Le peuplier de Mimi

            Mireille Despérez, la dernière gardienne, escalier C, rez-de-chaussée.

            Désormais, Mireille Despérez tient son journal. A la date du 24 octobre 1999, la dernière gardienne du Renoir a collé un article découpé dans « Le Parisien ». Gros titre sur trois colonnes: « La Courneuve. Battu à mort devant le centre commercial ». Cinq types ont mis en bouillie un jeune Pakistanais à coups de barres de fer. Sur une autre feuille, Mimi, comme tout le monde l’appelle ici, raconte, d’une écriture appliquée: « Mon neveu m’annonce qu’il y a un mort devant le magasin Lidl. Je vais voir, bien sûr. Beaucoup de monde s’est approché. Un drap cache un corps sur le sol. L’homme doit avoir froid ! Il y a du sang par terre . Ca fait drôle. Ca fait mal de voir quelqu’un ainsi.  Dans les films, on voit des morts de toutes sortes, mais là, savoir qu’il est vraiment décédé, qu’il a été massacré à coups de barres de fer par d’autres personnes. Il a dû souffrir avant de mourir, avant que son cœur et son cerveau ne s’arrêtent de fonctionner. C’est horrible et inhumain. Même les animaux n’agissent pas ainsi. Devant mes yeux, tout se déroule comme un film, mais ce n’est pas un film, c’est la réalité. Je suis très choquée. Je n’y crois pas. Que des soi-disant êtres humains aient commis un tel crime, dans la rue, devant des passants. Impensable ! Pour moi c’est très dur, car il ne s’agit pas d’une mort naturelle ! On n’est pas dans un film. Que Dieu ait son âme. Amen ! »

            Mimi a débuté son journal le 1er juillet 1999. Sur la première page, elle a collé une carte postale de la cité des 4000. Disposées autour du blason de La Courneuve, qui ramasse plusieurs siècles d’histoire en une tour, un moulin, un orme, deux pigeons et trois canes, quatre vues illustrent la nouvelle ère: deux de la place Georges Braque, une de la salle des fêtes et du centre commercial et une du groupe scolaire Langevin Wallon. Elles datent des années soixante. Tout est propre, lumineux, aéré, bien entretenu. Pas le moindre bout de papier sur les pelouses. Mimi a tracé de petites flèches pour signaler le Renoir. Difficile d’imaginer qu’un tel environnement neuf et ordonné sombrera, plus tard, dans la crasse, la délinquance et la drogue, qu’un jeune Pakistanais y sera sauvagement assassiné et qu’il faudra, un jour de juin 2000, détruire la barre, devenue le symbole de tous les maux des banlieues. Comme si sa démolition, solennisée en un sacrifice rituel, suffisait à résoudre les injustices qui gangrènent la société et fragilisent davantage les plus faibles. Sur la page suivante, trois autres cartes postales : la Tour Eiffel, le Sacré Cœur et le Stade de France. Sous le Sacré Cœur, Mimi a écrit : « Voici ce que l’on voit de nos fenêtres côté ouest ». Sous le Stade de France : « Et si l’on monte vers le 15ème étage… » Puis, cette phrase : « Aujourd’hui, jeudi 1er juillet 1999, rien à signaler, sauf que j’ai un an de plus depuis le 30 juin». Elle venait de fêter ses 50 ans, dont 15 passés au Renoir. Le lendemain, elle continue : « Aujourd’hui, vendredi 2 juillet 1999, rien, sauf que c’est la fin d’encaissement des loyers. Si peu, car presque tous les locataires ont déménagé. Un souvenir me vient en tête, lorsque je suis arrivée en août 1984. Dès les premiers jours, j’ai retrouvé madame Jaballah, bien sûr, mais aussi ma copine Rosine Zenou. Au début des années soixante, nous étions parties ensemble en Corse, dans un camp de vacances organisé par la municipalité de La Courneuve. Je ne l’avais pas revue depuis 20 ans.» Elles sont tombées dans les bras l’une de l’autre. A la date du 5 juillet : « Madame Jaballah Fatima a fini de déménager. Le bâtiment est vide. C’est triste et désert. On croirait qu’une guerre a tout ravagé. Tous sont partis, je ne sais où ».

            Les pages se suivent comme autant de mots d’adieu. 8 juillet : « Vers 11 heures 40, j’appelle les pompiers. Une voiture a été incendiée. C’est volontaire, bien sûr. » 12 juillet : « Mme Symphon déménage. Toujours les problèmes d’ascenseurs qui ne fonctionnent pas. La galère ! » 9 juillet : « La régie de l’OPHLM me pose une porte en fer. Mais est-ce que cela va suffire à nous protéger ? » 12 juillet : « Madame Léa déménage. Son ascenseur ne fonctionne toujours pas. Pour les déménageurs, c’est la galère ! »13 juillet : « Je suis très en colère. On a volé les clefs de ma loge et de mon logement. Depuis 15 ans que je vis ici, ce n’était jamais arrivé. Pourtant, plusieurs fois, je les avais oubliées sur la porte. Qui a fait ça? » 14 juillet : « Que ce jour est triste ! D’habitude, il y avait plein de gosses dans la rue, sur le parking en face. Ils faisaient claquer des pétards. Maintenant, on ne trouve plus personne à Renoir. Plus d’enfant. Autrefois, mes deux fils, mon mari, ma sœur et mon beau-frère allumaient des fusées. Cette année, rien ! La rue est vide. Mauvaises idées. Ca me fait pleurer, car je réalise que la vie quitte ce bâtiment, comme un navire qui coule. » 18 juillet : « Vers 17 heures, des gamins ont mis le feu dans un vide-ordures. Rien de grave. » 20 juillet : « Encore un locataire qui part. Le bâtiment se vide comme un nid dont les petits oiseaux ont grandi et vont prendre leur envol pour partir vers d’autres lieux. » 21 juillet : « La plaque des boutons de commande de l’ascenseur a été arrachée. Le technicien ne peut rien faire. Les locataires vont encore gueuler. »  24 juillet, sous des photos d’immeubles cossus de quartier chic, ce commentaire : « Il n’y a rien à dire pour le moment. Peut-être qu’un jour nous aurons droit à avoir des habitations comme celles-ci. Le rêve… »  11 août : « J’ai donné une paire de lunettes de soleil pour enfant à un jeune du coin. Après, ils en voulaient tous. Je n’ai pas un magasin. Ils ne sont pas contents ces messieurs. » 28 août : « Ils ont mis le feu à une voiture blanche. Une R5, je crois. Les pompiers et la police sont venus. » 13 septembre : « Une des dernières locataires, divorcée, a trop peur de rester seule avec ses enfants dans l’immeuble  abandonné. Elle a voulu se jeter par la fenêtre. C’est très grave. » 17 octobre : « Où sont-ils, mes locataires ? Le matin, lorsque je fais ma tournée dans les étages pour vérifier les lampes, les logements sont vides. Où sont les bruits, les enfants qui se préparaient pour l’école, les parents qui partaient au travail ? Les bonnes odeurs de café ou de chocolat qui flottaient dans les escaliers ? C’est triste. Il ne reste plus que six logements occupés. Jusqu’à quand ? Je m’ennuie dans ma loge. Je ne vois plus personne. Le désert. Dehors, quand je rencontre d’anciennes locataires, nous pleurons ensemble. C’est fini. Jamais je ne retrouverai la vie que j’ai eu à Renoir. » 22 octobre : « Toujours un problème avec l’ascenseur impair de l’escalier E. Quelqu’un a arraché la plaque de commande. Le pair est définitivement arrêté depuis le 23 octobre 1998. Au 12ème  étage, une locataire a trois enfants asthmatiques. Dont une jeune fille de 18 ans à cent pour cent qui vit avec deux bouteilles d’oxygène en permanence. Pas d’ascenseur. Les livreurs refusent de monter les 12 étages à pieds. La jeune fille n’a plus d’oxygène. Elle étouffe. La maman est venue à la loge. Elle crie, m’insulte. Tape sur le guichet. Je ne sais pas quoi faire. J’appelle le réparateur. Il lui manque la pièce nécessaire. La dame crie et menace. Ce n’est pas de ma faute. »

            Quand, le 18 novembre 1999, la direction de l’OPHLM de La Courneuve a convoqué Mimi pour lui confier une nouvelle loge, l’immeuble lui est tombé sur la tête. Elle n’imaginait pas que ce serait si rapide, pensait qu’elle aurait, au moins, jusqu’à mars 2000 pour se préparer. Or, on lui annonçait qu’elle devait prendre son nouveau poste le 1er décembre. A peine 12 jours pour quitter sa barre délabrée qui serait prochainement abattue. Le cadre, qui l’a reçue, lui a dit qu’après 15 ans passés à Renoir, elle méritait un coin plus tranquille, qu’elle se plairait dans l’immeuble de l’avenue Henri Barbusse où on avait décidé de l’affecter, non loin du Carrefour des 6 Routes. Elle, ne s’y voyait vraiment pas. Par rapport aux 4000 Sud, le quartier des 4000 Nord est beaucoup trop calme, trop aisé. Le cadre a précisé qu’elle oublierait vite le Renoir, qu’elle connaîtrait d’autres locataires, se constituerait  d’autres souvenirs. Mais son Renoir, sans elle, qu’allait-il devenir, seul, humilié, rejeté, abandonné, avec ses appartements murés et ses fenêtres brisées, jusqu’à ce que les explosifs l’achèvent ? Et ses cinq chats, Grigri, Gribouille, Pompom, Mimie, Fidèle, ses trois chiens, Fallon, Julie et Chocolat, ils ne la suivront pas. Elle a pleuré. Pleuré encore. On n’a jamais pleuré autant pour une masse de béton. 

            Le jour de son déménagement, le 17 décembre 1999, le ciel, lui aussi, s’est rempli de larmes. A croire qu’il partageait sa peine. Il a plu sans arrêt. Le matin, à 8 heures 20, très exactement, le camion s’est garé devant l’escalier C. Le chargement a débuté. Mimi avait le cœur en 1000 morceaux. Jean-Michel, son mari, employé dans une entreprise de transport, Porte de la Chapelle, à Paris, ne comprenait pas son chagrin. D’ailleurs, il n’a jamais compris qu’elle se passionne autant pour cet immeuble. On pouvait la déranger à deux heures, trois heures du matin. Pour un vide-ordures bloqué ou une fuite d’eau, qu’importe, elle se levait. Une nuit, le Malien de la porte 3, 5ème étage, escalier E, qui avait six enfants, dont deux casseurs de boîtes aux lettres, est resté enfermé dans sa salle de bain. Une de ses deux femmes a appelé Mimi à l’aide. Elle a dû défoncer la serrure. Et cet autre Malien au C, premier étage, porte 2. 5 femmes, 35 enfants. Les voisins n’en voulaient plus. Son 6 pièces ressemblait à un infâme taudis assourdissant. Mimi essayait d’arrondir les angles. Ou encore Madame Frida, une vieille dame de 84 ans qui confondait le jour et la nuit. Combien de fois a-t-on téléphoné à Mimi pour qu’elle aille la chercher, alors qu’elle errait, seule, sans but, à trois heures du matin, au milieu du quartier désert. Mimi se levait. C’est elle qui a prévenu les pompiers lorsque Mme Frida a disparu pendant près de trois jours. Voulant ramasser un objet tombé à terre, la vieille dame était resté coincée sous son lit. Mimi était la copine, la sœur, la mère de tout le monde. Même si, durant les derniers mois, alors que la situation s’était gravement dégradée et que plus personne n’entretenait plus rien, certains locataires jetaient leurs ordures par les fenêtres et d’autres venaient pisser dans les halls pendant quelle les nettoyait. Plusieurs fois, elle a dû empoigner une batte de base-ball pour se faire respecter. Des jeunes, un peu excités, qui la cherchaient. Bien qu’elle ne soit pas très grande, ils n’ont jamais tardé à se calmer.

            Chaque année, à la fin du Ramadan, on l’invitait, dans tous les escaliers, à manger les gâteaux sucrés : elle prenait plusieurs kilos. Dans son journal, au 17 décembre, elle se rappelle : « Je connaissais mes locataires sur le bout des doigts. Ils se sont éparpillés. Il ne reste que Marie-Christine Maugan. On lui a proposé d’aller rue Anatole France. J’aurais voulu partir après elle. Relever le dernier compteur. Hélas ! J’ai dû aussi faire tuer trois de mes chats ; à Henri Barbusse, l’appartement est trop petit. Mais pourquoi raser le Renoir ? On ne pouvait pas le rénover ? On serait tous restés. J’en veux à l’OPHLM qui a brisé une partie de ma vie. J’ai l’impression d’être expulsée d’un pays. Je dois tout quitter, mes amis, mes locataires, mes chats… »  Le 20 décembre, un dimanche, elle note : «Je suis retournée à Renoir. Le bâtiment est gris, triste. C’est horrible. Il est vidé, abandonné. Je crois qu’il pleure. Les pierres des murs racontent leurs histoires. Elles chuchotent, on entend des murmures. » Elle est montée tout en haut, sur la terrasse. Une dernière fois, elle y a vu les plantes que le vent y avait apportées, ainsi que l’arbre, un peuplier, arrivé là par hasard, qui mesurait près de deux mètres de haut. « Il ne faut pas le tuer, implore-telle. Droit et fier comme l’immeuble, lui, non plus, ne veut pas mourir. »

            Les souvenirs se bousculent dans la tête de Mimi, aussi pleine que les cartons qu’elle a emportés avec elle. Dans l’un d’eux, elle a rangé une copie de la pétition pour la libération de Blacky. Une cinquantaine de locataires l’avaient signée. Bâtard sympathique, toujours prêt à balayer, de sa langue rêche, le premier visage passant à sa portée, Blacky avait été volontairement « oublié » par ses maîtres sur un trottoir des 4000. Ceux-ci étaient repartis, débarrassés, l’esprit tranquille. Les jeunes du Renoir l’avaient adopté. Et lui, content d’avoir été accepté dans une bande qui savait si bien l’amuser, ne les quittait plus, sautant, gambadant, jappant, à la moindre occasion. Un jour, l’un d’eux, voulant jouer aux durs face aux flics, les a menacés des crocs de l’animal qui, en fait, n’avait jamais mordu personne. Les « keufs » l’ont mal pris et ont embarqué Blacky à la fourrière. D’où cette lettre, datée du 10 mai 1996, rédigée par Mimi :

            « Monsieur, le Juge,

            « Les enfants me nomment Blacky, car je suis un chien abandonné et, depuis, adopté par tous les jeunes de Renoir. En ce qui concerne ma race, je suis peut-être un Beauceron. Rien n’est sûr. Mais je suis un chien très doux avec les enfants et mes congénères. Je ne gène personne. On me donne à manger et à boire. Le soir, je couche dans un petit local, où je me trouve très bien, car il y a un tapis et un fauteuil. Comme je n’ai pas froid, la nuit, je ne dis rien, car la police pourrait m’entendre et me prendre.

            « Aujourd’hui, vendredi 10 mai, vers 10 heures, la police est venue me chercher pour me mettre en garde à vue. Il paraît que j’ai fait une grosse bêtise avec un jeune de la cité. Mais je ne comprends pas, je n’ai rien fait. C’est le jeune qui a agressé le policier. La police m’a placé dans un chenil, je ne sais pas lequel, en attendant de passer en jugement avec le jeune qui, soi-disant, était avec moi, le jour de l’agression.

            « Nous allons au parquet, mais moi ne je peux rien dire. Je ne sais pas parler pour ma défense.

            « Monsieur le juge, je vous écris car je ne veux pas être euthanasié. Les gens de la cité font une pétition pour moi, car ils m’aiment et ne veulent pas que je meure.

            « Monsieur le Juge, s’il vous plaît, je sollicite, de la part de votre haute bienveillance, de m’acquitter car je suis innocent.

            « Je vous en remercie à l’avance. Recevez, Monsieur le Juge, mes respectueuses salutations. Blacky. »

            L’affaire s’est bien terminée. Blacky a recouvré la liberté. Aujourd’hui, il vivrait dans un pavillon entouré d’un jardin, chez l’un des jeunes de sa bande, dont la famille, a, depuis, déménagé dans le Val-d’Oise. En revanche, d’autres types de quadrupèdes lui ont succédé : les pitbulls, les rotweilers... Des brutes au museau buté, dressés, par des brutes au visage buté, à planter leurs crocs sur tout ce qui passe à leur portée, animal ou être humain. Malgré la loi du 6 janvier 1999 destinée à éradiquer cette race dangereuse, ils attaquent. Et ils mordent… des gosses, surtout. Comme le petit Aytac, à Villepinte, une commune proche de La Courneuve. Trois côtes cassées et une perforation de l’abdomen. Plus six doigts sectionnés à un jeune qui tentait de dégager le gamin. Auparavant, la bête déchaînée, exhibée telle une arme pour mieux assurer la force d’un propriétaire ahuri et inconscient, s’était jetée sur une adolescente. Au chapitre de la violence, les faits divers ont pris un style de plus en plus canin. Un policier attaqué à Valenton, un autre à Créteil, un vigile de cité HLM parisienne mordu au thorax après être tombé dans un traquenard, un employé d’épicerie grièvement blessé dans le 11ème arrondissement, un voyou de 24 ans qui, à Vanves, lance sa bête contre un jeune… Deux chiennes qui, au Puiseux-en-France, près de Roissy, fondent sur une mère et sa fille, les déchirant cruellement aux bras et aux jambes… Et ces cinq molosses qui, à Tonnay-Charente, en Charente-Maritime, ont déchiqueté Maria Berthelot, une vieille dame de 86 ans. Ancien ministre de la Ville et maire RPR du Raincy, en Seine Saint-Denis, Eric Raoult demande, dans un article du « Parisien » (1), que la police puisse tuer, sur place, tout chien « reconnu comme présentant un danger imminent » ou « auteur de faits gravissimes ». « N’oublions pas, insiste-t-il, que ces animaux, utilisés, dans certains quartiers, pour intimider la population et couvrir des trafics d’économie parallèle, sont, parfois, dressés à tuer. Alors, pas de sensiblerie avec ces revolvers sur pattes ». Blacky, lui, n’avait rien d’un violent. Il ne voulait que jouer avec ses copains. Ou avec Mimi.

            Dans sa nouvelle loge, rue Henri Barbusse, elle a collé quelques photos qui lui rappellent le Renoir. Sur l’une, elle discute avec Francine, une collègue, Annie, une remplaçante, et la locataire de l’escalier B, 15ème étage, porte 3, surnommée Mimi, comme elle. Sur une autre, il y a Louisette et sa fille Cathy. Elles étaient au E, 4ème étage, porte 4. Lorsque Mimi est arrivée au Renoir, Cathy avait 8 ans. Sa grand’mère, qui habitait avec elles, est morte deux ou trois ans plus tard.  Maintenant, elles se sont installées au Pré-Saint-Gervais. Troisième photo : Sarah. Elle est née en 1979, la même année que Frédéric, le fils de Mimi. Dans l’appartement 2 du quatrième étage, escalier D, elle vivait avec ses parents, des Algériens, ses grands parents, ses deux frères et un oncle. « Une famille, gentille, polie, » que Mimi regrette beaucoup.             « Il paraît qu’ils ont acheté un pavillon. Je ne sais pas où. »

Quand elle ne montre pas ses photos, elle parle. De sa sœur Marie et de son beau-frère, Mohamed, chef de parking, qui habitaient escalier D, 7ème étage, porte 3. De son frère Carmelo, peintre-décorateur, au A, 5ème étage porte 3. De son autre frère, Robert, livreur, et de sa belle-soeur, Henriette, au B, 8ème étage, porte 4. Jeune, Robert, de son vrai nom Larbi à cause de son père Kabyle, avait monté un orchestre rock. Dans sa bande, il y avait, notamment, Lisette Sitbon, du B, 1er étage, porte 2, Teddy Jaballah, du F, 3ème étage, porte 2…

            Jamais, Mimi n’aurait imaginé que cette barre deviendrait son village. Quand, en 1974, quatre ans après qu’elle les ait quittés, ses parents s’y étaient installés, dans un trois pièces, escalier C, 12ème étage, porte 3, elle avait essayé de les dissuader. Le lieu commençait à avoir mauvaise réputation. Les ascenseurs étaient dégoûtants. Elle préférait prendre l’escalier. Certains locataires réparaient leur voiture sur le trottoir, laissant derrière eux de grandes tâches d’huile. Certes, au début des années soixante, alors que ses parents habitaient rue de la Gazette, en face de la caserne des pompiers, elle les accompagnait, parfois, au centre commercial de la Tour. Avec sa sœur Chantal et son copain qui deviendra son mari, dont les parents habitaient dans l’un des 26 étages de la tour Leclerc, elle allait au cinéma « Le Spendid ». Les magasins étaient nombreux et agréables, l’ambiance, sympathique et détendue. Personne n’agressait les promeneurs. Mais, bientôt, le Renoir a cessé d’inspirer confiance. De sales bruits se sont mis à circuler sur lui et ses abords. Elle reconnaît qu’ils étaient souvent infondés. Il n’empêche. Après avoir travaillé dans une fabrique de tubes au néon à Aubervilliers et dans une usine de pièces automobiles à La Courneuve, elle a hésité à prendre la loge du Renoir. Elle a emménagé le 4 août 1984. Un samedi. Deux gamines du quartier les accompagnaient partout. Inquiète, elle leur a conseillé de ne pas suivre, ainsi, des étrangers qu’elles ne connaissent pas. Elles lui ont répondu : « Avec vous, on n’a pas peur. Vous n’allez pas nous faire de mal. » Le lendemain, tandis qu’elle lavait les carreaux de sa loge, une dizaine de jeunes la regardaient, appuyés contre un mur. Ils lui ont proposé de l’aider. Le mois suivant, elle a été invitée, avec son mari et ses deux fils, à un mariage d’Algériens, escalier E, 7ème étage, porte 2. 

            Le Renoir était sa famille. Chaleureuse, solidaire. Ainsi, lorsqu’en 1987, l’ascenseur du E tombé en panne pendant un mois, Monsieur Stanislas, le handicapé du 4ème, porte 1, qui ne se déplaçait qu’en fauteuil roulant, a toujours pu compter sur ses voisins. Soit pour lui faire ses courses. Soit pour le porter jusqu’au rez-de-chaussée afin qu’il puisse se promener et prendre l’air. Mimi, elle, était toujours là. Dans les joies, immenses, comme dans les peines, qui furent nombreuses. Avec les toxicomanes qui, en manque ou s’étant injecté une saloperie dans les veines, échouaient devant sa loge, dans un coin de hall ou dans un local à poubelles, elle prévenait le SAMU. Hagards, sans forces, tremblant, bavant, ils étaient trop malades. Elle ne pouvait pas les laisser dans cet état. Pour l’un d’eux, elle s’était démenée, lui avait fait rencontrer une assistance sociale. Elle l’avait presque arraché à l’enfer. Il avait suivi une cure de désintoxication, trouvé un travail de manutentionnaire. Jusqu’à ce qu’une voiture l’écrase au bout de huit mois. Et ce père de trois enfants qui, ne supportant pas la mort de sa femme quelques années auparavant, s’était, au F, jeté du 9ème étage. Cependant, le pire fut l’accident du D. Un bambin de deux ans a basculé dans le vide au milieu de la cage d’escalier. Il jouait sur le palier du 12ème , pendant que sa mère, rentrant de vacances au Mali, rendait visite à une amie pour lui donner des nouvelles du pays. Soudain, il a glissé… Du troisième jusqu’au rez-de-chaussée, le sang avait giclé sur les murs et les plafonds. Le crâne avait explosé. Les bouts de cervelle s’étaient éparpillés. Mimi les a ramassés avec un drap blanc, puis a tout nettoyé. Aspergeant les murs de gouttelettes d’eau de Lourdes, qu’elle conservait pieusement dans une fiole, et récitant des prières catholiques pour ce petit cadavre musulman désarticulé.

            Sur son journal, elle a écrit, sous la date du 23 février 2000 : « Et maintenant, nous attendons le 8 juin, avec l’espoir au cœur qu’ils vont changer d’avis sur la démolition de notre Renoir ». Au 11 avril, elle a collé une coupure de presse. Titre : « Il tue son frère accidentellement à La Courneuve ». Elle connaissait les deux. 16 mai, une autre : « JO  2008. Village olympique. La Plaine-Saint-Denis en pole-position ». Commentaire de Mimi: « Le Renoir et les autres barres, comme le Ravel et le Presov, gênent les riches touristes qui viennent au Stade de France. Il faut cacher la misère ! » Puis les articles se succèdent, en vrac, sans ordre chronologique : en décembre 1991, un incendie criminel ravage le centre municipal de santé Salvador Allende, après que des vandales, quelques jours auparavant, ont mis le feu au groupe scolaire Langevin Wallon, situé un peu plus haut, dans l’avenue du général Leclerc. En janvier 2000, un SDF est, accidentellement, balancé dans le broyeur d’un camion-poubelle. Il dormait dans un conteneur à ordures quand les éboueurs sont passés. Le mois suivant, un déséquilibré de 22 ans poignarde 8 passants, dont une fillette de sept ans et Victor, l’épicier indien. « Celui qui a fait cela, note Mimi, est le petit-fils d’une ancienne locataire du Renoir. Heureusement qu’il n’y a pas eu de mort ». Juste après, retour à octobre 1994 : six jeunes des 4000 sont soupçonnés d’appartenir au réseau islamiste à l’origine de l’attentat qui, le 24 août 1994, a tué deux touristes espagnols à Marrakech. Un titre : « Nébuleuse intégriste ». L’article est consacré à l’association « Dialogue 4000 », animée par un certain Kamel Messaad, 28 ans, que la police suspecterait d’être un « activiste notoire appartenant aux franges radicales du FIS ».  Réaction de Mimi au stylo bleu : « Moi, Mireille, gardienne du Renoir, je dis que ce jeune homme, Messaad Kamel, je l’ai connu. Un gentil garçon, qui ne cassait rien, respectueux des autres, ainsi que ses frères et soeurs, et le papa d’un gentillesse et bien élevé, et savoir vivre. Alors… » Ou bien encore, cette page de quotidien consacrée aux commissaires des séries télévisées : Julie Lescaut, Navarro, Cordier, Moulin. « Si nous avions des policiers comme eux en France, souligne Mimi, ça irait beaucoup mieux et les jeunes ne se révolteraient pas. Ils savent parler au gens et sont humains. Alors, à quand cette police ? »

            Malgré tout, elle ne cesse de rêver au pêcher sauvage qui, à Renoir, poussait devant la fenêtre de sa cuisine. Le 8 juin 2000, quand le nuage de poussière s’est éloigné de l’endroit où, quelques secondes auparavant, existait encore la barre de béton, une silhouette est apparue : le peuplier du toit qui continuait à dresser son feuillage droit et régulier…, désormais fièrement planté au sommet du tas de ruines.

 

(1) « Le Parisien », 5 juin 2000