Le sommet de Barcelone ne doit pas conduire l'Europe vers une libéralisation des marchés de l'énergie et des communications.

Critique d'une régression annoncée

Par Bernard THIBAULT
Bernard Thibault est secrétaire général de la CGT.

Le mercredi 13 mars 2002


La manifestation des syndicats européens, jeudi à Barcelone, mettra en évidence le refus du recul social et politique. près la tragédie du 11 septembre, de nombreux commentateurs, notamment en Europe, avaient émis l'idée que l'heure était venue pour une révision profonde des politiques de libéralisation à outrance. Chacun convenait qu'elles n'avaient fait qu'aggraver le fossé entre riches et pauvres, miner la cohésion de sociétés entières et grever leurs capacités de développement, nourrir la marginalisation sociale et alimenter tous les désespoirs. Le «Forum de Davos» tenu à New York avait même risqué quelques considérations métaéconomiques, l'alternative au passage du rouleau compresseur du marché semblait devenir une option raisonnable, le message de Porto Alegre semblait pouvoir être entendu.

En écho à ce début de prise de conscience, l'effondrement de l'Argentine «dollarisée» et l'incroyable scandale économique, financier, politique, social et éthique que constitue la faillite de la société américaine transnationale Enron, authentique produit dérivé de l'hystérie néolibérale, venaient encore une fois éclabousser le désolant tableau du monde qui n'en a pourtant pas besoin...

Il semble malheureusement qu'en ce début d'année 2002 chacun ait été très vite ressaisi par ses démons, les siens propres et ceux qu'il est toujours si commode de stigmatiser chez les autres.

Pouvons-nous nous résigner, la conscience tranquille, à laisser à l'armée le soin d'éradiquer le terrorisme dans les zones de fracture du monde et de fermentation criminelle des sociétés, et à la police celui de faire régner l'ordre dans les banlieues des métropoles, et nous obstiner à refuser de répondre, comme l'administration américaine, aux besoins sociaux et environnementaux qui ont pris désormais une dimension universelle et demandent des réponses universelles?

L'Union européenne, ensemble régional ouvert en gestation et en développement, disposant des marges de manoeuvre et de tous les ingrédients nécessaires à un outsider pour proposer et entreprendre une mise à jour, semblait être un terrain d'élection pour promouvoir une nouvelle donne, amorcer une dynamique de changement.

Depuis le sommet de Lisbonne, confirmé par tous les suivants jusqu'à celui de Laeken, l'objectif d'une Europe de la connaissance et des nouvelles technologies allait de pair avec celui d'une Europe sociale et de l'intérêt public.

Et voilà que le gouvernement conservateur de José-Maria Aznar veut mettre à profit son semestre de présidence de l'Union pour tenter d'imposer une vision ultralibérale, qu'il partage avec MM. Blair et Berlusconi, et provoquer une libéralisation complète dans l'économie des réseaux (énergie et ferroviaire) tout en faisant passer à la trappe l'agenda social.

La France doit rester ferme dans son opposition à la libéralisation totale des marchés de l'énergie. Elle a toutes les raisons de le faire alors qu'aucune évaluation sérieuse, que ce soit en termes économiques ou du point de vue des conséquences de la libéralisation sur la cohésion sociale et régionale, n'a été préalablement conduite. En l'absence d'une telle évaluation, l'accélération du passage à la libéralisation totale du secteur relève de la profession de mauvaise foi idéologique plutôt que du réalisme économique et social.

Au demeurant, il est consternant de constater un tel acharnement autour de ces vieilles lunes comme la libéralisation des réseaux d'énergie ou de communications. L'éclipse durable des services publics britanniques et l'exemple de la Californie où dix ans de déréglementation ont suffi pour que la région la plus «avancée» du monde soit paralysée par des coupures d'électricité associées à une augmentation de 47 % des prix ne semblent pas suffire pour dessiller les yeux et désintoxiquer les cerveaux.

Il est temps de quitter les fausses routes et d'en venir à l'essentiel.

Au sommet de Lisbonne, on avait justement insisté sur une économie de l'information et de la connaissance. Son essor est effectivement devenu un objectif prioritaire. Il sous-entend une véritable organisation politique et industrielle de l'articulation entre la recherche-développement et le tissu économique et social aux différents niveaux territoriaux européens. Dans deux secteurs clés, biotechnologies et information, l'innovation continue à se faire principalement aux Etats-Unis: ceux-ci emploient trois fois plus de spécialistes en biotechnologies que l'Europe et les groupes européens réalisent une partie importante de leurs efforts de recherche-développement sur le sol américain.

Il faut redresser le tir, en finir avec les politiques de saupoudrage, et, sans tomber dans certains errements antérieurs, redéfinir des politiques sectorielles. Cela exige une volonté politique de solliciter la capacité des sociétés européennes à définir des projets communs intégrant les profondes mutations technologiques en cours au service du «développement durable».

C'est «dans la proximité», en les articulant à chaque niveau territorial, que se jouera le développement de pair de l'économie et de la démocratie, à l'intérieur de chaque pays comme au sein d'un ensemble coordonné de pays comme l'Union européenne.

L'article 16 du traité qui examine les services d'intérêt général doit prendre une nouvelle dimension, dépassant les considérations de concurrence, notamment avec la révision et l'incorporation dans les traités de la Charte des droits civils, économiques et sociaux adoptée à Nice. La nature de ces services relevant de choix politiques nationaux, et des besoins de solidarité et de cohésion de chaque pays, exige qu'ils s'exercent dans le cadre d'un principe de subsidiarité.

Au moment où l'Europe accepte le protocole de Kyoto, la durabilité du développement et de la croissance constituent des questions centrales pour son avenir. Les politiques régionales, la politique agricole commune en débat à l'OMC, la solidarité entre pays et entre régions au sein des pays, ne peuvent en aucun cas être marginalisées dans l'ordre du jour du prochain sommet.

Cette Europe ne peut pas non plus être celle de millions de laissés-pour-compte, les citoyens oubliés du chômage de longue durée, de la précarité permanente, de la pauvreté et de l'exclusion dans les pays membres et candidats: l'Europe compétitive doit aussi être une Europe du plein-emploi. La libéralisation à outrance ne nous conduit pas sur ce chemin.

Céder aux demandes patronales et aux sirènes politiques de quelques pays en promouvant une flexibilité accrue des contrats et du marché du travail, un recul de l'âge de départ en retraite et la privatisation des fonds de pensions (malgré Enron, dans certains cercles, on persiste à tourner en rond) peut-il sérieusement constituer une solution miracle?

Si, d'aventure, on laissait faire, le Conseil européen de Barcelone serait bien davantage qu'un virage libéral un peu trop marqué, mais constituerait une régression majeure du «modèle social» européen, un message négatif et démobilisateur aux peuples de l'Europe d'aujourd'hui et de demain qui attendent beaucoup mieux et bien davantage de leur coopération au sein d'un si vaste ensemble économique, politique, social et culturel, qu'un simple marché unique concurrentiel et des résultats financiers de court terme propres à satisfaire les appétits de «valeur» des consortiums d'actionnaires.

La manifestation des syndicats européens, à l'appel de la CES, jeudi prochain à Barcelone, mettra en évidence le refus du recul social et de la régression politique que la présidence espagnole voudrait imposer.

Les syndicats français sont parvenus, à quelques nuances marginales près du côté de FO, à se mettre d'accord sur une position commune en vue de ce sommet. Ils seront fortement mobilisés, avec leurs collègues des autres pays, membres et candidats, pour que l'Union européenne qui, avec la Convention et le forum de la société civile, vient d'engager un débat et des consultations sur son avenir et celui de ses institutions, ne se trouve pas embarquée sur une voie sans perspective.

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