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Bernard Thibault : "Les politiques doivent intervenir sur ce qui se passe dans les entreprises"

LE MONDE | 14.03.02

La CGT adressera prochainement un mémorandum aux différents candidats à l'élection présidentielle. Pourquoi ?

La CGT entend s'inscrire dans le débat des prochaines échéances électorales sur des sujets qui concernent les syndicats : les retraites, les conditions de travail, le pouvoir d'achat, la fiscalité, la politique industrielle, les droits des salariés et plus généralement la démocratie sociale... Quel que soit le gouvernement en place, il y aura urgence à engager certains chantiers dont celui de la redéfinition des règles de représentation syndicale. Pour la CGT, il est inconcevable d'aborder des négociations aussi cruciales avec le système en vigueur qui permet à une seule centrale - pourvu qu'elle figure parmi les cinq confédérations jugées représentatives - de contracter avec les pouvoirs publics ou les employeurs. Personne ne s'accommoderait, j'espère, d'un accord minoritaire sur de nouveaux mécanismes d'acquisition des droits à la retraite.

Vous avez des craintes ?

Oui, car aujourd'hui c'est le silence total sur ces questions. Le principe de l'accord majoritaire dans les négociations sociales doit être reconnu. Il y a aussi à combler le vide en matière de représentation syndicale : aujourd'hui un salarié sur deux n'a pas de représentant.

La CFDT et le Medef préfèrent le contrat à la loi. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Dans cette histoire, tout le monde fait l'impasse sur l'attitude du Medef. On fait comme si le législateur empêchait les "partenaires sociaux" de négocier et de se mettre d'accord. La réalité n'est pas celle-là : dans les faits, on bute systématiquement sur l'attitude du Medef, qui défend une vision ultra-libérale de la société. Je rappelle qu'il s'est retiré de la gestion des caisses d'assurance-maladie. Il a boycotté les travaux du Conseil d'orientation des retraites.

Dans ce contexte, vous pensez donc qu'il est normal que le législateur intervienne ?

Nous ne proposons pas que le législateur intervienne sur tout. Mais les responsables politiques doivent prendre conscience qu'on attend aussi d'eux qu'ils interviennent sur ce qui se passe dans les entreprises. S'agissant des droits des salariés, des obligations des employeurs, personne ne peut limiter le pouvoir du législateur. C'est aussi là que se façonne la société.

Nicole Notat a critiqué à plusieurs reprises l'absence de dialogue social du gouvernement Jospin. Etes-vous d'accord ?

Lionel Jospin s'est laissé anesthésier par l'opération refondation sociale menée par le Medef. Il n'a pris conscience que tardivement de ses limites. L'esprit de revanche du patronat a été tellement fort après les 35 heures que le gouvernement s'est, d'une certaine manière, mis en retrait sur les questions sociales.

M. Jospin propose une épargne salariale collective et Jacques Chirac un fonds de pension. Pour Mme Notat, c'est blanc bonnet et bonnet blanc.

Il faudrait d'abord en savoir plus sur ce que chaque candidat met dans ses formules. Les fonds de pension, nous y sommes opposés. Nous avons créé un comité intersyndical pour l'épargne salariale avec la CFDT, la CGC et la CFTC justement pour veiller à ce que les dispositifs mis en place dans les entreprises, avec la loi Fabius, ne se substituent ni aux négociations sur les salaires, ni aux négociations sur les retraites.

Alors que faire sur les retraites ?

Il faut partir des travaux du Conseil d'orientation des retraites ainsi que des propositions émanant de l'ensemble des intervenants pour ouvrir des négociations. Ceux qui veulent limiter le débat à la durée des cotisations prennent de gros risques. Pour nous, le principe de la retraite à 60 ans doit être maintenu, le taux de remplacement des retraites doit être augmenté à 75 %. A la CGT, nous proposons par exemple un mécanisme qui permette aux jeunes de commencer à acquérir des droits à la retraite dès 18 ans, même s'ils continuent leurs études. Nous proposons aussi d'asseoir les cotisations sur l'ensemble des revenus, de tenir compte des travaux pénibles.

Regrettez-vous que Lionel Jospin n'ait rien fait sur le sujet dans les cinq dernières années ?

Il n'y a pas le feu dans la maison. C'est le Medef qui a dramatisé le sujet pour justifier son chantage lors des négociations sur les retraites complémentaires.

Les syndicats organisent une euromanif au sommet de Barcelone. Vous préparez une journée d'action "contre la déréglementation" à Paris le 14 mars. Faites-vous pression sur les candidats ?

La présidence espagnole de l'Union européenne prend à revers toutes les pressions que nous avons exercées avec la Confédération européenne des syndicats pour une Europe plus sociale. Elle souhaite accélérer le démantèlement des services publics et accentuer la déréglementation du marché du travail. Le bon sens voudrait qu'on tienne compte des événements sur 11 septembre, et l'Europe a des responsabilités pour défendre une autre mondialisation que celle qui accroît les inégalités. Nous souhaitons que les candidats se positionnent aujourd'hui sur les questions soulevées par ce sommet européen.

La sécurité devient plus importante que l'emploi dans cette campagne. Qu'en pensez-vous ?

Le discours sécuritaire fait l'impasse sur des réalités sociales qui n'expliquent pas tout mais qui constituent un terreau incontestable. La dégradation de l'emploi, des conditions de travail, de certains cadres de vie contribuent aussi à la désocialisation. Quelqu'un qui voit son père ou sa mère renvoyé du jour au lendemain après vingt-cinq ans passés dans une entreprise aura une image de l'entreprise et de la société éminemment violente. Bien sûr, il faut des mesures contre les actes qui constituent des infractions. Mais prétendre résoudre les problèmes par la seule répression, c'est démagogique.

Propos recueillis par Virginie Malingre et Caroline Monnot


Les mouvements sociaux s'essoufflent

Le dialogue oui, la négociation non : la stratégie adoptée par le gouvernement pour désamorcer les mouvements sociaux qui touchaient encore, mardi 12 mars, les transports routiers, les hôpitaux et l'administration pénitentiaire, a porté ses fruits.

Trois des quatre organisations syndicales de chauffeurs routiers impliquées dans le blocage de raffineries, depuis le lundi 11 mars, ont appelé à la reprise du travail. Les barrages ont été levés dans la nuit du 12 au 13. Le ministre des transports, Jean-Claude Gayssot, devrait recevoir l'intersyndicale la semaine prochaine. Dans les hôpitaux publics et l'administration pénitentiaire, les syndicats, qui avaient appelé à de nouvelles manifestations le 12 mars, n'ont pas obtenu d'ouverture sur la renégociation des 35 heures. Aux impôts, la CGT et le SNUI appellent à "amplifier" la mobilisation engagée le 11 mars pour obtenir l'ouverture de négociations.

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