Rencontre avec les organisateurs des attentats-suicides
«Faire le maximum de morts israéliens»

Par JEAN-PIERRE PERRIN

Le samedi 28 et dimanche 29 juillet 2001



Les «labos» du terrorisme Naplouse est considéré comme le cœur battant du «terrorisme palestinien»

par les services secrets israéliens. Selon eux, la plupart des bombes qui

ont explosé ces derniers mois en Israël ont été fabriquées dans des

«laboratoires» cachés dans la ville. Les autres bombes viendraient de Jenine, où sont établis un ou deux «laboratoires», utilisés à la fois par le Hamas et le Jihad. Cinq des derniers kamikazes du Hamas venaient aussi de Naplouse. En représailles, cinq de ses activistes ont été tués par les services israéliens, de même que

plusieurs autres du Fatah et du Jihad. Mercredi, un missile israélien tuait Saleh Darwazeh. Selon le Shin Bet, l'homme dirigeait un «laboratoire» du Hamas. J.-P.P.
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  Naplouse, Jenine envoyé spécial

On dirait deux momies Le visage des deux hommes est complètement enveloppé d'un keffieh qui ne laisse filtrer que les yeux. Assis très droits sur des chaises, les corps ont presque l'immobilité d'un bronze. Les mains semblent collées sur les cuisses et les jambes ne sont jamais croisées. Pas une cigarette, pas un verre d'eau malgré l'éprouvante chaleur de la pièce sans fenêtre ni climatisation. Au cours de l'entretien, il n'y aura qu'un seul geste pour briser cette attitude pétrifiée, un pistolet brutalement tiré de la ceinture en réponse à une question portant sur leur identité. Les deux hommes masqués sont des responsables clandestins de la branche militaire - appelée Saraya al-Qods (la brigade Jérusalem) - du Jihad islamique pour la région de Naplouse. Celui qui a sorti son arme et porte un keffieh rouge est le responsable de la fabrication des bombes. L'autre, dissimulé dans un keffieh noir, s'occupe de la cellule «exécution» (des attentats). Qualifié d'«organisation petite mais mortelle» par Ehud Ya'ari, le spécialiste des questions arabes à la télévision israélienne, le Jihad islamique est l'organisation palestinienne la plus secrète et la mieux structurée. Il a revendiqué le dernier attentat-suicide commis en Israël, à la gare routière de Benyamina (nord du pays), le 16 juillet, qui a tué trois soldats israéliens, plus le kamikaze palestinien, et fait une dizaine de blessés. Traqués en permanence par l'armée israélienne, qui s'emploie par tous les moyens à les éliminer, les chefs de Saraya al-Qods se refusent en général à toute interview. Un troisième homme, au visage découvert et au discours plus politique, assistait à l'entretien qui s'est déroulé dans une clinique désaffectée de la ville palestinienne de Naplouse.

Le stéréotype de l'invincibilité

Pour le Jihad islamique, les attentats-suicides de ces dernières semaines répondaient à trois buts. «D'abord, il s'agissait de faire le maximum de morts du côté israélien. Après, prouver que l'on peut vaincre le dispositif sécuritaire très efficace de l'Etat sioniste en frappant le cœur de celui-ci, des lieux comme Tel-Aviv et Haïfa. Enfin, même s'il arrive qu'une bombe explose sans faire de victime, elle participe à la destruction de la trêve en cours (entre Israël et l'Autorité palestinienne, ndlr)», explique l'homme au keffieh rouge. Dès lors, l'attentat de Benyamina est considéré par les deux hommes comme exemplaire. «Nous avions annoncé que nous ferions cette opération et, malgré l'armée israélienne qui s'y attendait, nous avons pu pénétrer la zone de haute sécurité qu'elle avait mise en place», ajoute le second responsable.

Selon l'organisation islamiste, les attentats-suicides ont un double objectif stratégique. «Nous ne cherchons pas à vaincre Israël mais à provoquer une escalade du conflit dans le but d'impliquer toute la population, puis celle des pays arabes voisins. Ensuite, en contrebalançant la terreur infligée par Israël à notre peuple, nous prouverons que l'invincibilité du soldat israélien est un stéréotype, et nous briserons les facteurs psychologiques que celle-ci implique», déclare l'homme au visage découvert. «La réalisation de ces deux objectifs apportera l'énergie nécessaire à notre peuple», poursuit-t-il.

Dans la perpétration des attentats, la motivation religieuse des volontaires est fondamentale. «Notre principal objectif est de satisfaire Dieu. Et quand vous cherchez à apporter la justice, vous comblez les exigences de Dieu. Le jihad (guerre sainte) est une façon de vivre. Quand nous regardons autour de nous et que nous voyons la terre volée, la dignité bafouée, alors nous sommes prêts à donner notre sang et tout ce que nous possédons pour le jihad», déclare le responsable de la cellule «exécution». L'opération elle-même est investie d'une dimension mystique. «Il s'agit d'atteindre l'extase de la victoire (...). Votre mort va passer et repasser devant vos yeux et vous allez vivre avec elle. Vous atteignez alors le plus grand des secrets, celui de la vie après la mort. Vous créez une amitié avec la mort», tente d'expliquer le second responsable. Son ami renchérit: «Nous sommes des martyrs vivants, des martyrs qui sont encore en vie.»

Les trois hommes insistent sur le fait que les volontaires pour les opérations-suicides peuvent se rétracter jusqu'à la dernière seconde. «Sinon, ce serait un grand péché que de les pousser à un tel acte, ce serait commettre un crime», dit l'un d'eux. «Les jeunes se battent pour devenir martyr. Pour Hadera (attentat-suicide commis le 25 mai, avec une voiture piégée, ndlr), nous avions déjà un volontaire mais son copain s'est mis à pleurer, à crier parce qu'il voulait mourir à sa place. Alors, les deux ont participé ensemble à l'opération. Ils étaient parvenus si près de Dieu qu'ils ont décidé de se faire exploser ensemble», raconte l'homme au keffieh noir. Pas le moindre remords ni pour les jeunes Palestiniens envoyés à la mort, ni pour les civils israéliens tués dans les attentats. «Nous ne portons aucune responsabilité pour la mort des enfants juifs. Celle-ci revient à leurs parents qui sont venus nous prendre notre terre», affirme l'un des trois hommes. Un autre ajoute: «La société israélienne est une société militarisée. Ces enfants, à un certain moment, deviendront des soldats. Bien sûr, nous préférons attaquer des militaires mais d'un point de vue idéologique il n'y a pas de différence entre un soldat et un enfant israélien.»

L'argent de l'Iran

Dans l'explication de leur combat contre Israël, les hommes du Jihad prennent bien soin de se distinguer du Hamas, le principal mouvement islamiste palestinien. A leurs yeux, celui-ci n'est que la continuation de l'organisation des Frères musulmans. «La lutte armée n'est pas un but en soi pour le Hamas. Mais elle l'est pour d'autres mouvements, islamistes ou nationalistes. Le but du Jihad islamique est de réduire le fossé existant entre ces deux forces pour que, à la fin de l'Intifada, elles soient très proches l'une de l'autre. C'est pourquoi nous sommes davantage la cible du Shin Bet (les services de sécurité israéliens, ndlr)», insiste l'homme au keffieh rouge.

Après l'interview, les deux hommes masqués disparaîtront en quelques secondes. Il ne subsistera aucune trace de leur passage. Les questions politiques seront abordées ailleurs, dans la ville de Jenine, autre bastion du Jihad islamique. «Entre les branches politique et militaire, il n'y a aucun contact pour éviter toute infiltration de la branche militaire par le Shin Bet. Pour communiquer, nous passons par Damas (où se trouve le QG du parti, ndlr)», explique Soleiman, un jeune responsable de la branche politique du parti. Le financement, aussi, des deux branches est séparé. «C'est vrai, nous recevons l'argent de l'Iran, admet Soleiman. Mais pas seulement! Nous en recevons aussi beaucoup d'organisations installées en Europe et même aux Etats-Unis.» C'est à la branche politique de verser l'argent qui revient aux familles des «martyrs». Comme celle de l'auteur de l'attentat de Benyamina qui recevra d'ici peu 10 000 dollars, et une rente à vie de100 dollars par mois (1). S'il y avait eu femme et enfants, le Jihad islamique aurait pris aussi à sa charge tous leurs besoins.

La mort de Nidal

Nidal avait 21 ans lorsqu'il a actionné les explosifs qu'il portait sur lui. C'était un jeune homme sans histoire, assez solitaire, assez anodin, qui fut plutôt médiocre élève. A Burkin, village tout proche de Jenine, son père, Ibrahim Abou Chadouf, 58 ans, raconte sa dernière journée: «Il a travaillé avec moi dans les champs jusqu'à quatre heures et demie. Puis, il est parti en nous disant qu'il allait voir des amis. Il n'a même pas dit au revoir à sa mère. Le matin, il était allé à Jenine acheter un pantalon et un tee-shirt noirs - il était toujours vêtu de noir, sa couleur préférée. J'ai appris la nouvelle de l'attentat quelques heures plus tard par la télévision.» Le paysan, père de dix autres enfants, n'a jamais suspecté que son fils allait commettre un attentat ni même qu'il faisait partie du Jihad islamique. Il le décrit comme un garçon religieux et travailleur, indifférent à ce qui est matériel: «Lorsqu'il avait quelques moments de libre, c'était pour se rendre à la mosquée.»

Regrette-t-il sa mort? «Mes enfants me sont très précieux. Mais leur sacrifice fait partie du sacrifice global. En dépit du prix à payer, lourd puisqu'il s'agit de leur sang, je suis prêt à accepter le sacrifice de mes sept autres garçons pour que la justice s'accomplisse. La mort de Nidal est un grand pas sur le chemin de la libération de la Palestine», répond-il. Conseille-t-il à d'autres jeunes de suivre son exemple? «Naturellement. Quel autre moyen avons-nous? Nous n'avons ni chars, ni avions, ni Apaches (hélicoptères, ndlr). Pas davantage de protection internationale.» Et d'ajouter: «Sa mort fut un choc mais quand je la compare à tous nos frères qui sont tués, je ressens une sorte de soulagement. Je prévois que tous les foyers palestiniens connaîtront la même histoire.».

(1) Sans compter les 10 000 dollars versés par Saddam Hussein à chaque famille de «martyr».

   

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