INTERNET, LA KOMMANDANTUR LIBÉRALE
Philippe Val
Charlie Hebdo, 17 janvier 2001
Pourquoi Charlie n'a-t-il pas de site Internet ? Hein ? Vous vous déplacez encore en diligence ? Et pourquoi ne diffusez-vous pas vos idées comme les Indiens d'Amérique avec des signaux de fumée ? Ton vélo, il a des pneus pleins et un pignon fixe ? Non, alors pourquoi t'as pas un site Internet ? Même mon plombier, il a un site Internet interactif. Tu cliques sur plombier », puis sur « lavabo », puis sur « siphon », puis sur « pelote de poils qui bouche », tu donnes ton numéro de carte de crédit, hop ! six mois plus tard, tu reçois dans ta boîte aux lettres une pub pour Destop, et le tour est joué. C'est ça, l'avenir. Un site Charlie, ce serait génial. Pourquoi ? Ben, j'sais pas, moi, on verrait le sommaire, les principaux articles, les archives, l'âge du capitaine, une visite guidée des locaux, la marque de croquettes des chiens de Luce Lapin, s'il reste des cacahuètes dans le frigo de la rédaction, et puis il y aurait un forum de discussion et puis des entrées interactives, et puis des conseils pratiques : comment faire la révolution avec un couteau suisse, un poste à galène et une boîte de trombones. Ben non. On n'a pas de site Internet. Oh, on y a pensé. On a vu défiler dans nos bureaux des experts, des militants du Web, des ingénieurs en informatique qui nous ont proposé des projets, tous plus beaux et originaux les uns que les autres. Mais, au bout du compte, on a dit non. Ami lecteur, tu vas comprendre pourquoi. Il y a deux raisons principales. Mettons de côté l'utilité reconnue du courrier électronique. Plus rapide que le courrier normal et moins volatil que le téléphone, l'e-mail prend une place, dans nos modes de communication, qui n'est pas illégitime. A ceci près que sa confidentialité n'est pas garantie, ce qui suppose qu'on en ait conscience lorsqu'on l'utilise. Pour le reporter qui doit envoyer instantanément à sa rédaction des gros dossiers déjà mis en forme, pour les scientifiques qui peuvent communiquer entre eux très vite et à moindres frais, pour les amoureux que séparent des océans, pour les parents ou les amis lointains, vive l'e-mail ! Un site, c'est une autre histoire. D'abord, une histoire d'argent, et c'est la première raison. Pour créer un petit site Charlie Hebdo modeste mais vivant, avec archives, forum, services actualisés, choix d'articles et de planches de dessins dont la présentation et le contenu apporteraient un supplément d'intérêt à ce que l'on trouve dans l'hebdomadaire, il faut compter, au minimum, 600 000 francs par an. Dans cette somme, il y a le prix de l'hébergement et le salaire de la personne qui entretient le site à l' année. Comment rentabiliser ? En faisant payer la connexion ? C'est là que commencent les problèmes. Les seuls sites payants rentables sont ceux qui proposent des placements financiers ou du sexe - c'est-à-dire la psychologie rudimentaire de l'internaute de base, agité par les deux instincts les plus primitifs : le rut et la domination. Certains journaux ont investi des sommes énormes pour bâtir des sites dont le succès n'a eu qu'une conséquence : une chute de la vente au numéro. Mais les directeurs des journaux se sont entêtés, terrorisés de ne pas être à la pointe de la modernité. Comme les sites d'information sont condamnés à la gratuité s'ils veulent avoir des connexions, on touche directement le cour du premier problème. Hubert Beuve-Méry, le fondateur du Monde, disait que, lorsque les recettes publicitaires d'un journal dépassent 30% des recettes globales, le journal est mort. Sur Internet, le journal est forcément gratuit, et financé à 100% par la publicité, unique moyen de rentabiliser l'investissement, si l'on excepte les « services » cul et fric proposés par le journal, certes, mais qui n'ont pas grand chose à voir avec le journalisme. C'est donc une presse trois fois morte qui est en train de naître sur Internet, tout en faisant concurrence à la presse d'information et d'opinion, laquelle, généralement, vit déjà à plus de 50% de la publicité. Pour un journal comme Charlie Hebdo, qui n'a aucune rentrée publicitaire, créer un site Internet reviendrait à publier une version électronique financée à 100% par la publicité. Qui pourrait le souhaiter, lorsqu'il ne reste plus en France que deux hebdomadaires d'information et d'opinion qui ne vivent que de leurs ventes ? La presse doit pouvoir exister d'abord par son contenu éditorial, ses enquêtes et ses analyses. Que pourrait-on penser de la valeur du travail d'un journaliste s'il n'est plus que l'employé des annonceurs qui lui permettent de caser quelques articles dans leur support promotionnel diffusé gratuitement ? Comme Internet s'est constitué aujourd'hui, la généralisation de la presse électronique, c'est à la fois la mort de l'information démocratique et pluraliste et le triomphe d'un ultra-libéralisme qui possède et contrôle tout, y compris la totalité des moyens d'information. La part des recettes de la vente au numéro est indirectement proportionnelle à la liberté des journalistes de traiter les sujets en fonction de l'intérêt du lecteur, à l'exclusion de tout autre intérêt politique ou financier. Ajoutez à cela que, d'ores et déjà, la majorité des hébergements ont été rachetés soit par Lagardère, soit par Vivendi, soit par la Lyonnaise des eaux-Dumez, et vous comprendrez vite qu'Internet, loin d'impliquer un développement de la presse, est au contraire un piège séduisant par sa facilité de diffusion, mais mortel pour ce qui est diffusé. Séduisant, parce qu'une fois de plus on confond - et toute la publicité pour Internet encourage cette confusion - le sens du mot « liberté » avec le sens politique qu'a pris le mot « libéral ». Internet, c'est sauvagement libéral. Enfin, la seconde raison, et qui n'est pas la moindre : Internet nous est vendu comme un réseau prétendument d'information. Mais, à part ceux qui ne l 'utilisent que pour bander, gagner en bourse et échanger du courrier électronique, qui est prêt à dépenser de l'argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions. Internet, c'est la Kommandantur du monde ultra-libéral. C'est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l'Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d'un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C'est la réalité inespérée d'un rêve pour toutes les dictatures de l'avenir. Sans une régulation démocratique mondiale d'Internet, débattue par les représentants des peuples de tous les pays ayant pour mission de garantir les droits des individus, dans un avenir proche, nous deviendrons les victimes aliénées d'une révolution technologique dont la propagande nous martèle qu'elle est la clef de la liberté.