La violence antisémite

Extrait Rapport d'activité 2000 de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (La Lutte contre le racisme et la xénophobie, La Documentation française, 2001, pp. 35-38)

   Depuis 1991, les courbes du nombre et de la gravité des actes de violence visant les membres et les biens de la communauté juive s'infléchissaient régulièrement jusqu'à devenir "résiduelles". Une remontée, constatée en 1999, était confirmée dans la même mesure au cours des 9 premiers mois de l'année 2000. Mais le dernier trimestre a enregistré une véritable explosion du nombre d'actions (111) en raison de la situation au Proche-Orient.

Années

Actions antisémites

Victimes

1990

20

3 blessés

1991

24

1 ''

1992

20

6 ''

1993

14

3 ''

1994

11

3 ''

1995

2

1 mort

1996

1

0 blessé

1997

3

0 ''

1998

1

0 ''

1999

9

4 blessés

2000

116

11 ''

   Cinq dégradations ont été comptabilisées de janvier à septembre 2000 : dégradations dans la synagogue de Suresnes (92) le 21 janvier, engin inflammable artisanal contre le domicile d’un médecin en retraite (cible de divers actes de malveillance à connotation antisémite depuis le mois d’août 1999 – dégâts importants) le 22 avril au Perreux (94), coupure du câble d’antenne de Radio Juive, privant, à la veille de la Pâque juive, les auditeurs d’émissions durant quatre jours à partir du 25 avril à Marseille (13), deux tentatives d’incendie volontaire les 22 et 23 mai à Toulon (83) visant le cabinet du bâtonnier de l’ordre des avocats, victime, depuis un an, de multiples actes de malveillance à caractère antisémite.

L’« explosion » du dernier trimestre

   Les 111 autres actions graves enregistrées à l’automne, en relation avec les événements du Proche-Orient, sont constituées d’un attentat à l’explosif, de 44 tentatives d’incendie – essentiellement par jet de cocktail Molotov –, de 33 dégradations par coups de feu, jets de pierre, bris de vitres et de 33 agressions -11 blessés. Plus de 68 % des actions (77) ont été perpétrées avant la mi-octobre, soit immédiatement après les événements largement médiatisés. La gravité et le nombre des faits diminuent notablement à compter de la deuxième partie du mois d’octobre (26 faits), parallèlement à une baisse de médiatisation de la situation au Proche-Orient. Novembre enregistrera 7 faits et une seule action grave sera comptabilisée en décembre.

   Synagogues et autres lieux de culte ont été visés à 43 reprises et 3 cimetières juifs ont également fait l’objet de dégradations. De même, des commerces tenus par des Israélites ont subi 11 dégradations. Des fidèles sortant d’un lieu de culte, des membres de la communauté juive ou leurs biens ont été la cible de 39 actions violentes ; des écoles juives, des professeurs, des élèves, ou des cars les transportant ont fait l’objet de violences à 9 reprises. Par ailleurs, des policiers en faction devant des sites israélites sensibles, ou leurs véhicules, ont été la cible de 4 exactions. Enfin, 2 drapeaux israéliens ont été brûlés à l’occasion de manifestations pro-palestiniennes. Seules deux de ces actions ont été revendiquées par l’extrême-droite : l’intrusion de 25 individus cagoulés et vêtus de blousons de cuir, le 11 octobre dans une cour de l’université Paris-Assas pour y brûler un drapeau israélien et y jeter des tracts « Sionistes hors des facs. À Paris comme à Gaza, Intifada » signés G.U.D., ainsi que la tentative d’incendie, le 19 octobre, d’un bâtiment préfabriqué de l’université de Saint-Maur-des-Fossés (94), revendiqué par un graffiti « G.U.D.-Intifada » et plusieurs croix gammées.

   Les 42 interpellations prises en compte ont révélé, pour la plupart, la participation d’individus impliqués majoritairement dans la délinquance et ne se revendiquant d’aucune idéologie particulière (aucun des individus interpellés n’est connu pour présenter un profil islamiste. À l’exception de rares exhortations à lutter par tous les moyens contre Israël ou à rejoindre les combattants de l’Intifada, les organisations et responsables musulmans ont condamné les actions dirigées contre la communauté juive, même si elles ont fermement dénoncé l’action des forces de sécurité israéliennes). Jeunes adolescents et adultes désœuvrés pour la quasi-totalité, les intéressés paraissaient néanmoins animés par un sentiment d’hostilité à Israël plus ou moins diffus, exacerbé par la médiatisation d’affrontements facilitant leur projection dans un conflit qui, à leurs yeux, reproduit des schémas d’exclusion et d’échec dont ils se sentent eux-mêmes victimes en France.

   Pour ce qui est de la localisation géographique, cette violence spécifique toucha majoritairement l’Ile-de-France -71 faits observés, soit près de 64 % –, puis les régions Rhône-Alpes (13) et Provence-Alpes-Côte-d’Azur (11). Dans l’espace francilien, 23 actions ont été comptabilisées à Paris intra-muros, 16 dans le Val-de-Marne, 11 en Seine-Saint-Denis, et moins d’une dizaine dans chacun des autres départements. De fait, une observation plus attentive révèle une relative adéquation des lieux de ces exactions avec les sites d’épanchement des violences urbaines.

Des actes d’intimidation en corrélation

   Après l’accroissement du volume des menaces et injures consécutif à la profanation du cimetière israélite de Carpentras (84) -9 mai 1990 –, la courbe de ces manifestations devait s’infléchir jusqu’en 1993, année au cours de laquelle une remontée sensible était enregistrée. En 1995, le reflux reprenait pour atteindre son niveau le plus bas en 1999. L’an 2000 voit un niveau de « menaces » sans précédent, concentrées à plus de 85 % sur le dernier trimestre.

Menaces antisémites

1990 372 dont 20 menaces à caractère révisionniste

1991 143 23 "

1992 94 3 "

1993 156 12 "

1994 120 9 "

1995 86 6 "

1996 90 15 "

1997 85 11 "

1998 74 12 "

1999 60 13 "

2000 603 15 "

   Pour les neuf premiers mois de 2000, les 89 « menaces » enregistrées dirigées contre la communauté juive et ses intérêts ont pris la forme de 36 dégradations légères et graffiti, 32 diffusions de tracts, 21 apostrophes verbales ou écrites. Neuf des libelles à caractère révisionniste recensés ont été distribués par l’officine belge Vrij Historisch Onderzoek (V.H.O. – Libre Recherche Historique), et le plus souvent signés de Vincent Reynouard, révisionniste français, à l’origine, notamment, d’une campagne niant la Shoah, conduite en direction des établissements scolaires (les écrits de Vincent Reynouard ont inspiré d’autres tracts reprenant ses articles en « photomontage » également adressés à des lycées et des rectorats) au moyen de la brochure « Les camps de concentration allemands 1941-1945 : mythes propagés, réalités occultées » (interdite par arrêté ministériel le 27 mars 2000 ; par ailleurs, l’organe de liaison révisionniste « Nouvelle Vision », édité par V.H.O., a également fait l’objet d’un arrêté d’interdiction le 12 janvier 2000).

   Marqué par la reprise des violences opposant Israël aux Palestiniens, le quatrième trimestre 2000 a enregistré 514 actes d’intimidation – plus de 85 % de la violence de l’année entière –, répartis en 372 dégradations légères et graffitis, 22 diffusions de tracts, 120 menaces verbales ou écrites incluant plusieurs alertes à la bombe. À l’instar des actions violentes, la localisation géographique de ces exactions, le vocabulaire utilisé dans les graffitis et le profil de la majorité des 62 interpellés confirment l’appartenance des auteurs au milieu des jeunes originaires de quartiers sensibles.

   Internet véhicule également les thèses et les menaces antisémites, comme en témoigne l’interpellation d’un Français d’origine algérienne, en décembre dernier, auteur de plus de 500 messages adressés entre le 29 septembre et le 30 novembre sur des forums de discussions dans lequel il « appelait au combat les musulmans de banlieue contre les sionistes de France » et « suggérait qu’une bombe de 200 kilos de T.N.T. soit posée rue des Rosiers » à Paris. Parmi la soixantaine d’interpellés, seuls 5 individus partageant les idées d’extrême droite ont fait l’objet de procédures judiciaires : habituellement prompte à exploiter les événements de politique internationale qui servent son idéologie, l’extrême droite est restée très discrète. Même les mouvements nationalistes-révolutionnaires qui se distinguent par leurs thèses tiers-mondistes et pro-arabes ne se sont guère manifestés, et, si la presse de la mouvance a relaté les événements, les éditoriaux ont préféré insister sur les effets négatifs d’une « France multiculturelle » plutôt que sur la nécessité d’en découdre avec l’ennemi sioniste.

Conclusion et perspectives

   Au début des années 90, la violence raciste, xénophobe et antisémite trouvait son origine, pour une part importante dans la mouvance extrémiste de droite, et était souvent liée à l’actualité française et internationale. Un processus de contagion contribuait à amplifier le nombre et la gravité des actes. Il en a été ainsi lors du procès Barbie, de la profanation du cimetière de Carpentras, ou, pour ce qui est de l’influence extérieure, de la guerre du Golfe, du conflit israélo-palestinien et de la crise algérienne. À cette violence réactionnelle s’ajoutait la violence occasionnelle et pulsionnelle d’éléments, souvent liés à la mouvance skinhead, auteurs de la majorité des agressions, racistes pour la plupart.

   L’année 2000, marquée par le peu de réactivité de l’extrême droite face à la reprise des affrontements israélo-palestiniens, paraît témoigner de la volonté de cette mouvance de privilégier les thèmes relatifs à « l’invasion » immigrée et à l’influence de l’islam en France. À l’avenir, cette orientation pourrait emporter une recrudescence de la violence raciste et sonner l’heure de la restructuration d’activistes autour de luttes de nature à rassembler les forces ultra-nationalistes déçues par le peu de réussite des deux mouvements rivaux, Front National et Mouvement National Républicain. Quant à la violence qui a marqué le dernier trimestre, elle est à mettre essentiellement à l’actif de milieux issus de l’immigration qui ont trouvé là un exutoire à leur mal-être et à leur sentiment d’exclusion. Rapidement retombée pour devenir résiduelle dans les derniers jours de l’année, cette flambée d’agressions concentrées contre les membres et les biens de la communauté juive est de nature à se développer à nouveau au gré de l’évolution de la situation au Proche Orient. », conclut le ministère de l'Intérieur.