Aux
veilleurs de nuit

Rabbi
Isaac dit : Lors de la création, Dieu illumina le monde d'une extrémité à l'autre avec la lumière ; elle fut ensuite retirée afin que les pécheurs qui
sont au monde ne puissent jouir, et elle est gardée en réserve pour les
justes, ainsi qu'il est écrit : "La lumière est semée pour le
juste" (Psaumes, XCVII, 11). Alors les mondes seront en harmonie, et
tout sera un ; mais, jusqu'à l'avènement du monde qui vient,
Le
Zohar.
Avertissement
Ouvrages
de fiction, certains textes ne recoupent l'Histoire que parce que notre époque
exige du vraisemblable. Ils créent des destins, des noms, qui n'ont pas
d'originaux à Paris, Strasbourg ou Munich, et s'ingénient à poser quelques
attrape-ronds-de-cuir, à lancer une poignée de leurres.
Tout
au plus, l'imagination défie-t-elle la mémoire sur ses propres champs de
bataille. Pour honorer, à tout hasard, les mêmes sacrifices inconnus.
Une
petite ville en Allemagne
Raphaël,
1959-1995
Puissent-ils
jouir d'une vie longue et heureuse,
d'une
existence aisée et de l'assistance céleste.
Amen.
Après
le kaddish
Tu es mort jeudi
Un mois d'agonie !
Je ne l'ai su que dimanche soir
J'ai allumé ma petite bougie du souvenir
Te souviens-tu
du deuxième jour d'octobre 1982
d'une petite ville en Allemagne, sous
la neige
et de Justice n'est pas vengeance
?
Aux autres la paix, la bonne conscience
la justice sans vengeance
"une existence aisée"
A nous NaKaM dans la nuit et le
brouillard !
Te souviens-tu
de nos gueules sombres
de nos mains calleuses
de nos gestes vifs, et du silence ?
Te souviens-tu, Raph
du Bedford gris
du scanner chuchotant, des codes
des Remington posés sur le plancher ?
Et les photos si nettes
les fiches de comportements
un Jericho sur mes genoux
un Desert Eagle sur les tiens
le GP 22, "le Marseillais",
aux balles cisaillées
dans la boîte à gants
toute cette breloque si familière
et les petites diodes vertes et
rouges...
Te souviens-tu de Visage-d'Or
Œil-de-Ciel, notre chêne de justice
de ses mouchoirs de toile bleue, notre
capitaine
le rabbin sans feu ni lieu ?
Te souviens-tu du parking de Traunstein
sur l'autoroute Salsbourg-Munich, et de
notre arrivée par Villach
de la traversée touristique des
Hohe Tauern
sous le nez blanc du Grossglokner ?
Et tous ces muscles dans mes bras
lourds
les zébrures noires sur nos fronts
votre lieutenant, à vous cinq
mes petits Sabras
mes gentils Torpédos
le kilo et demi des Todalk 11x80 Hertel
& Reuss
toujours pleines de lumière
vissées sur mes yeux !
Yacov Barsimantov, le troisième jour d'avril
et ce beau soir du 9 août 1982, chez Goldo...
'Hanoukka !, très vite, très fort
Lumières, rue des Rosiers ; roses de sang !
Et notre orgueil, notre haine
mes coudes-pilons, mes mains-hachoirs
les anges blonds d'Helmut Voigt
les diables noirs d'El Khouli
cinq gibiers de potence (des Irlandais
de Vincennes, vraiment ?...)
dans nos filets
cinq damnés dont même le Diable
n'a pas voulu prendre les âmes puantes
!
Te souviens-tu des portes blindées
de la chasse à courre
dans les couloirs jaunes, les chicanes
du feu des Glock 19 ?
et l'hallali à la baïonnette
la Mauser syrienne qui m'enfonce le crâne
quatre de mes cinq petits Torpédos
grillés pour de bon...
Toi, sergent Raph, et notre capitaine
me tirant par les bras
comme un sac de patates
dans les couloirs jaunes éclaboussés
de sang
à travers les portes blindées
battantes dans le vent
sur le parking de Traunstein couvert de
neige
sur le plancher du Bedford à moitié
vide
Les anges-gardiens du deuxième cercle
ont tout nettoyé
Les murs, les portes
et la neige
Tu es mort jeudi
Un mois d'agonie !
Je ne l'ai su que dimanche soir
J'ai allumé ma petite bougie du souvenir
15-19 avril 1995
Zeev
en hiver
Ils
sont tous armés du glaive, experts dans les combats ;
chacun
d'eux porte le glaive au côté, pour dissiper les terreurs de la nuit.
Cantique
des cantiques,
III, 8.
Accorde la paix et ta grâce
aux âmes des compagnons Zadok, Ami,
Simha et Yoseph
Puissent leurs âmes être unies à
celles de tous les justes
Par ta miséricorde
pardonne à Zeev Adom les fautes qu'il
a commises
Ses mains sont impures, mais quel est
celui qui ne fait que le bien ?
23 avril 1995
La
traque
Sur les douze collets tendus, un seul avait été honoré.
Malheureusement le lapin qui s'y était fait prendre commençait alors à
ressembler à ce que Baudelaire décrit dans La Charogne, que je venais de lire en cachette
dans un livre formellement interdit par la censure ecclésiastique.
Henri
Vincenot, La billebaude.
Je descendais la montagne, derrière Mossberg en ruines. Je courais entre
les mélèzes et les rochers instables. Je montais dans un arbre, au bord du
torrent à sec, car je risquais de perdre la piste presque invisible au ras du
sol.
J'ai vu un sentier, un peu plus loin, sur la gauche. Alors, j'ai sauté
au pied de l'arbre, souple, en silence, et j'ai dévalé la pente sans me
retourner.
Je descendais tout droit. Il n'y avait plus que la forêt, à droite et
à gauche, avec les grands cônes verts des arbres balancés par le vent, et des
troncs renversés. Je courais. Tout au long, un merle m'a suivi, ses trilles
crevant la torpeur du sous-bois. Puis, avant la fin du sentier, je m'arrêtais
de courir. Il y avait un roncier, à droite, et je ne voyais pas ce qui pouvait
se tenir derrière. Dans la boue, je relevais des traces larges, profondes, de
grande taille.
D'un coup, je débouchais sur un terrain dénudé, aux roches blanches et
lisses, éclatantes sous le soleil. Cela faisait une immense clairière dans la
vallée. J'apercevais la lisière sombre, sur l'autre versant. Cinq cent mètres
plus loin, je découvrais un chien jaune trottant sur trois pattes, qui disparut
derrière une moraine. Je décidais de le suivre. Sous un surplomb de la
montagne, une fumée bleue, légère, montait bien droit dans le ciel, parce
qu'il n'y avait plus de vent.
J'ai marché longtemps, le plus lentement possible, au fond de la vallée.
Il n'était pas loin de midi. La chaleur m'étouffait déjà. Enfin, une cabane
de planches est apparue. Je poussais la porte qui était entrouverte et, juste
en face, il y avait un matelas posé par terre. L'homme était allongé dessus,
qui ne bougea pas quand j'entrais. Je m'approchais et je vis qu'il dormait. Sur
le côté, près de sa main droite : un revolver. Je le saisissais et me
reculais doucement. L'homme ouvrit les yeux, se redressa un peu et prit une
tasse en fer blanc qu'il porta à sa bouche d'un geste brusque. Il délirait,
parlant d'une voix couverte, demandant du renfort. Son visage était brûlé par
le soleil.
J'avançais d'un pas et lui arrachais la tasse que je jetais derrière
moi, où je l'entendis s'écraser contre le mur. L'homme se recula sur le bout
de son matelas et, complètement recroquevillé sur lui-même, se mit à pleurer
en silence. Il ne me regardait plus, mais restait les yeux grand ouverts et, en
fait, il ne regardait rien. J'en profitais pour poser ma main gauche sur son
front brûlant. Il ne bougeait pas.
Je le visais à la tête, avec son propre revolver, et je tirais. Il y
eut la détonation et un petit choc dans mon avant-bras. L'homme me regardait
encore avec ses yeux pâles, mais il ne pleurait plus. Le sang commençait à
couler le long de son nez. Alors j'ai laissé tomber son revolver ; j'ai visé
avec le mien. Très vite.
Il y eut une forte détonation. Il ne cria même pas, mais sa tête fut
projetée contre les planches et il resta là, recroquevillé sur son matelas
ensanglanté. Je trouvais une couverture et la déroulais sur le corps.
Je suis sorti de la cabane. Des nuages noirs s'étaient entassés dans le ciel, de lourds nuages d'orage.
24 avril 1995
Démon
de minuit
(...)
mais il peut également arriver que le contenu du souvenir demeure intact, alors
qu'on a depuis longtemps oublié à quoi il renvoie. Est-il souvenir de réalité
ou souvenir de rêve ?
On
ne sait plus quelle est la nature de la donnée dont il prolonge l'existence éphémère
:
événement,
désir, souci, projet ou image de songe ?
Roger
Caillois, L'incertitude qui vient des rêves.
Après huit ans, ecce
Visage-d'Or, le revenant !
plutôt en os qu'en chair
"petites lunettes d'intello"
et ton sourire comme un pardon
Silence radio pendant huit ans
ton nom qu'on ne dit pas
les amis dont on n'a plus rien à connaître
mais qui pensaient bien à toi
tout de même...
à l'ancienne confiance -la vraie- qui
nous liait
qui les mettait sous ma garde
chacun son rôle, mais tous contre Amalec
à eux la parole, et nous les
tue-mouches
Le moche prénom de nos compagnes :
Neuf-millimètres
mais leur si joli patronyme :
Parabellum
Ton regard d'opprobre feinte, alors
sur ces jouets obscènes !
Dimanche j'étais seul à la maison
et j'ai fait prendre l'air au Beretta
vieille chose fidèle toute noire qui manquait de graisse
Les yeux fermés
charger les balles
enclencher, déclencher le chargeur (le verrou sous le
pouce droit !)
dix fois
pour dix années terribles
Lever, fermer la sûreté
faire glisser la culasse
appuyer sur la détente
en retenant le chien, tout doux, tout doux !
Placer les mains, la droite dans la gauche
Ouvrir les yeux : pas de cible, rien ne bouge
seulement mon corps lourd et vide assis par terre
les avant-bras calés sur les genoux
Avec qui
quel partage ?
J'ai essayé de chasser le démon de
minuit
tant et tant, tout ce temps !
Neuf millimètres de lumière
puis des insomnies Parabellum
Je ne lâcherai jamais les veilleurs de
nuit
9 et 10 mai 1995
Cette
photo
Jadis
personne ne me remarquait dans la rue,
maintenant
les enfants se moquent de mon étoile jaune.
Heureux
crapaud ! tu n'as pas l'étoile jaune.
Max
Jacob, "Amour du prochain".
Quelle sécheresse dans sa main droite !
Cette poignée de cailloux lâchée sur la tombe
la terre froide où s'enfoncent ses pieds
le long chemin de poussière dans son dos
Il tousse
souffle sur la cendre de ses mains
pour relever les morts
Combien de morts ?
Dans sa main, cette photo :
l'Ancien, si rond, l'œil vif, et ce
sourire de bonheur
(une ombre d'inquiétude ?)
ses bras ouverts pour envelopper toute
la tribu
Au premier rang, les petits enfants
Dix-sept mômes, de un à seize ans
les petites filles jolies, rieuses
tresses, barrettes et genoux nus
les garçons, petits hommes en chemise
blanche
Au deuxième rang, les jeunes parents
sœurs, frères, cousines et cousins
qui se ressemblent, partagent, dans la
paix commune,
l'ironie, la vanité des travaux et des
jours
Juif, Alsacien, soldat de Guillaume, médecin des tranchées
espion pour la France
les positions boches marquées sur le dos
En 1918, la Croix de guerre sur la poitrine, mais épuisé
Léon Arodi Blum, le forfait de ton cœur t'a épargné
de connaître
la France (ta France ?) du Vel-d'Hiv, de Pithivier et de
Drancy
le départ d'une jolie petite fille de Troyes pour
Pitchipoï
sa poupée serrée sur l'étoile jaune
Et la Mère, ô Thérèse Lion, ta femme
la mère de tes enfants, qui a transplanté une (une !)
branche de l'arbre
un rameau si neuf, chargé de trois fruits rouges
A chacun : une pomme, dans la nuit, pour la Noël 1942
des enfants du Christ
Et l'Oncle, ô Francis, ton beau-frère
le sauveur de Neuilly, Lyon, Périgueux, Grenoble, Annecy
un Juste, bon-vivant, coureur de jupons
donneur de fessée sous les bombes de Royan
Ton courage, ta bonté, ta science
Léon Arodi Blum :
cette lumière dans la photo
sur dix-sept visages d'enfants
cette douceur et cette douleur
dans les yeux des (jeunes ?) parents
et de ceux qui ne sont pas partis pour
Pitchipoï
faible rameau qui a repris racine
dans l'oubli, l'espoir, la solitude, la
famille, sous un faux nom
Eux qui ont fermé les poings
forgé la confiance dans les combats
partagés
furent sauvés d'entre les morts
Vois-tu de ta tombe, dans les faubourgs
de Strasbourg
de ton ciel juif plein de nuages
ces valeureux, ces justes, ces
compagnons
- ah oui !, les compagnons, les camarades...-
vois-tu la nouvelle tribu
sur cette photo des bras ouverts de
l'Ancien
qui enveloppent dix-sept petits mômes
pour la Noël 1994 des enfants du
Christ ?
11 mai 1995
Mes
douze ans
"Cette
première fêlure, comme beaucoup d'autres, petites ou grandes, qui suivirent inévitablement,
Primo
Levi, La trêve.
Un jour j'ai découvert qu'un homme pouvait prendre un nourrisson par les
pieds et lui fracasser la tête contre un pilier d'acier en riant, dans une
gare, sous les yeux de la mère impuissante. J'avais douze ans. C'était en
lisant un livre écrit par un ami de ma propre mère. Elle, dont un petit frère
ou une petite sœur auraient pu être ce nourrisson au crâne fracassé, elle
dont la propre mère s'était sauvée et avait sauvé ses enfants parce qu'elle
savait parler la langue de l'homme qui avait fracassé la tête d'un nourrisson
sur le pilier d'acier d'une gare où des milliers de gens comme ma mère, sa
propre mère et tant d'enfants avaient pris des trains et n'étaient jamais
revenus.
Un jour, j'avais douze ans, j'ai lu ce livre monstrueux et je suis devenu
un enfant plein d'horreur et de haine, un enfant qui sanglotait en silence sans
pouvoir s'arrêter, plein de pitié, de peur et de haine, un enfant qui aurait
pu prendre ce monstre de la Gestapo par la gorge pour lui fracasser le crâne
contre un pilier d'acier dans n'importe quelle gare, dans toutes les gares où
j'irai tant que je prendrai des trains.
J'avais douze ans et ma vie faisait le saut périlleux, je n'avais plus
d'âge, je pleurais sur des millions de vies fracassées, je comprenais d'un
coup tout ce que ma propre mère ne m'avait pas dit et qu'elle ne pouvait
comprendre elle-même sans se fracasser, j'imaginais ma grand-mère parlant en
allemand avec le monstre de la Gestapo dans le couloir d'un train plein
d'enfants de mon âge qui était l'âge de ma mère à cette époque, je lisais
et relisais ces pages de ce livre fabuleux écrit par un ami de ma propre mère
et qu'elle n'avait sans doute pas lu, qu'elle ne pouvait pas lire, je lisais ces
lignes de ces pages où le crâne d'un nourrisson arraché des bras de sa mère
était fracassé comme une noix sur un pilier d'acier.
Jeudi 4 septembre 1997. Rentrée des classes.