Aux veilleurs de nuit

 

 

 

 

Rabbi Isaac dit : Lors de la création, Dieu illumina le monde d'une extrémité à l'autre avec la lumière ; elle fut ensuite retirée afin que les pécheurs qui sont au monde ne puissent jouir, et elle est gardée en réserve pour les justes, ainsi qu'il est écrit : "La lumière est semée pour le juste" (Psaumes, XCVII, 11). Alors les mondes seront en harmonie, et tout sera un ; mais, jusqu'à l'avènement du monde qui vient, cette lumière est tenue en réserve et cachée. Cette lumière jaillit de la ténèbre qui fut taillée par les coups de l'Inconnaissable ; de même, à partir de la lumière qui fut cachée, par quelque voie secrète, furent façonnés les ténèbres des mondes inférieurs, où réside la lumière. Ces ténèbres inférieures sont appelées "nuit" dans le verset : "Et les ténèbres, Il les appela nuit" (Genèse, I, 5).

Le Zohar.

 

 

 


 

Avertissement

   Ouvrages de fiction, certains textes ne recoupent l'Histoire que parce que notre époque exige du vraisemblable. Ils créent des destins, des noms, qui n'ont pas d'originaux à Paris, Strasbourg ou Munich, et s'ingénient à poser quelques attrape-ronds-de-cuir, à lancer une poignée de leurres.

   Tout au plus, l'imagination défie-t-elle la mémoire sur ses propres champs de bataille. Pour honorer, à tout hasard, les mêmes sacrifices inconnus.

 


Une petite ville en Allemagne

Raphaël, 1959-1995

 

 

Puissent-ils jouir d'une vie longue et heureuse,

d'une existence aisée et de l'assistance céleste.

Amen.

              

Après le kaddish

 

 

 

 

Tu es mort jeudi

Un mois d'agonie !

Je ne l'ai su que dimanche soir

J'ai allumé ma petite bougie du souvenir

 

Te souviens-tu

du deuxième jour d'octobre 1982

d'une petite ville en Allemagne, sous la neige

et de Justice n'est pas vengeance ?

 

Aux autres la paix, la bonne conscience

la justice sans vengeance

"une existence aisée"

A nous NaKaM dans la nuit et le brouillard !

 

Te souviens-tu

de nos gueules sombres

de nos mains calleuses

de nos gestes vifs, et du silence ?

 

Te souviens-tu, Raph

du Bedford gris

du scanner chuchotant, des codes

des Remington posés sur le plancher ?

 

Et les photos si nettes

les fiches de comportements

un Jericho sur mes genoux

un Desert Eagle sur les tiens

 

le GP 22, "le Marseillais", aux balles cisaillées

dans la boîte à gants

toute cette breloque si familière

et les petites diodes vertes et rouges...

 

Te souviens-tu de Visage-d'Or

Œil-de-Ciel, notre chêne de justice

de ses mouchoirs de toile bleue, notre capitaine

le rabbin sans feu ni lieu ?

 

Te souviens-tu du parking de Traunstein

sur l'autoroute Salsbourg-Munich, et de notre arrivée par Villach

de la traversée touristique des Hohe Tauern

sous le nez blanc du Grossglokner ?

 

Et tous ces muscles dans mes bras lourds

les zébrures noires sur nos fronts

votre lieutenant, à vous cinq

mes petits Sabras

 

mes gentils Torpédos

le kilo et demi des Todalk 11x80 Hertel & Reuss

toujours pleines de lumière

vissées sur mes yeux !

 

Yacov Barsimantov, le troisième jour d'avril

et ce beau soir du 9 août 1982, chez Goldo...

'Hanoukka !, très vite, très fort

Lumières, rue des Rosiers ; roses de sang !

 

Et notre orgueil, notre haine

mes coudes-pilons, mes mains-hachoirs

les anges blonds d'Helmut Voigt

les diables noirs d'El Khouli

 

cinq gibiers de potence (des Irlandais de Vincennes, vraiment ?...)

dans nos filets

cinq damnés dont même le Diable

n'a pas voulu prendre les âmes puantes !

 

Te souviens-tu des portes blindées

de la chasse à courre

dans les couloirs jaunes, les chicanes

du feu des Glock 19 ?

 

et l'hallali à la baïonnette

la Mauser syrienne qui m'enfonce le crâne

quatre de mes cinq petits Torpédos

grillés pour de bon...

 

Toi, sergent Raph, et notre capitaine

me tirant par les bras

comme un sac de patates

dans les couloirs jaunes éclaboussés de sang

 

à travers les portes blindées

battantes dans le vent

sur le parking de Traunstein couvert de neige

sur le plancher du Bedford à moitié vide


 

Les anges-gardiens du deuxième cercle

ont tout nettoyé

Les murs, les portes

et la neige

 

Tu es mort jeudi

Un mois d'agonie !

Je ne l'ai su que dimanche soir

J'ai allumé ma petite bougie du souvenir

 

 

                                            15-19 avril 1995


 

 

 

 

Zeev en hiver

 

 

 

Ils sont tous armés du glaive, experts dans les combats ;

chacun d'eux porte le glaive au côté, pour dissiper les terreurs de la nuit.

 

Cantique des cantiques, III, 8.

 

 

 

 

 

Accorde la paix et ta grâce

aux âmes des compagnons Zadok, Ami, Simha et Yoseph

Puissent leurs âmes être unies à celles de tous les justes

 

Par ta miséricorde

pardonne à Zeev Adom les fautes qu'il a commises

Ses mains sont impures, mais quel est celui qui ne fait que le bien ?

 

 

                                               23 avril 1995


 

 

 

La traque

 

 

   Sur les douze collets tendus, un seul avait été honoré. Malheureusement le lapin qui s'y était fait prendre commençait alors à ressembler à ce que Baudelaire décrit dans La Charogne, que je venais de lire en cachette dans un livre formellement interdit par la censure ecclésiastique.

 

Henri Vincenot, La billebaude.

 

 

   Je descendais la montagne, derrière Mossberg en ruines. Je courais entre les mélèzes et les rochers instables. Je montais dans un arbre, au bord du torrent à sec, car je risquais de perdre la piste presque invisible au ras du sol.

   J'ai vu un sentier, un peu plus loin, sur la gauche. Alors, j'ai sauté au pied de l'arbre, souple, en silence, et j'ai dévalé la pente sans me retourner.

   Je descendais tout droit. Il n'y avait plus que la forêt, à droite et à gauche, avec les grands cônes verts des arbres balancés par le vent, et des troncs renversés. Je courais. Tout au long, un merle m'a suivi, ses trilles crevant la torpeur du sous-bois. Puis, avant la fin du sentier, je m'arrêtais de courir. Il y avait un roncier, à droite, et je ne voyais pas ce qui pouvait se tenir derrière. Dans la boue, je relevais des traces larges, profondes, de grande taille.

   D'un coup, je débouchais sur un terrain dénudé, aux roches blanches et lisses, éclatantes sous le soleil. Cela faisait une immense clairière dans la vallée. J'apercevais la lisière sombre, sur l'autre versant. Cinq cent mètres plus loin, je découvrais un chien jaune trottant sur trois pattes, qui disparut derrière une moraine. Je décidais de le suivre. Sous un surplomb de la montagne, une fumée bleue, légère, montait bien droit dans le ciel, parce qu'il n'y avait plus de vent.

   J'ai marché longtemps, le plus lentement possible, au fond de la vallée. Il n'était pas loin de midi. La chaleur m'étouffait déjà. Enfin, une cabane de planches est apparue. Je poussais la porte qui était entrouverte et, juste en face, il y avait un matelas posé par terre. L'homme était allongé dessus, qui ne bougea pas quand j'entrais. Je m'approchais et je vis qu'il dormait. Sur le côté, près de sa main droite : un revolver. Je le saisissais et me reculais doucement. L'homme ouvrit les yeux, se redressa un peu et prit une tasse en fer blanc qu'il porta à sa bouche d'un geste brusque. Il délirait, parlant d'une voix couverte, demandant du renfort. Son visage était brûlé par le soleil.

   J'avançais d'un pas et lui arrachais la tasse que je jetais derrière moi, où je l'entendis s'écraser contre le mur. L'homme se recula sur le bout de son matelas et, complètement recroquevillé sur lui-même, se mit à pleurer en silence. Il ne me regardait plus, mais restait les yeux grand ouverts et, en fait, il ne regardait rien. J'en profitais pour poser ma main gauche sur son front brûlant. Il ne bougeait pas.

   Je le visais à la tête, avec son propre revolver, et je tirais. Il y eut la détonation et un petit choc dans mon avant-bras. L'homme me regardait encore avec ses yeux pâles, mais il ne pleurait plus. Le sang commençait à couler le long de son nez. Alors j'ai laissé tomber son revolver ; j'ai visé avec le mien. Très vite.

   Il y eut une forte détonation. Il ne cria même pas, mais sa tête fut projetée contre les planches et il resta là, recroquevillé sur son matelas ensanglanté. Je trouvais une couverture et la déroulais sur le corps.

   Je suis sorti de la cabane. Des nuages noirs s'étaient entassés dans le ciel, de lourds nuages d'orage.

 

 

                                                                                          24 avril 1995


 

Démon de minuit

 

 

 

(...) mais il peut également arriver que le contenu du souvenir demeure intact, alors qu'on a depuis longtemps oublié à quoi il renvoie. Est-il souvenir de réalité ou souvenir de rêve ?

On ne sait plus quelle est la nature de la donnée dont il prolonge l'existence éphémère :

événement, désir, souci, projet ou image de songe ?

 

Roger Caillois, L'incertitude qui vient des rêves.

 

 

 

Après huit ans, ecce Visage-d'Or, le revenant !

plutôt en os qu'en chair

"petites lunettes d'intello"

et ton sourire comme un pardon

 

Silence radio pendant huit ans

ton nom qu'on ne dit pas

les amis dont on n'a plus rien à connaître

mais qui pensaient bien à toi tout de même...

 

à l'ancienne confiance -la vraie- qui nous liait

qui les mettait sous ma garde

chacun son rôle, mais tous contre Amalec

à eux la parole, et nous les tue-mouches

 

Le moche prénom de nos compagnes : Neuf-millimètres

mais leur si joli patronyme : Parabellum

Ton regard d'opprobre feinte, alors

sur ces jouets obscènes !

 

 

Dimanche j'étais seul à la maison

et j'ai fait prendre l'air au Beretta

vieille chose fidèle toute noire qui manquait de graisse

Les yeux fermés

charger les balles

enclencher, déclencher le chargeur (le verrou sous le pouce droit !)

dix fois

pour dix années terribles

Lever, fermer la sûreté

faire glisser la culasse

appuyer sur la détente

en retenant le chien, tout doux, tout doux !

Placer les mains, la droite dans la gauche

Ouvrir les yeux : pas de cible, rien ne bouge

seulement mon corps lourd et vide assis par terre

les avant-bras calés sur les genoux


 

Avec qui

quel partage ?

J'ai essayé de chasser le démon de minuit

tant et tant, tout ce temps !

Neuf millimètres de lumière

puis des insomnies Parabellum

Je ne lâcherai jamais les veilleurs de nuit

 

                            9 et 10 mai 1995


 

 

 

Cette photo

 

Jadis personne ne me remarquait dans la rue,

maintenant les enfants se moquent de mon étoile jaune.

Heureux crapaud ! tu n'as pas l'étoile jaune.

 

Max Jacob, "Amour du prochain".

 

 

Quelle sécheresse dans sa main droite !

Cette poignée de cailloux lâchée sur la tombe

la terre froide où s'enfoncent ses pieds

le long chemin de poussière dans son dos

 

Il tousse

souffle sur la cendre de ses mains

pour relever les morts

Combien de morts ?

 

Dans sa main, cette photo :

l'Ancien, si rond, l'œil  vif, et ce sourire de bonheur

(une ombre d'inquiétude ?)

ses bras ouverts pour envelopper toute la tribu

 

Au premier rang, les petits enfants

 

Dix-sept mômes, de un à seize ans

les petites filles jolies, rieuses

tresses, barrettes et genoux nus

les garçons, petits hommes en chemise blanche

 

Au deuxième rang, les jeunes parents

sœurs, frères, cousines et cousins

qui se ressemblent, partagent, dans la paix commune,

l'ironie, la vanité des travaux et des jours

 

Juif, Alsacien, soldat de Guillaume, médecin des tranchées

espion pour la France

les positions boches marquées sur le dos

En 1918, la Croix de guerre sur la poitrine, mais épuisé

 

Léon Arodi Blum, le forfait de ton cœur t'a épargné de connaître

la France (ta France ?) du Vel-d'Hiv, de Pithivier et de Drancy

le départ d'une jolie petite fille de Troyes pour Pitchipoï

sa poupée serrée sur l'étoile jaune

 

Et la Mère, ô Thérèse Lion, ta femme

la mère de tes enfants, qui a transplanté une (une !) branche de l'arbre

un rameau si neuf, chargé de trois fruits rouges

A chacun : une pomme, dans la nuit, pour la Noël 1942 des enfants du Christ

 

Et l'Oncle, ô Francis, ton beau-frère

le sauveur de Neuilly, Lyon, Périgueux, Grenoble, Annecy

un Juste, bon-vivant, coureur de jupons

donneur de fessée sous les bombes de Royan


 

Ton courage, ta bonté, ta science

Léon Arodi Blum :

cette lumière dans la photo

sur dix-sept visages d'enfants

 

cette douceur et cette douleur

dans les yeux des (jeunes ?) parents

et de ceux qui ne sont pas partis pour Pitchipoï

faible rameau qui a repris racine

 

dans l'oubli, l'espoir, la solitude, la famille, sous un faux nom

Eux qui ont fermé les poings

forgé la confiance dans les combats partagés

furent sauvés d'entre les morts

 

Vois-tu de ta tombe, dans les faubourgs de Strasbourg

de ton ciel juif plein de nuages

ces valeureux, ces justes, ces compagnons

- ah oui !, les compagnons, les camarades...-

 

vois-tu la nouvelle tribu

sur cette photo des bras ouverts de l'Ancien

qui enveloppent dix-sept petits mômes

pour la Noël 1994 des enfants du Christ ?

 

 

                                              11 mai 1995


 

 

Mes douze ans

 

 

 

"Cette première fêlure, comme beaucoup d'autres, petites ou grandes, qui suivirent inévitablement, fut une cause de douleur pour beaucoup d'entre nous, d'autant plus sensible qu'elle était inattendue : car on ne rêve pas pendant des années, des dizaines d'années, d'un monde meilleur sans se le représenter parfait."

 

Primo Levi, La trêve.

 

 

 

   Un jour j'ai découvert qu'un homme pouvait prendre un nourrisson par les pieds et lui fracasser la tête contre un pilier d'acier en riant, dans une gare, sous les yeux de la mère impuissante. J'avais douze ans. C'était en lisant un livre écrit par un ami de ma propre mère. Elle, dont un petit frère ou une petite sœur auraient pu être ce nourrisson au crâne fracassé, elle dont la propre mère s'était sauvée et avait sauvé ses enfants parce qu'elle savait parler la langue de l'homme qui avait fracassé la tête d'un nourrisson sur le pilier d'acier d'une gare où des milliers de gens comme ma mère, sa propre mère et tant d'enfants avaient pris des trains et n'étaient jamais revenus.

   Un jour, j'avais douze ans, j'ai lu ce livre monstrueux et je suis devenu un enfant plein d'horreur et de haine, un enfant qui sanglotait en silence sans pouvoir s'arrêter, plein de pitié, de peur et de haine, un enfant qui aurait pu prendre ce monstre de la Gestapo par la gorge pour lui fracasser le crâne contre un pilier d'acier dans n'importe quelle gare, dans toutes les gares où j'irai tant que je prendrai des trains.

   J'avais douze ans et ma vie faisait le saut périlleux, je n'avais plus d'âge, je pleurais sur des millions de vies fracassées, je comprenais d'un coup tout ce que ma propre mère ne m'avait pas dit et qu'elle ne pouvait comprendre elle-même sans se fracasser, j'imaginais ma grand-mère parlant en allemand avec le monstre de la Gestapo dans le couloir d'un train plein d'enfants de mon âge qui était l'âge de ma mère à cette époque, je lisais et relisais ces pages de ce livre fabuleux écrit par un ami de ma propre mère et qu'elle n'avait sans doute pas lu, qu'elle ne pouvait pas lire, je lisais ces lignes de ces pages où le crâne d'un nourrisson arraché des bras de sa mère était fracassé comme une noix sur un pilier d'acier.

 

                            Jeudi 4 septembre 1997. Rentrée des classes.