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Le rééquilibrage de la composition sociologique des cités, un objectif difficile à atteindre
LE MONDE | 01.10.01 | 11h37
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Face aux politiques de démolition, Didier Lapeyronnie, sociologue et professeur à l'université Bordeaux-II, se montre très réservé. "Les démolitions traduisent une certaine impuissance et sont mises en œuvre quand on ne sait plus quoi faire d'autre", estime-t-il. Certaines d'entre elles ne sont pas "inutiles", mais, d'après Didier Lapeyronnie, elles visent des objectifs qui ne correspondent pas toujours aux aspirations des habitants. "Vous vous rendez compte de la violence que ça représente pour eux ?, observe-t-il. C'est un peu de leur vie qui s'écroule."

Michèle Tribalat, directrice de recherches à l'Institut national d'études démographiques (INED), se montre plus dure encore. Dans une préface au livre Fleurs de béton, d'Alain Vincenot (éditions Romillat, mars 2001), elle écrit que la démolition des immeubles Debussy, en 1986, et Renoir, en 2000, à La Courneuve, n'a pas vraiment transformé le quotidien des habitants. "Ne s'occuper que du bâti, c'est faire un lifting à un cancéreux et c'est donc s'illusionner sur la nature des problèmes", juge-t-elle, en insistant sur la nécessité d'"une action d'envergure, faisant rentrer le droit dans les cités qu'il a désertées". "Pourquoi donc consacrer autant d'argent et d'énergie à changer l'esthétique des lieux? s'interroge-t-elle. Probablement parce que c'est ce qu'il y a de plus facile à faire."

Est-il judicieux de raser des immeubles alors que la demande de HLM est loin d'être satisfaite ? C'est la question que soulevait, à la mi-mai, le Groupe d'études et de lutte contre la discrimination (GELD) dans une note (Le Monde du 16 mai). Cette "stratégie de requalification" des grands ensembles est "contestable", jugeait-il. "Il y a un paradoxe à préconiser les démolitions, alors que l'augmentation de l'offre de logement social figure au premier rang des objectifs des pouvoirs publics et des revendications des élus, des organismes HLM."

L'association Droit au logement (DAL) partage cette analyse. Le 8 juin 2000, certains de ses militants avaient pris à partie les élus et les ministres présents à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) lors du dynamitage de l'immeuble Renoir.

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Société

"Construisez avant de détruire!", criaient-ils. Jean-Baptiste Eyraud, leur porte-parole, craint que les démolitions de HLM fonctionnent comme une "centrifugeuse sociale", rejetant les locataires les plus fragiles aux confins de banlieues lointaines. A Lille, affirme-t-il, certains bailleurs sociaux ont proposé à des locataires d'immeubles promis à la démolition d'être relogés aux marges de l'agglomération, "dans des zones en difficulté ou dans des barres vieillottes".

Certains chercheurs observent pourtant un mouvement inverse et constatent que souvent, les ménages pauvres s'"enkystent" dans certaines cités. "Les familles précaires, qui vivaient dans l'immeuble démoli et qui ont été relogées par l'organisme HLM, se retrouvent souvent à proximité de leur ancien domicile", explique Antoine Haumont, du Centre de recherche sur l'habitat à l'école d'architecture Paris-Val-de-Seine, en se fondant notamment sur une enquête consacrée à la démolition d'un immeuble de 150 logements dans la cité des Bosquets, à Montfermeil (Seine-Saint-Denis), au début des années 1990.

"SPIRALE DE LA DÉMOLITION TOTALE"

Aux locataires, il avait été proposé d'être relogés sur place ou d'obtenir un toit ailleurs. Ceux qui sont restés, pour préserver les liens qu'ils y avaient tissés ou parce qu'ils n'avaient pas les moyens de partir, présentaient un profil socio-démographique très marqué: 83 % étaient non imposables, contre 76 % pour ceux qui avaient quitté la cité; dans 73 % des cas, le chef de famille n'avait pas la nationalité française, contre 61 % ; 27 % d'entre eux étaient ouvriers spécialisés ou manœuvres, contre 10 %. "La composition du peuplement du quartier s'est aggravée alors que l'on cherchait la mixité au départ", commente Antoine Haumont. "Démolir ne permet pas en soi de déconcentrer le nombre de pauvres, affirmait Claude Brévan, déléguée interministérielle à la ville, lors d'un débat en 1999. Au contraire, cela conduit souvent à reconcentrer les populations les plus fragiles."

Ce phénomène peut-il être contrebalancé par la venue de nouveaux ménages, un peu mieux dotés économiquement ? Dans un supplément paru en décembre 1995, Les Cahiers de l'Iaurif (Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile-de-France) en doutaient, au vu du bilan de quatre opérations de démolition à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), La Courneuve, Meaux (Seine-et-Marne) et Orly (Val-de-Marne). "La population qui arrive dans les logements reconstruits n'est pas celle qui était attendue, même dans le cas des accessions à la propriété, soulignait la revue. Elle n'est pas très différente socialement de celle résidant dans ces quartiers."

Faute d'avoir pu rééquilibrer la sociologie des quartiers, les destructions de logements HLM risquent de conduire à la disparition totale de certains quartiers. C'est le pronostic que faisait la revue Etudes foncières (nº 85, hiver 1999-2000) à propos de la cité de la Pierre-Collinet, à Meaux. Dans ce quartier, trois barres ont été foudroyées en dix ans : Eglantine en 1990, Dahlia en 1997 et Capucine en 2000. D'autres destructions sont programmées, "sans qu'aucune opération significative de reconquête par l'habitat ne soit envisagée". "Le quartier semble engagé dans une spirale qui pourrait bien conduire, à moyen terme, à une démolition totale", concluait Etudes foncières.

Depuis cette prophétie lancée il y a deux ans, la situation a un peu évolué avec le lancement des grands projets de ville (GPV). Celui qui sera mis en œuvre à Meaux sur la période 2001-2006 cherche ainsi à arrêter le déclin des quartiers dits "difficiles" –au nombre desquels figure la cité de la Pierre-Collinet. Des démolitions sont encore envisagées, mais il est aussi question de réhabiliter les logements, de "requalifier les espaces urbains", de créer des "espaces publics structurants" tels que des places. Sans compter toutes les actions déployées pour "favoriser l'accès à l'emploi des habitants" et "améliorer leurs conditions de vie", comme le développement de structures d'insertion et la relance de centres commerciaux.

Bertrand Bissuel