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Un nouvel internationalisme s'est ébauché à Gênes, par Christian Paul et Vincent Peillon
LE MONDE | 09.08.01 | 12h05 | analyse
MIS A JOUR LE 10.08.01 | 11h16
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Comme à Paris ce 26 juillet, un mouvement internationnal émmerge. | AFP
 Comme à Paris ce 26 juillet, un mouvement internationnal émmerge. | AFP
Il y aura un avant et un après-Gênes. Ce que le G8 n'a ni su ni voulu entreprendre de façon crédible, les événements qui se sont produits autour du sommet l'ont déclenché. Dans la lutte internationale pour la régulation et la mise en ordre du monde, cette mobilisation et les réactions qu'elle engendre – "la mort politique du G8" – vont imposer à nos démocraties et à leurs dirigeants de mieux prendre en compte les revendications de ceux qui, de marches en contre-sommets, auront su hâter l'émergence dans le champ public de nouvelles préoccupations et exiger des réponses politiques.

La stratégie de tension du gouvernement de Silvio Berlusconi a cherché, par une mise en spectacle volontaire de la violence, à dissimuler la faiblesse flagrante des résultats du sommet officiel. Elle a cherché aussi à couvrir de la même manière la réalité des revendications des manifestants démocratiques – l'immense majorité – du contre-sommet. Peine perdue : c'est sur les violences policières que le projecteur s'est retourné. Pour la dignité même de la démocratie italienne, il faudra que des sanctions soient prises au niveau approprié, celui qui commanda la faute.

Mais Gênes ne doit pas se résumer à ces dérives impardonnables, et au tête-à-tête des policiers et des casseurs. De Gênes, il doit rester l'essentiel, à savoir l'émergence définitive auprès de l'opinion publique internationale de cette question politique majeure à laquelle les réponses manquent : quel monde voulons-nous, et comment allons-nous le faire ? Les fondateurs de notre République et des démocraties européennes se sont libérés de toute sujétion et ont invité à définir, par la libre discussion, le type de société que l'on voulait construire ensemble. Cette société s'est d'abord fondée dans le cadre national. Elle se bâtit aujourd'hui, qu'on le déplore ou qu'on s'en réjouisse, à l'échelle conjuguée de la nation, de l'Europe et du monde.

Personne ne conteste la nécessité pour les grandes puissances de se retrouver afin d'échanger leurs vues, ni pour les dirigeants de se mieux connaître. Personne non plus n'a l'illusion qu'un gouvernement mondial pourrait avant longtemps se substituer aux autorités nationales. Il ne s'agit pas davantage de nier la légitimité des chefs d'Etat régulièrement élus, mais seulement de contester l'usage abusif qu'ils en font lorsqu'ils accaparent, en l'absence des autres nations, le pouvoir de décision, que ce soit pour outrepasser leurs mandats ou, à l'inverse, se révéler impuissants.

Ce qui est en jeu dans la contestation du G8, de l'OMC ou des instances financières internationales, ce n'est pas moins de gouvernance, c'est davantage de régulation, et une régulation internationale mieux définie, plus transparente, plus contrôlée, plus efficace et plus démocratique.

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C'est pourquoi la plupart de ces mouvements ne méritent pas d'être hâtivement regroupés sous l'appellation paresseuse de l'antimondialisation. Les acteurs qui posent ces exigences sont aussi parmi ceux qui les premiers participent de plain-pied à une citoyenneté européenne en acte, comme à une conscience civique mondiale. L'une et l'autre restent les deux grands projets du siècle qui s'ouvre.

Ce qui est très remarquable dans les revendications portées par les manifestants, à Gênes et ailleurs, c'est qu'elles marquent l'émergence d'une modernité politique réelle, non seulement dans leurs formes mais aussi dans leur contenu, l'émergence d'une conscience politique transnationale, qui n'est pas révolutionnaire mais bien réformiste. En effet, la plupart de ces revendications, souvent radicales dans leur expression, ne nous renvoient pas à un autre monde, à d'autres principes ou à d'autres valeurs que ceux affichés et proclamés par la plupart des Etats. Elles ne proposent ni homme nouveau, ni fin de l'histoire, ni vérité scientifique, ni société la meilleure. Elles se contentent de prendre au sérieux les principes et les valeurs des Etats, et de s'inquiéter de l'écart qui demeure entre le droit et le fait, les déclarations et les actes. Bref, de demander des comptes.

Un seul exemple concret suffirait à illustrer cette remarque. Les grandes puissances signent des textes considérant que les paradis fiscaux sont des véritables trous noirs capables de provoquer une déstabilisation du système financier international. Elles ajoutent que ces paradis engagent une concurrence fiscale dommageable mettant en question la prospérité, la stabilité et la cohésion de nos systèmes économiques et sociaux. Elles proclament que ces paradis fiscaux sont aussi souvent des paradis judiciaires, et donc des territoires non coopératifs qui favorisent la criminalité transnationale. Force est de constater que manifestants et grandes puissances partagent à la fois analyses et objectifs. Et c'est pourquoi les manifestants ont raison de s'étonner que, malgré cela, dans les faits, ces paradis fiscaux et judiciaires continuent de prospérer, et le crime avec eux.

Cette démonstration vaudrait tout aussi bien pour les autres thèmes de mobilisation forte que sont la remise de la dette des pays les plus pauvres, la dotation du fonds thérapeutique ou la lutte contre le dérèglement du climat. Nous sommes en conséquence confrontés à ce paradoxe : la légitimité, du point de vue même des valeurs affichées par les grandes puissances, est du côté des manifestants. Peu importe qu'aujourd'hui, dans ces mouvements, comme entre eux et nous, la somme des refus soit beaucoup plus nette que la panoplie des propositions partagées. Tonique et diverse, la critique transnationale des formes actuelles de la mondialisation refuse à sa manière l'alibi commode des supposées fatalités. Elle porte le fer contre le dogme ultralibéral. Et, n'en déplaise aux nostalgies souverainistes, elle affirme aussi que la cité mondialisée n'est pas condamnée à voir la démission de la volonté collective. Au contraire, le nouvel internationalisme, qui s'ébauche et qu'il est urgent de consolider, est l'un des chemins de retour du politique.

Reste toujours la question des moyens. Il importe plus que jamais d'être cohérent. Les socialistes n'ont pas à rougir des orientations qu'ils ont prises lorsque le gouvernement de Lionel Jospin s'est engagé dans des combats essentiels. Lorsque, à l'initiative de Dominique Strauss-Kahn, la France, de façon unilatérale, a décidé d'engager l'annulation de la dette des pays pauvres à son endroit. Lorsque Elisabeth Guigou s'est battue, dans de précédentes fonctions, pour faciliter la coopération judiciaire internationale et que le sommet de Tempere, sous présidence française, a permis d'engranger des résultats importants dans la lutte contre la criminalité financière et les paradis fiscaux.

Lorsque, dans la loi sur les nouvelles régulations économiques, pour la première fois un pays occidental s'est doté de l'outil législatif permettant l'interdiction des transactions financières avec les territoires non coopératifs. Lorsque, depuis 1998, la Mission antiblanchiment de l'Assemblée nationale, outil d'investigation parlementaire, souligne que partout en Europe les Etats doivent se réarmer contre les circuits de l'argent sale. La France est moteur sur des questions aussi importantes que la lutte contre les pandémies et la mise en place du fonds thérapeutique, sur le respect de la mise en œuvre du protocole de Kyoto et la nécessité d'une autorité mondiale de l'environnement.

Dès lors, on ne peut que considérer comme parfaitement cohérente l'attitude qui consiste à prolonger et soutenir cette action gouvernementale et parlementaire résolue, souvent méconnue, sur le terrain de la mobilisation citoyenne et démocratique dont elle a besoin pour remporter davantage de victoires. Les socialistes français ont donc à puiser dans l'actuel réveil des consciences de quoi faire plus et mieux. Contre la tyrannie unilatérale du profit maximum, à laquelle MM. Bush et Berlusconi apportent, en guise de réconfort, des artifices de communication politique doublés d'un minimum compassionnel. Mais aussi pour peser sur le centre de gravité de l'Internationale socialiste et du Parti des socialistes européens.

Sans frilosité, nous devons donc admettre que les mobilisations d'aujourd'hui sont nos meilleures alliées pour construire de nouvelles régulations et ne pas abandonner le monde à la seule dictature des intérêts financiers de court-terme, pour convaincre alliés et partenaires de la nécessité d'un autre ordre mondial, d'une "autre mondialisation".

Christian Paul est secrétaire d'Etat à l'outre-mer.
Vincent Peillon est porte-parole du PS.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 10.08.01