Antoine Peillon

En vrac

et autres textes

 

1984-1993

 


 

 

Vacance(s)

 

 

Le faucheur à gages

et sa valise

sur la route

 

Foins des alpages

des parcs de châteaux

des fermes du bocage

 

Humeurs herbagères

 

Je fauche dans le jardin

la prairie

l'herbe haute jusqu'au ventre

 

debout

les yeux fermés

les bras comme un balancier

 

                             16 juin 1984

 


 

 

 

 Lecture

 

 

  La transparence des choses (Nabokov) ne me tire vers l'invisible que pour mieux me rejeter au néant. Mais cela, véritablement, que si je suis seul, envers et contre moi-même.

   Sinon, il manque une fin (un peu plus qu'une happy end) au livre, une certitude qui m'évite souvent "les affres incomparables de cette mystérieuse manœuvre mentale nécessaire pour passer d'un état de l'être à un autre", cet aveuglement devant la densité de l'amour.

   De là, le prix d'une vie ?

 

                           19 juin 1984

 


 

 

 

En vrac

 

 

   Je suis un témoin, seul mon oeil compte. Je témoigne : dire ce que je vois ? Tout mon corps, comme une borne-témoin.

 

   Une véritable solitude... Éviter toute faiblesse, c'est-à-dire tout ce qui n'est pas immédiat.

   La solitude dans la première des Élégies de Duino :

                  "Qui donc dans les ordres des anges

                   m'entendrait si je criais ?"

Et plus loin :

                   "Qui osera nous appeler ?

                    Ni les anges, ni les hommes..."

   Ce n'est pas ici toute la solitude. Mensonges du romantisme. Une chose est d'appeler, et une autre d'être appelé. Mais ce sont encore d'autres choses qui font que la solitude est véritable. Un regard, un mot, un geste qui ne viennent pas.

 

   Les hasards, pièces capricieuses -manquantes ou encombrantes- des destins. Nicolas de Staël : "Je crois au hasard exactement comme je vois au hasard, avec une obstination constante". Et que dire des signes ? Tout. Ou son contraire.

 

   Faire ce que l'on me dit de ne pas faire, dans 95 cas sur 100. Construire L'arrangement (Kazan), évacuer le soupçon. Vivre, simplement, avec les mensonges quotidiens, quand l'amour devient semblant.

                     "Nommer Dieu

                      sans croire en lui

                      ou plutôt croyant et ne croyant pas."

 

   Entretenir certains souvenirs. Penser bassement. Posséder les lieux communs de la psychologie. L'espoir et la croyance sont toujours en plus.

 

   Quels yeux, quels regards, créent d'une même chose des images identiques ? Et quelles optiques ? Par là, la photographie n'est pas l'effet-et-la-cause d'une révolution de la vision du monde, mais bien de son imagination. Au presque réalisme (toute l'histoire de l'art est tendue vers l'horizon du réel) de l'œil s'est ajouté celui de l'objectif. L'imagination y a beaucoup perdu, et gagné tout à la fois (l'Histoire comme soi-disant Progrès...). Avec la photographie, la création met en boîte, mais perfectionne, sa liberté d'expérience et d'expression.

 

   Compassion : forme extrême du besoin (manque) d'amour.

 

   Aimer : regarder chaque geste, écouter chaque mot, sentir chaque tremblement de l'autre. Et connaître de quelle force, ou de quelle faiblesse ils sont nés.

 

   Les romans de cœur, les chansons de variété. Radiguet, Huguenin, Modiano. Jeunesse mûre, savante, nostalgique. Les personnages sont des fantômes, courants d'air, caresses sur les choses, regards d'espions pour décaler la lumière de moment en moment (pas de portraits), sourds-et-muets aux silences acharnés pour conduire et charger d'échos les conversations banales.

   Folie (douce ?) des souvenirs des autres. Éboueur de la mémoire !


 

   Chaque cigarette fumée pour chaque mouvement du cœur, chaque élan sentimental qui se sont perdus dans le vide.

 

   Loin des yeux, loin du cœur ? Pas de sensation dans le sentiment, et inversement. Il n'y a pas de périodes des actes, seulement le développement ou l'effacement de certaines expressions de l'esprit.

 

   L'engagement, le don de la meilleure forme de soi-même, est-ce verrouiller son infaillibilité devant et pour les autres ?

 

                              23 et 24 juin 1984

 


 

 

 

Nuit

 

 

Soigneuse modeste

mais pleine de constance

qui panse un à un

les mille doigts brûlés de l'arbuste

 

et l'âme d'un ancien croisé

qui a passé tout l'hiver dehors

immobile et sans désirs

en sa dernière place

 

                      30 juin 1984

 


 

 

 

Mes trente ans

 

 

   Malade comme un chien, cette nuit. Vers deux heures du matin, toute la charpie de l'estomac y est passée, dans des spasmes qui faisaient mal comme des coups de poing. Surtout, la tête qui tourne, la faiblesse qui m'empêche de me tourner seulement sur le côté. La pensée de la mort inéluctable par intoxication.

   Hier, nous avons eu le temps que j'aime : vent d'ouest assez fort, air doux, nuages d'orage aux tons d'encre et d'ardoise, d'autres de toutes les nuances de gris, et des ouvertures très rapides sur le ciel bleu.

   Je note le message de R., laissé avant-hier sur le répondeur : "Mon grand Noine, tu as fait adieu à tes vingt ans. Bienvenue dans le clan des vieilles couilles."

 

                         17 mars 1989

 


 

 

Signes

 

 

   Je ne l'invente pas : reçu aujourd'hui, 25 septembre, la feuille d'imposition de la taxe d'habitation, pour l'année 1989. Montant de la somme à payer : 1792 francs...

   Relu dans le Soboul, à propos des Massacres de septembre 1792 : "Dans l'après-midi du 2 septembre, des prêtres réfractaires que l'on conduisait à la prison de l'Abbaye, furent mis à mort par leurs gardiens, des fédérés marseillais et bretons. Une bande formée de boutiquiers, d'artisans, de fédérés, de gardes nationaux, se porta sur la prison des Carmes où étaient enfermés de nombreux réfractaires ; ils furent massacrés. Puis ce fut le tour des prisonniers de l'Abbaye..."

   Mais aussi dans Michelet : "La tuerie de l'Abbaye devint affaire de plaisir, de récréation, un spectacle. On entassa des hardes au milieu de la cour, en une sorte de matelas. La victime, lancée de la porte dans cette sorte d'arène, et passant de sabre en sabre, par les lances ou par les piques, venait, après quelques tours, tomber à ce matelas, trempé et retrempé de sang. Les assistants s'intéressaient à la manière dont chacun courait, criait et tombait, au courage, à la lâcheté qu'avait montré tel ou tel, et jugeaient en connaisseurs. Les femmes surtout y prenaient grand plaisir ; leurs premières répugnances surmontées, elles devenaient des spectatrices terribles, insatiables, comme furieuses de plaisir et de curiosité. Les massacreurs, charmés de l'intérêt qu'on prenait à leurs travaux, avaient établi des bancs autour de la cour, bien éclairée de lampions."

   Crois-tu aux signes ? Le bicentenaire de la Révolution, ici (à Paris), a été dégueulasse. On s'est bien foutu de tous les crève-la-faim de quatre-vingt neuf qui se sont battus à mort pour n'être plus des esclaves. En ce mois de septembre 1989, on ne peut rêver raisonnablement de quelques beaux massacres populaires, ni même de modestes autodafés de R 25 à cocardes. La tête du Calvet ne finira pas, comme celle du Capet, dans un panier de sciure.

   Tous comptes faits, je vais payer bien sagement les 1792 francs que me réclame la "commune" de Paris. Je vais faire celui qui n'a rien vu, rien compris. Les appels codés des bataillons contre-révolutionnaires de l'avenue de Versailles, non merci ! Et puis, je ne crois -tout juste- qu'aux signes de la main.

 

                          25 septembre 1989


 

 

 

Sabbat

 

 

 

   Mais moi, le desperado, j'éprouvais un sentiment d'inexplicable sécurité

au milieu de cette catastrophe figée

semblable à un rêve pris au piège et retenu dans la matière.

 

André Hardellet, Sommeils.

 

 

 

   Tout d'abord, avec Vincent, mon frère. Assis tous les deux au pied d'un arbre, en lisière d'un bois de chênes. Devant nous : des champs. Et loin, à nouveau la forêt.

   Journée de grisaille, feuilles mortes. Derrière nous : grognements qui donnent une sensation de proximité, d'arrivée imminente d'un fauve. Mais rien n'apparaît et, lorsque je regarde dans la lunette de visée de ma carabine, l'image tangue terriblement.

   C'est alors que tout a basculé... Trois gardes sont arrivés, l'air chafouin et m'enfoutiste -comme il se doit dans ce métier-, sur notre gauche. Au même moment, des bracos sortaient de tous les coins, se détachant des troncs grêles. Nous avons levé le camp, écœurés. En passant tout près des gardes, je n'ai pu m'empêcher de leur adresser une réflexion (une question ?) sarcastique qui leur fit à peine hausser les épaules, puis nous laisser partir, comme les vaches regardent passer les trains sans bouger.

 

   Ensuite, seul. Je montais dans la pente raide du taillis, au-dessus d'une route. Très vite, je dérangeais à la bauge une compagnie de sangliers dont je n'apercevais, à travers le fourré dense, qu'une belle laie très vive. Un grand mouvement tournant et descendant se faisait alors, dans le sous-bois, sur ma gauche. Branches brisées, feuilles remuées... Alors, je voyais enfin, sur la route, toute la harde grouillante de jolis marcassins, puis, aussitôt après, un lot affreux de cochons blancs et ronds comme des ballons. Dès ce moment, dialogue intérieur avec le Témoin de mes jours :

- Il faut éliminer ça !

- Mais comment ?

...

   Un semi-remorque arrive à toute vitesse, écrase les têtes des cochons blancs qui, aussitôt les roues passées, reprennent leurs formes initiales. Comme s'ils étaient en caoutchouc.

 

                             Samedi 14 octobre 1989 (lendemain d'un vendredi 13). Pleine lune.


 

 

 

Le mystère

 

 

 

   Le mystère sans lequel aucun monde ni aucune pensée ne seraient possibles.

 

Lettre de René Magritte à André Hardellet, le 27 mars 1963.

 

 

 

   Les fées, ondines, bûcherons à masque de loup. Des noms, des figures, par lesquels le mystère se manifeste dès que l'on s'oublie un peu. C'est le même metteur en scène qui fait tomber soudain la nuit, passer la brise et les averses comme cinq chevaliers errant à travers le sous-bois, monter la pleine lune à l'Est, s'appeler les hulottes.

   Et les sangliers qui ne viendront pas cette nuit au souillard où je tiens mon affût, mais que je devine à cause d'un souffle sous les arbres, droit devant.

 

                                           8 juillet 1991

 


 

 

 

Ronce-les-Bains

 

 

   La forêt de la Coubre. A la mare aux Biches, découverte puante de pommes, carottes, croissants et pains au chocolats invendus, entassés par les chasseurs au bord de la souille, dans le bois. Traces de cerfs, plutôt que de sangliers dont je trouve tout de même quelques boutis.

   Les traces aiguës des chevreuils aussi, dans le sable presque blanc des tranchées et layons. Les grands pins parfumés de soleil. Le vent de mer qui porte le froissement des vagues jusqu'à la route. La dune et son avant-dune, no man's land de chardons bleus, genêts, et les troncs noirs des pins brisés par les tempêtes comme par un bombardement. Les serpentins des couleuvres nocturnes.

 

   La Côte sauvage. Quinze kilomètres de plage. Marée haute. Marée basse. Les bancs de sable qui découvrent jusqu'à Oléron et les flaques d'eau claire pleines de crabillons. L'Océan ! Son air de grand large et la légère odeur de morue. Les anciens blockhaus renversés. Face au soleil, la chaleur sur les épaules. Les idées évaporées.

   Le plus beau : la pointe de l'Espagnole, à marée basse ; la maison forestière de Nègrevaux ; la dune de l'Aquitaine, au droit de la maison forestière des Clônes ; la plage, au droit de la maison forestière de la Passe Blanche. Du haut de la Tour du Gardour (60 mètres d'altitude), dans la mire du pare-feu, vers 19 heures : le ciel lessivé et la mer comme une lame chauffée à blanc.

 

                                             14 août 1991

 


 

 

 

Le Chat

 

 

   Charles Tréfoux, de Chissay-en-Touraine : "un vrai chat", dit  Charles Boisset (dix-neuf ans en 1958) qui allait avec lui à la braconne quatre fois par semaine.

   Il apprend la musique (saxophone) au régiment, en conçoit sa vocation. Est blessé et enseveli pendant la drôle de guerre, "dans le Nord", puis hospitalisé à Pau. Choqué par les combats : les fantassins français qui chargent en hurlant les chars allemands ; les corps-à-corps à la baïonnette. Les nerfs fragiles, il ne supporte plus le bruit. L'été, il tire sur les oiseaux qui dérangent sa sieste.

   Il vit entre sa vigne de la Touche (le côt) et la cave où il enfouit les bouteilles dans le sable. Il boit un verre de vin coupé d'eau, au déjeuner. Empêche les enfants de parler à table. Dans ses dernières années, il fait de longues promenades amnésiques le long du Cher, ou jusqu'à Saint-Georges.

   Mais, surtout, il était "l'homme des bois qui a nourri le pays pendant l'Occupation avec du gibier", se souvient Gérard Magne. Qui faisait passer des Juifs sur le Cher (ligne de démarcation), par le gué du passage à niveau, en aval de Chissay. Qui conduisait les enfants en Traction jusqu'aux bords de la Loire, où sa femme, Andrée, s'est enfoncée dans les sables mouvants (saine et sauve).

 

   La Kommandantur installée dans la maison. L'officier allemand, violoniste, qui veut jeter le "baigneur" noir de la petite Geneviève dans le four en hurlant : "Kaputt !, kaputt !".

 

                                           17 août 1991


 

 

 

Montrouget

 

 

   Le maître du brouillard est au sommet de Montrouget. Il fait du feu, y place des pierres à chauffer, porte celles-ci sous les branches basses du pin "la Cloche", verse un peu d'eau dessus pour faire de la vapeur.

   Un grand renard s'enfuit dans le soleil.

   La brume se forme dans les fonds de la forêt, envahit les chemins et les routes, empêche une battue entre Arbonne et Courances.

   Le matériel du maître du brouillard : une vache à eau accrochée aux branches du pin "la Cloche", un vieux quart en fer blanc, un briquet tempête pour allumer son feu, des pavés ramassés dans une carrière du Coquibus, une machette pour fendre le bois.

 

   Il se baigne tous les jours dans le ruisseau et se frictionne avec un rameau de pin. D'où ses pouvoirs.

 

                              12 mars 1992


 

 

 

Orientation

 

 

   Sans carte, ni boussole, suivre le fil de la forêt, comme le sculpteur suit le fil du bois pour ne pas l'éclater.

 

                14 juillet 1992


 

 

 

État d'absence

 

 

    Bernard Gabriel Charles Dupré, né à Paris le 3 juillet 1950, de profession inconnue et qui n'a pas reparu à son domicile, ni donné de ses nouvelles, depuis le 1er juillet 1971, a été déclaré en état d'absence par jugement non définitif de la Chambre du Conseil du Tribunal de Grande Instance de Nanterre, le 30 juin 1992.

 

                   5 août 1992


 

 

 

Le Sud, l'après-guerre

 

 

   Paris, La Croix-Valmer. Au total : 16 h 30 de route sans m'arrêter, sauf pour pisser et faire de l'essence. En passant par Bourg-en-Bresse, Grenoble, Sisteron, Aix, Toulon, La Môle... La chaleur, mais surtout le bouchon sans fin, dès l'entrée de l'autoroute, à quatre heures du matin !

   Entre Grenoble et Sisteron, passage au pied du Vercors. Épuisement : incapable de m'arrêter de rouler, alors que je me disais qu'il fallait le faire. La succession des "snacks, frittes, hot dogs" le long de la route, et les caravanes.

   Les belles maisons, à partir de Bourg, mais les villages saccagés par la route qui épuise l'habitat comme une diarrhée permanente, une saignée, un cancer fluide.

   L'épuisement : impressions de vide et de ralenti. Confusion entre le réel et un rêve éveillé, juste avant le vrai sommeil. La volonté qui n'agit plus.

   Nathalie et les enfants, dans le train de nuit.

 

***

 

   Ma tante Claude, et Gilles, mon père. La Bastide Blanche, août 1947. Bivouac de nuit au Cap Taya. Les canoës emportés par la mer, rapportés par Louis Durand, dit "Loulou", pêcheur communiste à Saint-Tropez. Ils viennent à quatre poser leurs palangres, tout l'été, au Cap Taya, où ils bivouaquent aussi sur la plage. L'un d'entre eux -chacun son tour- ramène les poissons, dès le matin de leur pêche, jusqu'à Saint-Tropez, pour les vendre. Le soir : une tambouille de mer, avec une langouste de Louis dans la casserole !, sur le feu.

   Les Brun qui offrent une miche de pain et du raisin. Les nids de mitrailleuses sur le bord de la plage. Les miches de pains alignées dans la cave de la Bastide Blanche et que les Brun vont chercher une fois par mois, à dos de mulet, dans le haut pays.

 

   La plage de Pampelonne, déserte. Les centaines de raies, invisibles, qui se détachent du sable au passage du nageur, remontent vers la surface.

 

   Mon père. Le col de Gratteloup, août 1947. A vélo, sous un soleil de plomb. La maison forestière. Le verre d'eau fraîche. Le garde des Eaux et Forêts qui offre à son visiteur à peine entré de téléphoner, insiste, avoue finalement qu'il ne sait pas encore se servir du nouvel appareil qu'il a d'ailleurs rangé dans un placard.

 

                          11 août 1992

 


 

 

 

Jean qui dort

 

 

   Jean Le Blet est mort de froid. Dans la nuit de samedi à dimanche, sous une bâche de plastique, dans sa cabane, au milieu des bois de Cournon, en Morbihan. Soixante-douze ans, veuf, dépenaillé et mal rasé, mais forestier à la retraite, il retirait chaque mois 500 francs de son compte, au Crédit agricole. Il lui restait une allocation, quelques centaines de milliers de francs jamais dépensés, et six enfants envolés dans la nature.

 

                                             5 janvier 1993