif de dindon aux plumes d'un noir luisant nuancé de vert, caroncule de braise gonflée sur son oeil et queue ouverte comme un éventail, le grand tétras marchait lente­ment vers mon affût, continuant son chant rythmé par de véritables spasmes.

   Demi-tour, droite ! Le chevalier noir m'a tourné le dos. Il a repris sa marche au pas de l'oie, sauté au-dessus d'un buisson, paradé longtemps sur une langue de neige lumi­neuse... Comme le jour se levait, le grand coq s'est envolé, pour se percher sur la plus haute branche d'un sapin décharné, ombre chinoise sur les brumes enflammées par le so­leil levant, crachant un dernier cisaillement métallique avant de plonger dans le sous-bois impénétrable.

 

***

 

   L'été est passé ; l'automne est déjà là. Les hautes Vosges - chaumes et forêts - se sont pa­rées d'or, de rouille et de terre de Sienne. Les derniers brames tonitruants des cerfs dix-cors de Vieille-Montagne (une clairière, dans le massif du Grand Ventron) sont déjà un souvenir, un écho lointain des fièvres de septembre. Sous les premiers flocons de neige, l'heure est aux pariades acrobatiques et furieuses des chamois sur les à-pic du Hohneck. Bientôt, au coeur des forêts poudreuses de Frankenthal, du Kastelberg, du Herrenberg et de la vallée de la Thur, de langoureux feulements avertiront peut-être un forestier, digne descendant du garde Fritz, que les lynx solitaires recherchent de la compagnie.

 

Le Frenz, Wildenstein.


 

 

Vercors

 

Fées des Coulmes

 

   Xavier Bonnefille a cinq garçons, une longue barbe noire et une voix de stentor. Paysan dans la vallée de Bouvante, où dort un lac enchâssé dans les falaises, il interpelle l'étran­ger de passage, l'oeil sombre et le propos acerbe. Du perron de sa ferme de Logue, il se demande tout haut ce que « les touristes peuvent bien venir faire chez (lui), quel intérêt - mon dieu ! - ils trouvent à gravir la montagne, pour en redescendre, et de quel droit ils viennent lorgner les mouflons ou les biches qui pâturent dans (s)es prés »... Sous son masque d'ogre du Vercors, Xavier Bonnefille s'amuse comme un gamin, mesurant l'effet que sa mauvaise humeur feinte produit sur un public de hasard.

   Un grand éclat de rire ! Ou, plus chichement, un sourire. C'est la réponse que Xavier Bonnefille attend à ses vociférations. Si le promeneur est sous le charme du paysage de Bouvante, il reconnaît instinctivement la fierté - et la malice - de son interlocuteur qui véri­fie, dans la seule présence d'un passant, dans le simple plaisir d'être là, sa chance de vivre où il vit. Le paysan de Logue aime bien que l'on se sente à égalité avec lui, barbe mise à part. Il ne se croit pas le propriétaire exclusif des beautés et des mystères de son pays. Il partage volontiers l'or et l'argent dépolis de son ciel, les murmures du torrent de la Lyonne qui dévore la pente, à quelques mètres de sa ferme, l'orgueil lisse et droit des fayards (hêtres), les jeux des faons et des cabris dans les premières herbes grasses du printemps... Devant un bol de lait, une miche de pain noir et un pot de miel toutes-fleurs, il partage ses idées sur l'avenir de l'agriculture, les ambiguï­tés du tourisme "vert", les risques d'une divulgation excessive de la vie sauvage, et même la méchanceté des hommes dans le monde comme il va.

   En fait, Xavier Bonnefille n'aime rien tant qu'argumenter longuement ses idées, mais aussi écouter, faire préciser et comprendre le point de vue de l'autre, à condition qu'il s'expose en bonne franchise. Ainsi discute-t-il avec Jean-Paul Viéron, un des meilleurs ornitho­logues du parc naturel régional du Vercors, spécialiste du faucon pèlerin et de la chouette chevêche. « Le spectacle des animaux libres amende-t-il le naturel déprédateur de l'homme ? », s'interrogent-ils ensemble. Certes, Jean-Paul n'a pas cinq garçons, mais il emmène souvent des petits groupes d'enfants faire des approches et des affûts dans la montagne. Il organise, en lisière de forêt, des rencontres furtives avec les chevreuils, ou, au pied de la falaise, avec le hibou grand-duc, « parce qu'elles inoculent aux jeunes trappeurs d'un soir un amour définitif de la nature ».

 

***

 

   Jean-Paul Viéron est un pédagogue, même s'il préfère marcher en silence et donner, chemin faisant, le minimum d'explications. D'ailleurs, quand il parle, c'est plutôt pour (se) poser des questions. Disons qu'il prouve la nature en marchant. Derrière ses lunettes embuées, le pied sûr dans des bottes en caoutchouc qui ne tiennent pourtant pas les che­villes, Jean-Paul scrute le moindre recoin de la falaise, la moindre éclaircie dans la futaie de hêtres et de sapins. Mains dans les poches et tête levée, il grimpe tout droit dans un éboulis au sommet duquel s'ouvre une brèche - un « pas » - dans la falaise qui ourle les bords du plateau d'Ambel et de la forêt de Lente. Jamais essoufflé, il progresse réguliè­rement et vite, jetant souvent de petits coups d'oeil dans les jumelles qu'il porte - seule arme ! - en bandoulière. Ancien garde national de la chasse, et fréquentant chaque jour ses terrains d'observation, il ne laisse aucune trace, aucun indice échapper à son regard ai­guisé comme celui du faucon pèlerin, son oiseau fétiche.

   Mais Jean-Paul Viéron ne dit rien. Il suffit qu'il suspende sa marche une seconde, qu'il se tourne vers ses compagnons avec un sourire heureux, pour faire voir et comprendre ce qu'il a vu avant tous. A son contact, je retrouve des réflexes d'homme des bois, laisse flotter ma vigilance jusqu'au coeur des taillis. Au point que la fuite sans précipitation d'un brocard m'apparaît comme le prolongement de ma propre avancée à travers le vallon en­neigé.

 

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   En Vercors, la nature et l'histoire ont offert et offrent encore suffisamment d'occasion de lutter, parfois jusqu'au bout, pour que les femmes et les hommes de la citadelle de roche, de forêts et de neige, ne s'embarrassent pas de relations contraintes avec leurs semblables. Il est difficile de dire à quel point la tolérance règne sur les hauts plateaux et les vallées qui dominent l'Isère, le Drac et la Drôme. A Saint-Laurent-en-Royans, Jean-Paul Viéron, évidemment connu comme militant de la Fédération Rhône-Alpes de protec­tion de la nature (Frapna), ne peut aller chercher du pain sans se faire rattraper par l'instituteur, le maire ou le président de la société de chasse locale qui lui demandent un avis ou une in­formation sur le prochain lâcher d'un faucon pèlerin blessé, puis soigné, lui font éventuel­lement part de leur désaccord sur un projet de réserve, mais entretiennent un dialogue où toutes les positions valent d'être discutées.

   D'ailleurs, au premier rang des promoteurs de la réintroduction de l'ours dans le Vercors, Roland Guichard se dit surpris par l'ouverture d'esprit de ses interlocuteurs, qu’ils soient élus locaux, forestiers, éleveurs de moutons ou même chasseurs. Quant au biologiste Georges Érome, il me confiait, il y a peu : « Je suis très content de m'intéresser à la réin­troduction de l'ours dans le Vercors, parce que j'y trouve un autre souffle, un autre esprit que dans le Béarn... »

 

***

 

   Du souffle, Bernard Fourgous n'en manque pas. Garde de la réserve sans limite des Hauts-Plateaux (plus de 16.000 ha !), cet athlète traverse chaque jour des immensités en ski de fond. Il note ses observations de lièvres variables et de tétras-lyres, compte dix-sept sangliers qui passent à la queue leu leu au fond d'un vallon poudré de neige et rêve éveillé, le dos appuyé contre un antique pin à crochets du pas (col) des Econdus. Dans l'air vif qui court sur la réserve, il devine la présence d'une bête brune que l'on vit pour la dernière fois au lieu-dit Les Gours, près de Saint-Martin-en-Vercors, en 1937. Car, quand l'ours reviendra en Vercors, ce sera à coup sûr par ce col qui ouvre les Hauts-Plateaux à la vallée de Romeyer et à tout le Haut-Diois où se fera peut-être sa réintroduction.

   Comme la nuit tombe sur Lans-en-Vercors, Pierre-Eymard Biron, directeur du Centre permanent d'initiation à l'environnement (CPIE) du Vercors, songe lui aussi à l'ours en contem­plant la mer de nuages qui s'étend au pied de sa maison. Il se souvient des dix années où il habitait aux Ecouges (commune de Saint-Gervais), en pleine montagne. Chaque soir d'hiver, il ramenait son fils aîné de l'école en le tirant dans un traîneau. A l'automne, il ramassait des dizaines de cèpes autour de la maison, sous le nez des chevreuils, chamois, sangliers et blaireaux des environs.

   Il lui arrive de se demander pourquoi un tel silence règne toujours autour de la source de Bury, dans la proche forêt des Coulmes. Est-ce à cause des présences invisibles des ani­maux sauvages - dont le lynx, depuis peu -, de celles de fées celtiques ayant survécu à la christiani­sation, ou du souvenir des quarante-cinq résistants et otages de Malleval assassi­nés par les Allemands en janvier 1944 ? Préférant le doute aux fausses certitudes, les hommes vivent dans le Vercors avec des ques­tions qui sont l'essence même de l'esprit.

 

Lans-en-Vercors.


 

 

Mont Ventoux

 

Le miroir des aigles

 

   Le Rhône avait sa Tarasque, tapie dans les roselières, les bois inondés et les bras morts du fleuve, entre Arles et Avignon. Mi-dragon, mi-poisson, elle renversait les bateaux et dévorait indistinctement hommes, ânes et brebis. Dans toute la Provence, d'autres Tarasques vivaient sur les franges boueuses des lieux d'eau, rivières ou marais, et sur les îles mouvantes où le brouillard s'effiloche dans les branches des saules. Marcelin, l'an­cien berger de Flassan, raconte : « Méthamis avait aussi son monstre qui logeait dans les gorges de la Nesque. Chaque année, il fallait lui offrir son tribut d'enfants et d'adoles­cents à dévorer. Sa bouche énorme s'ouvrait dans une tête plate de serpent... » Heureusement pour la démographie du Comtat Venaissin, Notre Dame de Vie la bien nommée, qui régnait sur Vénasque, débarrassa le pays de l'horrible bête. C'était un 3 mai et l'événement est encore célébré par un pèlerinage annuel.

   On peut s'étonner qu'en ce pays calcaire du Ventoux, si essoré par le vent et le soleil, la mythologie aquatique de la Tarasque ait été si répandue. Quand on monte de la plaine du Comtat Venaissin, qui étend ses immenses vergers au pied du "géant" de Provence, c'est un univers de roche que l'on découvre, et non pas de marécages. Où mieux que dans les Dentelles de Montmirail, la Provence expose-t-elle son squelette de calcaire jurassique, lessivé par les pluies et blanchi sous le soleil ? Les vignes, les terrasses de lavandes ou d'abricotiers, les sombres bois de chênes verts, les landes de thym et de romarin chantent le feu du ciel.

   Et pourtant, l’onde est partout où l'homme s'est établi. Nulle maison de vigneron ou de berger qui n'ait sa source, et des volets bleus. Nul village qui n'ait sa fontaine. Le Mont Chauve est un véritable château d'eau ! Les pluies abondantes qui l'arrosent et les neiges qui couvrent l'hiver son sommet - une fois fondues - s'infiltrent dans la multitude de failles que recouvrent les pierriers de ses versants, avant de resurgir, bien plus loin, en sources dites "vauclusiennes" et dont la plus célèbre est, justement, la Fontaine de Vaucluse.

   Marcelin m'a emmené devant cette grotte où naît la Sorgue dont les eaux émeraude va­porisent, en débordant d'un ressaut de rochers, tous les environs. Le gouffre qui s'ouvre sous la surface de la résurgence a provoqué bien des curiosités de scaphandriers et d'hommes-grenouilles. Le commandant Cousteau en personne a failli, le 27 août 1946, ne jamais en remonter. En août 1985, un petit sous-marin téléguidé est descendu jusqu'à -315 m... et n'a pas percé le mystère de la Fontaine pour autant. De nombreuses Tarasques des alentours y ont peut-être trouvé un ultime refuge, qu'elles s'ingénient à rendre inexpugnable.

 

***

 

   Mais de plongée ou de Tarasque, Pétrarque, qui vécu ici en solitaire au XIVe siècle, ne se soucia pas tant que de son amour pour Laure. En traversant le plateau de Vaucluse, vers Méthamis, Marcelin m'explique qu'en son pays les mystères de la Terre ont partie liée avec la folie -ou la poésie !- des hommes. "D'ailleurs, entre "sourcier" et "sorcier", la différence est un peu mince..." Et de sorciers, Méthamis n'en manque pas. Le hameau s'enorgueillit d'une église romane, bordée de hauts cyprès, dont la sainte ombre n'exor­cise pas tous les sortilèges qui se préparent derrière les murs épais de ses maisons. Dominant un profond ravin, Méthamis dispose d'un accès direct au rocher du Cire et aux à-pic des gorges de la Nesque, par un sentier de chèvres qui serpente à travers la gar­rigue.

   Je connais un photographe, habitué du grand air et amateur d'aventure, qui croisa un jour, dans ces environs déserts, une étrange petite vieille habillée de noir, les cheveux blancs très longs flottant autour de son visage à peine visible, et qui en conçut une indé­finissable appréhension. Sa certitude d'être entré par inadvertance dans quelque lieu de sorcellerie fut peu après confirmée par la vision, franchement effrayante, d'un mannequin de chiffon pendu, en plein bois, à la plus haute branche d'un chêne blanc. Mais toutes les rencontres sur les monts de Vaucluse ne sont pas si macabres et certaines offrent tout ce que le pays porte de riche, d'ouvert et d'heureux.

   A la ferme-auberge de Saint-Hubert, Marcelin m'a présenté Christian Dova, un person­nage admiré dans toute la région, malgré ses origines parisiennes. Monsieur l'adjoint au maire de Monieux est un homme trapu, dont l'acharnement au travail n'a jamais éteint la lueur d'humour dans son regard, ni réduit un certain recul sur le monde. D'un domaine presque ruiné, il a fait la ferme-auberge la plus authentique du Vaucluse. Élevant lui-même ses moutons, chèvres, cochons, oies et autres volailles en pleine nature, récoltant chaque hiver ses truffes noires dans les chênaies qui bordent les prairies de fauche où fleurissent des or­chidées, cuisant presque tout au feu de bois et disposant à profusion de toutes les herbes de Provence, Christian Dova tire le meilleur d'un sol dont l'aridité n'est qu'apparente : foie gras, omelette aux truffes, pain d'épeautre, charcuteries, poêlées de champignons des bois...


 

***

 

   La descente vers la plaine de Monieux révèle une oasis de lavandes et de peupliers, de blés et de ruches, sur laquelle veille jalousement le bourg de Sault allongé sur une crête. Depuis Aurel, la Nesque - où nagent truites et écrevisses - s'écoule paresseusement le long du piémont oriental du Ventoux dont la silhouette massive, encapuchonnée de blanc, est visible de partout. A L'Isle-sur-Sorgue, René Char écrivait : « Le Ventoux, miroir des aigles, était en vue. »

   A l'approcher ainsi, toute une journée, le Mont Chauve finit par obséder. En instance de crépuscule, les pieds dans un champ de lavandes qui bleuissent dans la lumière rasante, entre Sault et Aurel, mes yeux s'attachent à la cime empourprée. Le vieux Marcelin devine mon impatience et me propose aussitôt l'ascension. « Avec la voiture, on arrivera pour le coucher du soleil. » Les vingt-cinq kilomètres de la route qui s'élève dans la forêt domaniale d'Aurel sont avalés sans précipitation. Au-dessus de nous, le ciel violet est d'une limpidité de cristal. A la table d'orientation du sommet, nous découvrons, soufflés, toute la vallée du Rhône, jusqu'à Marseille.

   Soudain, le soleil embrase la ligne faîtière des Causses et des Cévennes. L'ombre noie tout le panorama et mille lampes clignotent aussitôt dans les villages, les villes et le long des routes. Camus notait dans ses Carnets : « Nuit sur le sommet du Vaucluse. La voie lactée descend jusque dans les nids de lumière de la vallée. Il y a des villages dans le ciel et des constellations dans la montagne. »

   Nous restons longtemps silencieux, découvrant les éclats blancs du phare camarguais de Faraman qui veille sur la Méditerranée. L'illusion nous prend que nous sommes les passagers un peu ivres d'une montagne volante qui dérive dans la nuit calme, entre les étoiles.

Sault.

In memoriam La Noria.

 

Côte d'Azur

 

Le seigneur de la Bastide Blanche

 

   Jeudi 6 août.

   Elle est là, accrochée au mur, à la même place qu'hier. Sur la terrasse, la nuit venait de tomber et, au-dessus de la porte, j'avais allumé la lanterne. Dix minutes après, la première tarente était à l'affût, arrivée de je ne sais où. Maintenant, dans le halo de lumière où dan­sent les cousins et les papillons de nuit, ce lézard charnu, cendré, avec sa tête plate et ses yeux proéminents de sphénodon préhistorique, ses doigts à ventouses déployés en éven­tail, reste parfaitement immobile. Une fiancée vient agiter ses ailes feutrées, oranges bor­dées de noir et grises perlées de bleu, à quinze centimètres sous le nez de la tarente qui se détend soudain comme une flèche et croque le papillon. Hier, j'en ai compté huit, collées contre le mur, ne ratant aucune bonne occasion : des grises, des sombres et des beige clair, couleur de sable.

   Au-delà d'une haie de lauriers-roses, de palmiers, de cyprès et de chênes verts, qui borde le jardin de l'ancien presbytère de La Croix-Valmer, la brise de mer fait monter des vignes de Tabarin et du rivage de Vergeron - criques de sable et pointes rocheuses - des parfums de raisins mûrs, figues, thuyas, pins, eucalyptus, cistes de Montpellier, mimo­sas et posidonies fanées. Dans la lumière argentée de la lune, la chapelle jaune pâle, au fronton marqué d'un fier « Domus Dei », sanctifie toute la baie de Cavalaire, du haut de son forum de l'Odyssée. Sur les violets plus ou moins profonds de la mer et du ciel, les lumières de Cavalaire et des Iles d'Or (Levant, Port-Cros, Porquerolles) vacillent comme des feux follets. Dans l'ombre épaisse d'un chêne vert, la ferme de La Croix étend ses bâtisses : ancienne laiterie, forge et surtout cave à deux étages souterrains où vieillissent des crus classés, gorgés de soleil, dans les grands foudres de chêne.

 

***

 

   Jeudi 24 septembre.

   C'est là, dans les bureaux affairés du domaine de La Croix, que Marius Brun, assis les mains jointes entre ses genoux et les yeux rivés au sol, m'explique qu'« on ne peut pas faire comprendre un privilège ». A 72 ans, ce vigneron au visage de chef sioux me parle de son privilège, hérité des pères de ses pères depuis plus de deux siècles : être le pro­priétaire et l'unique exploitant des centaines d'hectares de vignes, de bois et de maquis qui s'étendent entre les communes de La Croix-Valmer, Gassin, Ramatuelle et Grimaud, sur les coteaux les mieux exposés de la presqu'île de Saint-Tropez.

   Débarquant tout juste d'une journée dans les vignes (commencées vers le 10 septembre, les vendanges durent entre trente et trente-cinq jours), le pantalon de toile et les godillots couverts de poussière, Marius Brun sait que son combat pour sauver l'intégrité de ses terres lui vaut, depuis longtemps, de solides inimitiés. Véritable bête noire des promo­teurs immobiliers, des bétonneurs à tous crins et de quelques élus locaux en mal d'amé­nagements touristiques supplémentaires, le "patron" des domaines de La Croix, du Saunier, de la Bastide Blanche et de Grimaud est souvent la proie convenue d'une presse locale peu indépendante.

 

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   Le soir n'est pas loin. Marius Brun veut me montrer les vignes, les bois et les fermes de ses domaines. Nous prenons la petite route bordée de mûriers qui descend vers Tabarin. Par un chemin défoncé, nous grimpons à travers les rangées de ceps de tibouren, sémillon blanc, mourvèdre, syrha... dont les grappes de raisin sont parfois déjà cueillies, selon la précocité du cépage, la vigueur de la vigne et l'exposition au soleil. En viticulteur traditionnel, mais connaisseur des techniques mo­dernes, Marius Brun fait des prélèvements de grains sur ses vignes, à partir du 20 août, pour déterminer au mieux le commencement de la vendange de chaque parcelle.

   « J'observe les courbes de maturité, c'est-à-dire le degré d'alcool et l'acidité, explique-t-il. Quand une de ces courbes ne progresse plus, c'est le moment de vendanger. En principe, on fait comme ça, mais parfois le temps se précipite et on précède les résultats des prélève­ments... » Manière de dire que l'expérience et l'instinct du vigneron peuvent seuls maîtri­ser la complexité des phénomènes qui aboutissent à la création d'un bon vin : « Les courbes de maturité peuvent s'arrêter à 10° ou à 14° ; il n'y a pas de règle immuable. S'il fait beau, s'il fait chaud, s'il fait du vent, ou humide, si le sol est enherbé, ou pierreux... Tous ces facteurs entrent en jeu, et différemment chaque année. Quand l'enfant naît, il n'est jamais le même ! »

 

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   Au-dessus des quartiers de Lamandié et de la Galiasse, l'arrivée sur le plateau du Saunier, qui surplombe toute la plaine de La Croix-Valmer, la baie de Cavalaire et les plages d'Héraclée ou de Gigaro, fait découvrir un vaste vignoble, marqueté de bosquets de pins et presque vierge de toute construction. Le ciel qui rosit semble presque à portée de main. Sur le chemin, où foisonne le fenouil, les laissées des sangliers sont pleines de raisins. Quand on demande à Marius Brun quel est son domaine préféré, il n'hésite pas longtemps à répondre : « La Bastide, obligatoirement, mais c'est du parti pris ». Selon lui, les cuvées issues de ce berceau de la famille portent en elles quelque chose de la mer au bord de laquelle elles sont élevées. Les vignes arrivent jusque sur la plage de la Briande et poussent dans une terre salée par les embruns.

   Alors, pourquoi avoir racheté, il y a cinq ans seulement, les domaines de La Croix et du Saunier ? Marius rit doucement, pour masquer son embarras. Il regarde autour de nous et lève une main dans le vent du soir, pour sentir le rayonnement qui monte de la terre du Saunier. Il dit avec lenteur : « Ici, il y avait le projet d'un magnifique golf. Si on n'avait pas racheté le domaine, il n'y aurait plus de vignes, ni les bois. Moi, je ne voulais pas qu'on fasse des maisons dans cet endroit. On est sans doute un peu fou, mais c'est comme ça... Et puis, c'était pour avoir enfin assez de poids, assez de puissance, pour protéger le domaine de la Bastide Blanche. » Face aux appétits de quelques grosses for­tunes, ou des bâtisseurs de lotissements d'argile, seul l'argument économique peut ga­rantir aujourd'hui la neutralité des banques et des municipalités d'une Côte-d'Azur enfié­vrée par l'immobilier. En 1951 déjà, les Brun n'avaient-ils pas racheté au prix fort 40 ha de Z.A.C. (terrains à bâtir) mis en vente par la société Nestlé près de la Bastide Blanche, pour y planter aussitôt des vignes ?

   Le chemin nous mène aux fermes du Saunier Neuf et du Saunier Vieux. Marius Brun préfère les anciennes fermes aux villas modernes, lesquelles sont inhabitées pendant dix mois sur douze. Une pointe de nostalgie sourd dans sa voix, à la vue du puits ou de la charrette qui ne servent plus : « Si vous allez dans les Maures et dans l'Esterel, vous ne trouvez plus que des ruines. Le gars qui est parti de là et qui vit dans une HLM, il mange peut-être du steak et regarde la télé ; avant il mangeait des châtaignes... Est-ce que les châtaignes n'étaient pas meilleures ? »

   » Mes terres, dit-il encore, ce n'est pas que la vigne. C'est aussi les arbres, la forêt dont mon grand-père a planté plus de 400 ha à la sortie de la guerre de 1870... Et la mer. » Car, si Marius Brun ne va plus à la chasse aux sangliers, lesquels sont croisés avec des co­chons domestiques, « parce que maintenant les chasseurs veulent chasser dans le poulail­ler », il a toujours son "pointu" sur la plage de la Briande, avec lequel il part au large du cap Taillat, quand il a le temps, pour pêcher quelques girelles, rougets et sars à la palan­grotte. « Je pourrais faire autre chose », affirme-t-il, alors que nous dominons la mer, la baie de la Briande et son vallon où sont abrités les meilleures cépages du domaine. Au sommet du cap Lardier qu'enveloppe doucement la nuit, près des ruines du moulin de Collebasse, Marius Brun parle d'oliviers, de fleurs, de plantes aromatiques, de bois et d'élevage. Il pense à son fils, et à l'avenir du pays.

 

***

 

   Vendredi 25 septembre.

   Ce matin, un aigle de Bonelli plane dans le ciel limpide de la Bastide Blanche. Dans le vallon qui monte aux Brouis, Marius Brun et son fils Roland ont planté de nouveaux oli­viers aux côtés d'autres, bien plus anciens. Bientôt, ils pourront à nouveau faire leur huile. Plus haut, sur les croupes rocheuses de l'Huissière et du cap Lardier, quelques hectares de syrha poussent à même les cailloux et en plein vent de mer. Les rendements sont modestes, mais le vin qui naît ici peut se garder vingt ans. Dans le vallon, près de la ferme - sa glycine bleue et son cadran solaire orangé -, le jardin-potager fournit la table familiale en tomates, aubergines, poivrons, artichauts violets, fèves, choux-fleurs. Les fruitiers donnent cerises, pêches, prunes, figues, pommes et poires. Pour ce qui est de la basse-cour, le maquis recèle encore des petits lapins de garenne qui ne réduisent pas dans la casserole et aussi des perdrix rouges pour lesquelles Roland fait quelques emblavures en céréales (seigle surtout) sur les hauteurs.

   Pour le reste, le miel - et donc le pain d'épices - vient des ruches qui hivernent au cap Lardier et sous les pins des Brouis (un miel sombre et très fort), tandis que les jambons et les cèpes séchés sont troqués, chaque printemps, contre les mimosas en fleur du domaine de La Croix. Les bois de chênes, enfin, ne sont pas avares, aux premières pluies, de gi­rolles, trompettes de la mort, cèpes et sanguins... On vit donc, à la Bastide Blanche, presque comme autrefois, puisqu'il n'y a que le pain qui ne se fait pas au domaine. Déjà en 1947, Marius Brun montait jusque dans les Hautes-Alpes pour acheter du pain fait avec de la vraie farine de blé et non pas avec la farine de riz du plan Marshall. A dos de mulets, il ramenait 150 kg de grandes miches qui se conservaient longtemps dans la fraî­cheur de la cave.

   En fait, ce sont les hommes qui ont le plus changé. Avant guerre, les copains de Ramatuelle, qui venaient chasser dans le vallon, trouvaient toujours la clef sur la porte du cabanon des Brun, au bord de la plage de la Briande. Et, raconte Marius, « un certain Léon laissait sa canne à pêche en permanence au bout du cap Lardier ; on pouvait l'utiliser, mais si quelqu'un la cassait, il la remplaçait aussitôt, et le mot "vol" ne s'appliquait qu'aux oiseaux ». Quand le père de Marius partait pour une virée de trois jours à Marseille, et qu'il y dépensait tout son argent de poche, les dockers lui laissaient un peu de leur travail pour qu'il puisse se payer un billet de retour.

   Puis la guerre est venue. Les plus courageux (dont le Gros Marcel, un caïd de la mafia marseillaise de l'époque) prirent le maquis, dès octobre 1942. Peu après, les Allemands minaient tout le vallon de la Bastide Blanche. Quarante ans plus tard, petite barbarie, des plaisanciers débarqués sur la plage ont jeté leurs ordures dans les deux puits qui alimen­taient le cabanon de la Briande en eau potable ! Il est loin cet été 1947, quand "Loulou" Durand et trois autres pêcheurs de Saint-Tropez - ils estivaient au cap Taillat - déposè­rent, sans rien dire, une langouste dans une casserole en fer blanc où cuisait la maigre soupe de poissons de deux jeunes gens qui suivaient toute la côte d’Azur en canoë-kayak.

 

La Croix-Valmer.


 

 

Cévennes

 

Flamboyants des serres et valats

 

 

   Jourdan Salvetti fut garde des Eaux et Forêts, dans le Bougès, pendant une vingtaine d'années. Au début de l'été soixante-douze, près du Plo de l'Estrade (draille du Languedoc), sous un chemin de débardage qui traverse un ruisseau, il eut la chance de voir une loutre. « Moi, j'étais un peu plus bas, raconte-t-il, assis contre un sapin, pour casser la croûte. Elle est descendue vers moi, sur la rive, puis elle a plongé dans le ruisseau, sous un amas de racines. Je suis resté au moins une heure à attendre pour la voir à nouveau, mais elle n'est pas ressortie. »

   Les loutres... Si le forestier n'en avait encore jamais vues, il en avait tout de même en­tendu parler. A l'époque, à Vialas, le maire racontait qu'il en avait rencontré à plusieurs reprises sur le Luech, avant Génolhac. Quand il allait à la pêche, il était aussi tombé sur des arêtes de truites posées sur des pierres.

   Au cours de sa carrière en Cévennes, Jourdan Salvetti a observé beaucoup de martres et de genettes. Dans la forêt du Bougès, il y avait un petit ruisseau où il aimait pêcher. « Un jour, se souvient-il, je casse mon fil. Alors je monte sur un rocher plat pour réparer ma ligne. Je sors mes lunettes et, tout d'un coup, j'entends un cri, comme un pleur. Je me retourne et trouve une petite martre qui avait l'air désorientée, juste derrière mon dos. Je l'ai caressée un petit peu, puis laissée et je suis parti. Arrivé à la voiture, je me suis aperçu que, sous le coup de l'émotion, j'avais oublié mes lunettes près du ruisseau. Je ne les ai jamais retrouvées ! » Chasseur épisodique, dans les années cinquante, Jourdan Salvetti a rapidement rangé son fusil au râtelier. « Tous les animaux, on s'y attache quand on les re­garde, explique-t-il. Les lièvres, les sangliers... » Un soir, alors qu'il inspectait des semis de pins, un gros solitaire a failli lui passer entre les jambes en courant. Et Jourdan Salvetti rit encore de sa peur du moment.

   A cette époque, vers 1960, il n'y avait pratiquement plus de cerfs, sauf sur le mont Lozère. Les chevreuils n'existaient pas en Cévennes, alors qu'ils sont aujourd'hui très nombreux. Le forestier s'intéressait aussi aux nombreuses essences d'arbres qui avaient été acclimatées, au début du siècle, dans l'Aigoual et le Bougès, par Georges Fabre. Aux Douglas, surtout ! On lui avait aussi parlé d'un noyer du Canada, planté dans son district, mais qu'il n'a jamais trouvé. « Je me souviens, dit-il avec nostal­gie, de ma première plantation, le 3 novembre 1958 : c'était des sapins des Vosges ».

 

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   Gérard Ménatory, « l'homme aux loups » du Gévaudan, n'avait pas trois mois quand il fut amené à la maison du Minier, dans l'Aigoual, où son père était forestier. C'était au mois de février, il y avait un bon mètre de neige et il faisait 15° au-dessous de zéro. L'enfant fut transporté dans un traîneau tiré par des boeufs. Dès son plus jeune âge, Gérard Ménatory eut la passion des rapaces dont il cherchait les nids, faisant des croquis, marquant les arbres occupés par les buses, faucons, éperviers, autours des palombes...

   D'ailleurs, son père, chasseur de grives comme tous les hommes des Cévennes, était respectueux des oiseaux de proies qui ne bénéficiaient pourtant alors d'aucune protection. De même, il ne tirait jamais sur les renards, alors qu'il élevait des lapins en liberté autour de sa maison. Les nuits d'été, il emmenait souvent son fils observer les mulots dans les prairies, au clair de lune. De renards en buses, il était naturel que Gérard Ménatory s'inté­resse un jour à de plus grands prédateurs : le loup bien sûr, et l'aigle royal dont il fut, en France, l'un des premiers protecteurs. Au milieu de notre siècle, il restait encore une quinzaine de couples d'aigles en Lozère, mais une prime était offerte au chasseur qui rap­portait une serre. Quand un couple était détruit, le jeune Ménatory grimpait jusqu'au nid pour récupérer les petits qu'il élevait avant de les relâcher.

   Aujourd'hui, les aigles sont encore moins nombreux, reboisements et raréfaction du lapin de garenne obligent. Mais certaines espèces ont, elles, tout à fait disparu des Cévennes. Gérard Ménatory se souvient encore du « plaisir fou » qu'il éprouva, adoles­cent, quand il vit, près de la maison de son père, dans un chemin bordé de sorbiers des oiseleurs, une gelinotte ! Cette reine des bois ne reviendra dans les massifs de l'Aigoual ou du Bougès que lorsqu'on l'y réintroduira, comme ce fut déjà tenté pour le grand tétras. En attendant, les oiseaux migrateurs ne manquent pas pour scander le temps qui passe. A l'arrivée des hirondelles, des huppes et des traquets motteux, c'est le printemps qui s'an­nonce. Vient ensuite le cortège des circaètes Jean-le-Blanc et des bondrées apivores. Plus précisément, la grive musicienne apparaît très tôt, avant la grive mauvis. A l'inverse, les grives litornes arrivent à la Toussaint, pour annoncer le mauvais temps. Les migrations sont le « calendrier volant » de ceux qui vivent dehors.

 

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   Mais c'est au plus près du sol que les gens des Cévennes vivent aussi les saisons. Parce qu'en climat rude, quand le médecin et la pharmacie sont loin, il est vital de ne pas laisser échapper le peu que la terre offre à chaque moment. A Vialas ou à Pont-de-Montvert, au­trefois au Mas Camargues, les menthes et la mélisse sont récoltées pendant leur "montaison". Le thym doit être cueilli juste avant la floraison, mais le lierre, le marrube blanc et la sauge officinale, dès leurs premières fleurs. En revanche, la sarriette, l'origan vulgaire (dit « thé des bergers »), le romarin, la germandrée petit-chêne et les crapaudines doivent aller jusqu'à leur plein épanouissement.

   Le printemps est l'époque du nettoyage intérieur, de la cure de désintoxication. Purger le sang et le foie "chargés" par une alimentation hivernale trop riche en sauces et graisses animales : il suffit pour cela d'une bonne décoction de racines de barbane fraîche, prise pendant deux ou trois semaines, ou de germandrée petit-chêne, de petite centaurée... Ce qui compte en matière de purification, c'est l'amertume. Il faut bien quelque épreuve pour mériter le bien-être et garantir sa vie contre les maladies et le mauvais sort.

   Ces ri­tuels prophylactiques culminent le 24 juin, pendant la nuit de la saint Jean. Dans les mas des montagnes, au flanc des serres, au bord des valats, des feux sont al­lumés sous les étoiles. Le vin du Languedoc et la danse favorisent les rencontres et nouent parfois des destins. Une jolie fille saute trois fois au-dessus des flammes ; elle se mariera dans l'année. Autrefois, il n'y a pas si longtemps, on passait de même les petits enfants trois fois par le brasier, pour les protéger des maléfices. Les cendres des feux de la saint Jean, portées sur soi, dans des petits sacs de toile, éloignaient les serpents et la foudre. A l’aube du 25 juin, les bergers des Cévennes font encore passer leurs bre­bis par le foyer éteint, pour les prémunir contre les maladies et principalement le piétin.

 

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   Feux d'aujourd'hui, qui ne sont pas sans rappeler le « grand brûlement » de la guerre des Camisards. En octobre 1703, le maréchal de Montrovel et ses dragons incendièrent les maisons de près de 500 bourgs, villages et écarts, pour empêcher les huguenots insurgés d'y trouver un abri. De leur côté, les Camisards du mont Lozère, conduits par Joini (ou Jouany), brûlèrent quelques unes des vingt-deux maisons de Runes où s'étaient réfugiés des catholiques. Ils brûlèrent aussi, en janvier 1703, la caserne de Pont-de-Montvert, où des mercenaires du Roussillon, particulièrement sanguinaires, se tenaient en garnison. La commanderie des chevaliers de Malte, à L'Hôpital, eut le même sort. En Vallée Longue, l'église, puis le château de Vimbouches furent la proie des flammes. En Vallée Borgne, l'église Saint-Marcel-de-Fonfouihouse, le château des Plantiers et tout le hameau de La Hierle sont partis en fumée.

   Entre les Cévenols et le pouvoir central, entre protestants et catholiques aussi, l'histo­rien Philippe Joutard a déjà expliqué pourquoi « il a fallu attendre la deuxième partie du XX ème siècle pour qu'un apaisement véritable soit possible ». Car la guerre des Camisards, c'est l'événement « qui focalise la mémoire et crée la rupture : le sang, le feu. » En fait, il faut peu de chose pour que le sang cévenol s'enflamme à nouveau. Le projet d'un barrage au lieu-dit La Borie, sur le Gardon de Mialet, a été judicieusement abandonné face à la révolte armée qui s'organisait à Saint-Jean-du-Gard, Mialet et Saint-Etienne-Vallée-Française. C'était en août 1990.

 

   La prospection réalisée par les agents de terrain ou du service biologie du parc national des Cévennes a démontré que la loutre est présente sur quelques kilomètres du Luech et semble se cantonner aux environs de Chamborigaud. Elle est aussi repérée sur le Lot, en aval et en amont de Mende, et sur un de ses af­fluents, le Bramon, jusqu'au village des Faux de façon certaine et peut-être jusqu'à l'étang de Barrandon. Sur le Tarn, des indices de présence (épreintes) ont été retrouvés du mas Camargues (1400 m d'altitude) à Sainte-Enimie (460 m). Des affluents du Tarn accueillent aussi des loutres plus ou moins régulièrement : l'Alignon, le Tarnon, la Mimente et peut-être la Dourbie.

 

   Gérard Ménatory, ancien journaliste du quotidien Midi Libre (chef d’agence à Mende) de 1952 à 1985, créateur du parc d’observation des loups du Gévaudan (à Saint-Léger-de-Peyre) et auteur de nombreux ouvrages sur le grand prédateur qu’il aimait tant, s’est éteint dans la nuit du 4 au 5 août 1998.

 

Florac.


 

 

Gironde

 

Le paléolithique à perpétuité

 

   « C'est la civilisation de la razzia... » En souriant, Louise dit des choses sévères. Par exemple, que les gens d'ici se comportent toujours comme pendant la préhistoire. Comme pendant les longs millénaires qui ont suivis la glaciation de Würm, jusqu'en ce XIXème siècle où le pays avait encore la réputation d'être dangereux et où certains voyageurs dé­crivaient les Landais de Gascogne comme des sauvages vêtus de peaux de moutons et les comparaient aux Bédouins, à des Tartares, à toutes sortes de barbares fantastiques.

   Cette "ancienne" de La Teste-de-Buch, descendante d'un tel nombre de générations ar­cachonnaises qu'elle ne les compte plus, raconte comment une part essentielle de l'activité de sa région relève - secrètement - de la rapine. En mer, « ils sortent par n'importe quel temps, pour pêcher et pêcher encore ». N'ayant pas peur de forcer la "barre" qui, à marée descendante et par tempête de sud-ouest, peut lever un mur d'eau de plus de 7 m de haut en travers des passes du bassin, les pêcheurs d'Arcachon se lancent à l'assaut des bancs de sardines.

   Ils ne sont pas les seuls à braver Neptune qui précipite, presque tout l'hiver, ses défer­lantes sur le front des dunes du pays de Buch. A partir des plages de Lacanau, désertes sur des dizaines de kilomètres, il arrive que des zodiacs équipés de moteurs surpuissants filent droit vers le large, tellement au ras des vagues qu'aucun radar ne peut les repérer. Les rendez-vous en mer, avec des cargos d'Espagne ou d'ailleurs qui n'arrêtent même pas leurs machines, permettent de débarquer, ni vu ni connu, cigarettes de contrebande et - de plus en plus - haschich ou cocaïne. Certains de ces mêmes zodiacs serviraient, « dans le civil », à la pêche aux requins. Les dents de la mer ont bon dos.

   « Voilà, c'est notre côté prédateur », confie l'ancienne de La Teste. « Vous savez, per­sonne ne résiste ici au plaisir de la pêche à pied sur les immensités de vase - les "crassats" - qui découvrent à marée basse, dans le bassin, sur des milliers d'hectares. On ramasse les coquillages à la main, les crevettes avec un "esquirèir" (petit filet au bout d'un manche) ou un balai de genêts ; on harponne les anguilles à la fouëne... » Un autre natif du pays m'avait déjà expliqué : « Excessif, tout est excessif ici ! Notre passion de la nature et, par­fois, la violence qu'elle nous donne. »

   Responsable d'une réserve, et pourtant parfaitement intégré dans une société qui ne supporte habituellement pas la moindre entrave à sa liberté d'user des biens naturels, il se souvient qu'enfant il courait les plages à la recherche de tout ce qui s'échouait après une forte mer. Tradition héritée des ancêtres - pas si lointains - qui naufrageaient de temps en temps, par des « feux de traîtresse », les navires en perdition dans le golfe de Gascogne. Aujourd'hui encore, il n'y a pas beaucoup de cabanes, sur les bords du bassin d'Arca­chon ou dans la forêt du pays de Buch, qui ne soient pas construites avec les bois rouges tropicaux largués par les grumiers pris dans la tempête, et qui viennent s'échouer sur la côte. Des bois précieux, dans lesquels poutres et planches ont été taillées à la tron­çonneuse, pour aller plus vite ! Il est d'ailleurs arrivé que l'on trouve sur le sable des échouages plus rémunérateurs.

 

***

 

   Pour la Noël, il arrive que des chevreuils disparaissent mystérieusement de la pinède, pour resurgir sur quelques tables bordelaises généreusement pourvues en vieilles bouteilles de saint-émilion ou de graves, mais autour desquelles aucun convive n'a jamais entendu parler d'un quelconque plan de chasse. Ce dernier mot couvre souvent, en Gironde, le pur et simple braconnage. Ainsi, chaque mois de mai, les tourterelles des bois, épuisées par leur migration à travers le Sahara, la Méditerranée et les Pyrénées, sont fusillées dans le Médoc, en pleine période légale de fermeture!

   Il est difficile, en ce pays où la nature n'est généreuse que le temps d'une migration ou d'une poussée de champignons, d'échapper à ces pulsions prédatrices, à ces passions excessives. Comme tous les gamins des Landes et de Gironde, un ornithologue du bassin d'Arcachon avoue qu'il a d'abord manié les "pantes" (filets à ressorts), pour cap­turer les alouettes, puis le fusil, pour tirer palombes, grives et bécasses de passage, avant de jeter tout ce matériel aux orties. Depuis bien longtemps, il ne se sert plus que d'une paire de jumelles. Dans la forêt usagère de La Teste, dont les multiples propriétaires ne possèdent que le sol, il arrive encore que des usagers règlent discrètement leurs comptes pour des cueillettes abusives de cèpes ou pour un pin de gemmeur centenaire scié - bien trop haut - à hauteur d'homme.

   Avec la passion du sauvage, le secret est l'autre trait du caractère girondin, que Bernard Manciet évoque dans son Triangle des Landes (Flammarion) : « "C'est noir, vers la mer ; il va pleuvoir... Où t'en vas-tu ?

- Chercher une charge de pluie dans la lande..."

Le dialogue est sacramentel. En réalité, je sais que l'homme emporte dans sa musette du blé teinté de rouge et qu'il va, par ces menaces de pluies du mois de mars, poser des cor­deaux de fond pour les gardons, dans les lagunes, les ruisseaux, de même qu'aux pluies de septembre pour les anguilles, grosses alors "comme le poignet".

"C'est noir, vers la mer ; il va pleuvoir... Où t'en vas-tu comme ça ?

- Chercher un chargement de pluie dans la lande..."

Celui-là, je sais qu'il va, dans un champ écarté, poser des lacets de crin. La pluie annonce le passage des alouettes. Les grives suivront. Et qui dit grives le matin dit immanquable­ment palombes l'après-midi. »

 

***

 

   Ils sont arrivés à la fin du paléolithique, le long de l'Eyre. Une première humanité de chasseurs, pêcheurs et cueilleurs installait ses campements au-dessus des berges orien­tales du bassin d'Arcachon, où la faune était abondante. Près d'une eau couleur de rouille, les Aziliens, puis les Boiens vécurent de tout et de rien : un peu d'élevage, mais encore et toujours de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Autour de leurs oasis de chênes, aulnes, houx et osmondes royales, la lande - sèche l'été, inondée l'hiver - ne por­tait qu'une maigre végétation de bruyères, de genêts et d’ajoncs.

   Aujourd'hui, la pinède sans fin a couvert la plaine et les anciennes dunes des Landes. Dans le vent d'ouest, sa frondaison oscille comme en écho aux vagues de l'océan. Louise m'entraîne au pied des dunes du Truc Vert, à la naissance du cap Ferret. Dans le creux de la lette, les immortelles rivalisent, par leur floraison d'or, avec les cistes, lotiers, bruyères, genêts qui précèdent les pins maritimes aux troncs tordus et penchés par les tempêtes. Par réflexe, la vieille dame regarde si une fumée ne s'élève pas au-dessus de la forêt. Car l’incendie... Sous le couvert des arbres aux troncs roses et gris, mais aussi dans les sous-bois d'arbousiers, elle sait reconnaître les fleurs presque blanches des bruyères à balai, celles rouges à violettes des bruyères cendrées et les clochettes mauves des callunes.

   Elle pointe un doigt vers le nord. « Ici, en sortant du chemin, tu trouveras le plus grand terrier de blaireaux que j'ai jamais vu : pas moins de 18 trous, comme un golf ! Les petits doivent être dedans, à cette heure-ci. » Un peu plus loin, elle s'arrête un instant et me dé­signe la trace d'un chevreuil dans le sable. « Ils sont tranquilles de ce côté, parce que la route est déjà loin. » Depuis plus de cinquante ans, dans ces bois tranquilles où elle aime se perdre, Louise n'en revient toujours pas de rencontrer, l'espace d'une fuite silencieuse, un lièvre, un renard et même, une fois, une genette souple comme un chat. « Ne dis pas à mon fils où je t'ai emmené, et ce que tu as vu ; tu comprends, il est chasseur ! »

 

La Teste-de-Buch.


 

 

Belle-Ile-en-Mer

 

Passage pour la liberté

 

 

   Côte Sauvage. Louis Granger, qui se présente comme « Acadien de Belle-Ile, né à Bangor, et fonctionnaire à Le Palais », ne peut s'empêcher de monter dans sa voiture à l'heure où les autres vont boire l'apéro. L'île de Bangor, la pointe abrupte de Grand Village et les criques sablonneuses d'Herlin l'attirent depuis son enfance comme un aimant. Passé la porte Vauban, à la sortie de Le Palais, il file tout droit sur le plateau, cap au plein sud. Il s'arrête enfin à Grand Village, claque sa portière - dont la serrure n'a jamais reçu un seul tour de clé - et part doucement vers la falaise, mains dans les poches, nez au vent.

   A peine s'est-il engagé sur le chemin bordé d'ajoncs et de ronces, que deux perdrix lui jaillissent devant les pieds. Un rapide vol plané, en rase-mottes, dans un bruit d'ailes qui faseyent, les fait disparaître derrière un bouquet de genêts. Rien qui puisse étonner notre marcheur de midi, habitué qu'il est, comme tous les Bellilois, à débusquer les faisans, lapins de garenne et lièvres qui prospèrent dans les landes de bruyères et les haies d'aubépines.

   Si vous le rencontrez, arpentant le vallon qui descend - brèche herbue dans la falaise - jusqu'au « trou carré » où l'on pêche les aiguillettes, il vous abordera sans façon, levant juste l'index vers son front, pour saluer. « Entendez-vous le coucou ? » : simple question, histoire d'engager la conversation.

   Le coucou ? Il est partout, ce printemps : dans chaque bosquet d'ormes ou de pins, lan­çant inlassablement son appel. Et ce parfum entre miel et vanille ? Les fleurs jaunes des ajoncs embaument le vent tiède qui souffle de la mer. Aujourd'hui, l'atmosphère est presque côte-d'azuréenne. Hier soir, à la fraîche, la pointe du Grand Village était pourtant battue par les vagues. Des paquets de mer, levés par un bon suroît, tonnaient comme des coups de canon en s'écrasant sur le schiste des récifs.

   Car Belle-Ile est en prise directe avec les humeurs de l'océan. Presque nulle part, les tempêtes ne sont aussi terribles que sur la Côte Sauvage. A la pointe des Poulains, où Sarah Bernhardt habita un fortin Vauban désaffecté, comme à la plage de Donnant, dont la dune blonde disparaît alors sous les embruns, les vents de 120 km/h et les lames hautes de 10 mètres rivalisent de violence, plusieurs fois au cours de chaque hiver.

 

***

 

   Mais le Gulf-Stream sait racheter les colères de l'Atlantique. Enserrés dans leurs murets ou leurs haies de fusain, les jardins bellilois foisonnent de figuiers, lauriers, mimosas, tamaris et même palmiers méditerranéens. Sur la côte « en dedans » (celle qui est tournée vers le continent) et dans les vallons envahis par les saules, l'exubérance des fougères, du chèvrefeuille, de la menthe et de l'euphorbe rappelle que le climat y est nettement plus doux (2° de plus en moyenne) que sur le continent. Une douceur profitable, entre autres, aux potagers qui signalent les maisons des vrais bellilois.

   Ainsi, à Bourhic, protégées de la brise de mer par un ancien moulin amputé de ses ailes, tomates, courgettes, aubergines et herbes aromatiques, cultivées par un sieur Clément (ils sont nombreux sur l'île...), poussent et mûrissent aussi bien qu'en val de Loire. Au mi­lieu des oignons, des échalotes et des pommes de terre (notamment la "rouge plate" intro­duite par les Anglais, en 1761), il n'est pas rare d'apercevoir des hortensias bleus. Pour le plaisir des yeux et pour celui de la bouche, la terre de Belle-Ile se montre également gé­néreuse.

 

***

 

   Enfin, la terre... Si Yvon Juhel, agriculteur à Bernantec, commune de Sauzon, recon­naît que des bêtes qui tombent malades sur le continent guérissent une fois qu'elles arri­vent chez lui, il n'attribue ce bienfait qu'au seul micro-climat. Pour le reste, « la terre est très mauvaise et sans profondeur ». Une mince couche d'argile qui couvre à peine son socle de schistes et sur laquelle l'eau des averses ruisselle sans imprégner, avant de filtrer aux flancs des cent vallons de l'île.

   D'où toutes ces sources, ruisseaux et petits étangs dont les roseaux abritent le remue-ménage des canards, poules et râles d'eau. D'où, aussi, cette atmosphère étouffante de hammam qui règne au creux des "ports", des sortes de rias, dès le début de la belle sai­son. A deux cents mètres des criques de Ster-Vraz et de Ster-Ouen qui respirent l'Atlantique, on pourrait se croire en Camargue. Mais sur le plateau, l'aridité décou­rage peu à peu les vocations agricoles.

   Résultat : Yvon Juhel est le seul éleveur qui se soit maintenu dans les huit villages des alentours de Bernantec. « C'est le désastre », commente-t-il, avant de poursuivre : « Dans les dix ans qui viennent, il ne restera pas une quinzaine d'exploitations sur toute l'île. » Sombres perspectives qui n'ont pas l'air d'entamer son bonheur d'exister. Sa chevelure en bataille, ses gestes vifs et son regard réjoui opposent au sort l'affirmation d'une liberté typiquement belliloise.

   Si les prairies retournent à la friche et si Yvon vend difficilement le lait de ses vaches, peu importe ! Le sourire de sa femme est doux, ses enfant grandissent bien droit et « rien ni personne ne (l')empêcheront jamais d'exercer (sa) nonchalance comme (il) l'entend », qu'il aille pêcher à la ligne bars et congres sur un bout de rocher plat, ou qu'il décroche son fusil pour traquer la bécasse le long des haies d'aubépines. Ici, les éléments ont ra­battu bien des ambitions et la distance du continent (près d'une heure de bateau entre Quiberon et Le Palais) a protégé les esprits des folies du siècle. C'est « le côté refuge... et refus de Belle-Ile ».

   Une sorte de philosophie, si l'on veut, qui rend clôtures et autres barrières insuppor­tables aux Bellilois. Car les Juhel, Nedelec, Le Garrec... « existent sans posséder, puisque l'île est indivis entre ceux qui y vivent toute l'année ». Pour tous ces gens qui ne détestent rien tant que la contrainte et sont restés « un peu flibustiers sur les bords », les lois ont été « faites par les gens de l'extérieur pour les protéger de leur propre c... ». Plan d'occupation des sols ? « Sur quatre-vingt trois maisons construites l'an dernier, cinq seulement revenaient à des Bellilois ». Dates d'ouverture et de fermeture de la chasse, limitation de prises à la pêche ? « Les saisons nous indiquent plus sûrement le temps pour pêcher les araignées et celui pour tirer les lapins. »

   Manière de ne prendre que ce que la vie donne, de ne pas forcer le cours variable des choses. Yvon garde trente vaches sur ses cinquante hectares de prairies, alors que sur la même surface un agriculteur du continent en élève cent, pour se plaindre ensuite que la sécheresse affame ses bêtes ! De même, Ronan Juhel, frère d'Yvon et capitaine sur le Guerveur  qui relie Belle-Ile au continent, ne tentera jamais une sortie en catastrophe du port de Quiberon, par tempête de sud-ouest et marée basse. Même si, parmi ses six cents passagers quotidiens, quelques touristes rêvent de tâter - juste une fois - de la déferlante.

   Après dix ans de long cours dans la Marchande, il ne peut cacher son bonheur d'être le seul maître - après Dieu, bien sûr - du « passage » à Belle-Ile. Une traversée au cours de laquelle édi­teurs influents, stars du show-biz, écrivains et universitaires, habituellement si affairés, deviennent contemplatifs, les yeux rivés sur une mince tranche de terre où le rêve d'une vie plus libre pourra enfin se réaliser. Le temps d’un été.

 

Sauzon.


 

 

Corbières

 

Trois contes de Nadàu

 

   « Si tu ne me donnes pas le souper au mois des avents, ne me le donne pas en aucun temps ! » Ainsi le pasteur doit-il interpréter le bêlement triste - « Bêêêthléem... » - de ses brebis enfermées à l'étable depuis la Saint-André (30 novembre), alors que la neige me­nace de couvrir toute la montagne de son silence. Dans la campagne, bêtes et plantes se sont endormies et rêvent d'autres cieux. Dans les rues, courent les jeunes compagnons de l'Aiguilloné, quêtant de porte en porte quelques dons, entre Sainte-Catherine et Nadalet (une semaine avant la nuit de Noël). Rois mages ou druides d'un soir, ils chantent en chemin la générosité des donateurs auxquels seront distribués les petits pains à l'anis bénits lors de la messe de minuit.

   A Lagrasse, au coeur des Corbières, Marti, moustache noire et voix qui gronde comme un torrent, m'explique que les "calènos" (de calendes, fêtes de Noël) occitanes sont tou­jours l'occasion de ces dons et contre-dons en fruits confits et pâtisseries. Jusqu'à la nuit de la Nativité, quand on allume dans l'âtre « lou souc de Nadàu », cette grosse bûche d'olivier, de figuier ou de poirier, que l'on éteint ensuite chaque soir avant le coucher, afin qu'elle finisse de se consumer à la veille du nouvel an seulement. C'est le "cachofué" (feu caché), rituel symbolisant la renaissance du soleil après le solstice d'hiver.

   Quel dieu invoque donc, au premier jour du cachofué, le plus jeune des enfants de la maison ? « Alègre, Diu nous alègre ! Cachofué vén, tout bén vén. Diu nous fagué la grâci de véire l'an que vén ; se sian pas mài, que siguén pas mén » (Réjouissons-nous, Dieu nous ré­jouisse ! Feu caché vient, tout bien vient. Dieu nous fasse la grâce de voir l'an qui vient ; si nous ne sommes pas plus, que nous ne soyons pas moins), dit-il, un verre de vin à la main, devant toute la famille réunie autour de la bûche de Noël où couve le soleil nou­veau. Le petit et le patriarche de la maison, aidés par toute la famille, lèvent alors lou souc de Nadàu en le tenant chacun par un bout et l'amènent jusqu'à la cheminée. L'enfant et le vieux , ce sont l'an nouveau et l'an qui finit.

 

***

 

   Ici, on ne plaisante pas avec les symboles. Combien de milliers de pauvres bougres oc­cis par le fer et le feu, entre Bayonne et Montségur, autour de l'an 1200, parce qu'ils pré­féraient être « purs » pour l'éternité plutôt que devenir parjures de leur foi cathare pour le restant de la vie ? Le bûcher, plutôt que renoncer à l'imposition des mains... A minuit - « la bèlo ouro » !-, le 24 décembre, le monde meurt et renaît en une fraction de seconde. Les forces de l'au-delà, libérées de la matière, sont cause de tous les sortilèges. Si, à l'église, c'est une naissance que l'on célèbre, à la maison, ce sont les morts qui revien­nent, en passant par la cheminée. Gare à ceux qui sont partis pour la messe sans laisser de la lumière au logis, et quelques victuailles sur la table.

   Gare, surtout, à celui qui s'est attardé dehors, quand sonnent les douze coups, ou à ce­lui qui visite l'étable à ce moment fatidique. A coup sûr, il y laissera la vie. Car nul ne doit voir, ni entendre, le boeuf et l'âne, nos bons frères muets des jours ordinaires, doués soudain de parole, en récompense de la chaleur offerte à Jésus pendant la Nativité. Il n'y a pas si longtemps, un bouvier de Narbonne prit en flagrant délit de bavardage l'âne et le boeuf. L'un questionnait : « Que ferons nous demain matin ? » L'autre répondit : « Nous porterons le bouvier au cimetière. » A ces paroles, l'homme indiscret est mort de peur. Et le mystère des bêtes qui parlent reste entier.

 

***

 

   Pas pour tout le monde, cependant. Ame de Vinassan, Magali David est riche d'une « oreille du dedans » qui lui fait comprendre la langue des oiseaux. Un don qu'elle doit d'abord aux enfants qu'elle a menés dans la montagne ou au bord des étangs (elle était institutrice), même si c'était au prix de quelques blâmes de l'Inspection qui préférait les leçons de choses en classe plutôt qu'en pleine nature. Dans la garrigue, elle recueille les « papotages » de la gent ailée du Languedoc.

   Les oiseaux lui ont chanté la Clape : « Houle du vent dans la cime des pins, brusques ressacs qui font craquer la mâture enchevêtrée des branches, vol immobile de l'autour sur l'implacable ciel bleu, coque blanche de rochers dressée en une proue altière, au-dessus de la plaine stagnante, cette mer d'étangs, de paluds et de vignes... » Et lui ont confié les difficiles missions de faire connaître leur paradis, puis de les protéger. Depuis plus de quinze ans maintenant, Magali accompagne grands et petits sur les sentiers de la Clape et offre une première initiation « à tous ceux qui désirent, en ces temps où l'artificiel et la ma­chine tuent l'âme et l'esprit, se greffer sur le sauvage, le vrai, le naturel, face à cette mer proche où se reposent les galères, les felouques, les trirèmes... » Évocation qui la fait hési­ter une seconde, avant de conclure, dans un soupir : « La mer, cette compagne mysté­rieuse. »

 

***

 

   La mer, de ce côté-ci du Languedoc, autour de Narbonne, puis les vignes, et enfin la forêt qui règne au-dessus de Carcassonne. Derrière le rideau sombre des sapins de l'Aude, dans la forêt des Fanges, les cerfs d'aujourd'hui ne craignent plus les loups d'autrefois. Pour combien de temps encore ? A Saint-Louis-et-Parahou, Jean-Louis, le bûcheron, raconte l'histoire du charbonnier Le Coumaut qui vivait toute l'année dans la sapinière. En ce temps, les bêtes ne conversaient plus dans la langue des hommes, mais elles la comprenaient encore. Le Coumaut qui parlait doucement aux loups, quand ils les rencontrait, devint ainsi leur ami.

   Or, un soir, à la veille de Noël, le roi vint à se perdre dans ces bois. Dans la nuit, il aperçoit une lumière tremblotante qui le guide jusqu'à la cabane du Coumaut. Celui-ci, sans rien demander à son visiteur qui ne se fait donc pas connaître, offre humblement l'hospitalité : « Mon souper et mon lit seront partagés avec toi. » Quelques pommes de terre sous la cendre, une galette de maïs coupée en deux, une cruche d'eau de source... Le repas touche vite à sa fin et le roi s'intéresse à son hôte :

- « Que fais-tu, mon ami ?

- Je fais le charbon.

- Et tu ne t'ennuies jamais, seul dans la forêt ? »

   Le Coumaut ne répond pas. Il met ses mains en porte-voix et hurle des "hou-hou" dans la nuit, par la porte ouverte. Presque aussitôt arrive une horde de loups. Le Coumaut laisse entrer quatre d'entre eux : « Par ici, Sauvage ! Et vous aussi, Gueuleur, Éclair, Rancunier. » Le charbonnier les dispose sur la couche de fougères sèches où il s'allonge à son tour aux côtés du roi. Un loup à la tête et les trois autres aux pieds pour leur tenir chaud. Hommes et bêtes dorment jusqu'au matin.

   « Maintenant, je vais te ramener sur ton chemin », dit le Coumaut au roi. « Mais avant de t'en aller, dis-moi ton nom. »

- « Je suis le roi.

- Le roi ! Je suis bien honoré de vous avoir eu comme compagnon. J'aurais dû mieux vous recevoir, mais je n'ai rien de plus que ce que je vous ai donné.

- Je t'en remercie. Charbonnier est maître chez lui. Aujourd'hui, c'est la Noël, et comme tu lui as sauvé la vie, le roi te donnera quelque chose. »

   Dès le lendemain, Le Coumaut se vit apporter un sac de louis d'or, qu'il s'empressa de donner aux siens. Sans rien garder. Il vécut encore longtemps dans la forêt des Fanges, en compagnie des loups, ses amis.

   La neige tombe maintenant en lourds flocons. Sur le seuil de sa maison enveloppée de brume, Jean-Louis s'appuie des deux mains sur son bâton, me fait un clin d'oeil et dit : « Passi per mon prat, / Mon conte es acabat. » (Je passe par mon pré, / Mon conte est ter­miné).

 

 

Lagrasse.


 

 

Merlin guettait la vie et l'éternelle cause

Qui fait mourir et puis renaître l'univers

Apollinaire

 

 

Jura

 

Le Vieux de la montagne

 

   Bernex, à deux pas de Genève. Et pourtant déjà si loin. J’imagine de la neige, dans le verger. La neige lumineuse, amie du trappeur, sur laquelle se détachent les silhouettes grises et noires des arbres fruitiers. Le silence, tout autour de la maison de Robert Hainard.

   Avant le point du jour : parfums de café, de pain et de lait ; radio suisse romande - sur­tout pour la météo - et pensées pour le travail en cours, ou, si la lune est pleine, pour telle clairière où vont chanter les grands tétras, pour ce terrier où sont attendus des renardeaux.

   Un peu plus tard. Jurons, dans l'atelier : le bois résiste au ciseau du sculpteur. Sifflotis sur un air de Mozart : les couleurs tombent bien sous la presse à bras. Une nouvelle gra­vure voit le jour. Une gelinotte éblouissante d'ocre, de bruns, de rouges, de terre et de feuilles mortes, de mousse et de roche, d'air glacial et de brume, d'aurore ou de crépus­cule..., bref vivante sous le regard, animée du mystère du Jura.

 

***

 

   Le Jura, où tout a commencé. Le Jura des sangliers, d'abord, parce que leurs premières traces dans les neiges d'après la guerre de 14 ont, dit-il, « piqué (s)on désir ». A vingt ans, il avait acheté sur sa modeste paie d'assistant aux Beaux-Arts une couverture « de seconde qualité », imprégnée de pétrole pour l'imperméabiliser. Les affûts nocturnes ont alors commencé. Depuis, le « guetteur de lune » a passé des milliers de nuits coincé dans la fourche d'un chêne, lové sous les branches basses d'un sapin, allongé dans un hamac tendu entre deux hêtres, à cinq mètres du sol. Sur le sentier des gardes, en amont de Sergy, grâce au gel historique de 1929, Robert Hainard vit ses premières bêtes noires. Elles étaient rousses d'ailleurs (des jeunes), sauf la laie meneuse qui identifia très vite ses traqueurs et entraîna toute la compagnie dans une fuite éperdue à travers la poudreuse.

   L'apprenti sculpteur avait vingt-deux ans. Son compagnon de bonne fortune, Jacques Burnier, seulement quatorze. Déjà ornithologue d'exception, celui-ci confia alors à son aîné que, sous le coup de l'émotion, il pensa une seconde : « Ce serait bien de trouver le nid et les oeufs... » Des « nids », les sangliers en firent beaucoup dans le Jura, après 1945, parce que les fusils avaient été confisqués. Et toute la faune, profitant de la nouvelle paix des hommes, re­peupla le massif couvert de forêts. A chaque période de pleine lune, Robert Hainard montait au Jura, pour trois jours au moins, seul, emportant tout le matériel et les vivres nécessaires pour ne jamais lâcher les traces qu'il suivait jusqu'au bout.

   Au pied de la montagne sombre, à la frontière, aux postes de Saint-Genis ou de Ferney-Voltaire, il passait en vélo et les douaniers saluaient le curieux cycliste d'un « Ah !, voilà le peintre nocturne ». Robert Hainard n'avait rien à déclarer, mais il exportait tout de même un peu de riz et de café pour le paysan du pays de Gex qui lui gardait son vélo. A part ça, un carnet de croquis et un crayon dans une poche de sa veste, des petites mèches de co­tons - pour prendre le vent - dans l'autre. Les aubes d'hiver, il fallait faire fondre, par la seule chaleur humaine, la glace qui avait saisi les godillots de cuir pendant la nuit d'affût ! Et, souvent, les aquarelles réalisées sur le terrain gelaient avant d'avoir séché, marquant pour toujours le papier d'étranges cristaux.

 

***

 

   Ne se suffisant jamais de ses rapides réussites, Robert Hainard a forgé dans les forêts du Jura son tempérament inoxydable. Trois nuits à - 15°, ou bien sous la pluie, sans un rayon de lune, et les trois jours qui vont avec, perdus à suivre en vain, dans la neige profonde, les traces d'un lièvre, d'un renard ou - encore - d'une compagnie de sangliers. Juste un peu d'eau à une source qui filtre sous la glace, un croûton de pain... « Quelle pa­tience ! », s'exclament ceux qui ne l'ont pas connu.

   Parce que cet homme brûlé par la passion de vivre a souvent connu les « attentes interminables, dans l'exaspération du désir sans cesse déçu ». Pas de tricherie, de faux naturel ; les affûts (nul n'en a tenu autant, ni si longtemps que lui) apportent aussi la souffrance : « Mélancolie physique et morale d'être loin », par exemple, mais aussi « instabilité de l'hu­meur, loin du travail méthodique, mené jour après jour, minute après minute »... De ceux qui professent que le désir vaut la possession, Robert Hainard dit qu'« ils insultent à la vie ».

   A deux ou trois heures du matin, dans l'air figé du Crêt de la Neige ou de la forêt du Risoux, l'observation et le songe se sont souvent confondus dans son esprit. De ses mille et une nuits en montagne, n'a-t-il pas raconté : « Les deux premières heures d'affût sont agréables, surtout après une journée de travail bien remplie. Notre personne semble se répandre dans l'espace, se confondre avec le paysage. Puis les pensées commencent à tourner en rond. Je n'arrive guère à ne plus penser du tout. Il ne reste qu'une volonté, tendue comme une crampe, de rester éveillé et de tuer le temps instant par instant. Depuis longtemps, j'ai renoncé à ces veilles pénibles. Je m'abandonne au sommeil. »

    A deux ou trois heures du matin, mes premiers affûts - en chambre - ont souvent confondu rêve et réalité. J'avais dix ans, j'étais dans mon lit et je relisais encore et encore le chapitre sur le sanglier des Mammifères sauvages d'Europe. Je m'endormais, le livre sacré dans les mains*. Dans ma nuit, un solitaire s'était déjà souillé : « Il était debout à côté de la flaque, entièrement couleur d'argile. Rien ne le distinguait du sol que son ombre au clair de lune et des oreilles restées noires... »

 

***

 

   La quête a commencé il y a trente mille ans, près de Vallon-Pont-d'Arc, dans une grotte découverte la veille de Noël 1994. Mammouth, ours, lion, rhinocéros, bouquetins, chevaux, hibou et papillons du paléolithique sont vivants sur la roche. De l'affût toujours recommencé, de la souffrance du temps qui passe et de la fulgurance d'un mouvement animal, Robert Hainard a continué d'extraire l'ombre et la lumière originelles de la conscience humaine. Une conscience qui avoue parfois son inquiétude.

   Comme le fit un jour, en confidence, Émile Rolando, « le Vieux de la montagne ». Hainard se souvient : « Il était chasseur, un peu braconnier. Il me paraissait un sorcier, un meneur de loups. Je lui ai dit combien je me sentais stupide, maladroit dans la nature et que je comptais bien quinze sorties pour une rencontre de sangliers. Il m'a répondu que mes réussites l'étonnaient et qu'en fait de sangliers, son taux de rencontres était moins bon... » Le peintre nocturne de Bernex a effectivement bénéficié d'un taux de réussite ex­ceptionnel. En nature, en art, mais aussi en amour.

   Pendant plus de soixante ans, Germaine, sa femme, a partagé - corrigé parfois - ses bon­heurs et ses doutes. Madame Hainard s'est éteinte. Robert n'est pas croyant, mais il a toujours dit que la vie naît de la mort, qu'être et avoir été tient déjà du miracle. Sa sagesse et son art continuent, à plus de quatre-vingt dix ans, de s'approfondir.

   Par la fenêtre de son atelier, il regarde du côté du Colomby de Gex et écrit sur son ca­hier  : « Le vent souffle sur les crêtes ; au-delà de son passage entre les fétus, j'ai souvent cru entendre le frôlement des masses d'air dans l'espace. La vie est partout, le soleil, la pluie. Du travail obscur et innombrable de l'humus, des plantes, des arbres, à l'animal furtif, chacun va à sa tâche, responsable d'une part du monde. » C'est au Jura que tout a commencé. Merci, Robert Hainard, mon Vieux de la montagne.

 

Gex.

 

* L’œuvre naturaliste - textes, gravures et sculptures - de Robert Hainard est certes celle d’un  génie ; ses travaux « philosophiques » sont malheureusement douteux, même s’ils restent très distants d’une idéologie véritablement fasciste. Lire, entre autres, l’Histoire de l’écologie politique de Jean Jacob (Albin Michel, 1999).


 

TABLE

 

 

Avant-propos

 

 

Béarn

Les rêveurs d'ours

 

Corse

Le lièvre d'Ortoli

 

Cornouaille

La joie au péril de la mer

 

Vosges

La terre d'aucun homme

 

Vercors

Fées des Coulmes

 

Mont Ventoux

Le miroir des aigles

 

Côte d'Azur

Le seigneur de la Bastide Blanche

 

Cévennes

Flamboyants des serres et valats

 

Gironde

Le paléolithique à perpétuité

 

Belle-Ile-en-Mer

Passage pour la liberté

 

Corbières

Trois contes de Nadàu

 

Jura

Le Vieux de la montagne