Les ruines des deux tours jumelles et les morts qui y sont
ensevelis sont davantage que des ruines, davantage que des morts.
Tout le monde l'a ressenti au plus profond de soi. Elles dessinent,
dans le vide même qu'elles creusent, un nouveau paysage qui nous
frappe de stupeur et tétanise la pensée. A l'échelon planétaire, qui
est désormais le nôtre, elle nous oblige au même effort qui fut
celui de l'historien Marc Bloch (1886-1944) après l'"étrange
défaite", dans le livre qui porte ce titre : comprendre
"le surprenant et le nouveau". Or ce "surprenant" et
ce "nouveau" ont déjà été révélés dans les semaines qui ont
précédé les attentats : par la Conférence de Durban.
L'actualité de l'été - c'est-à-dire, en dernière analyse, la
politique - a pris des formes étranges, surtout pour celui ou celle
dont le métier est de faire de l'histoire. Esclavage, traite des
Noirs, colonisation, guerre d'Algérie, expérimentations médicales
nazies, sionisme... ces questions, qu'on croyait "historiques",
ont été constamment à la "une" de la presse, avec une densité
jamais vue. Elles sont désormais convoquées, jugées, stigmatisées,
conjuguées au présent dans un vaste paysage chaotique ou, comme dans
les phénomènes de charriage, les nappes se déplacent, se déforment,
se brisent, se chevauchent et constituent ainsi un relief où toutes
les époques sont mêlées.
Les victimes de tous les crimes - ils sont
innombrables - d'hier et d'avant-hier se dressent, réclamant
pardon, justice et réparation, tandis que les prophètes prophétisent
l'Apocalypse - nécessairement mondiale puisque mondialisation
il y a - dont le nazisme, dans ses pratiques eugéniques et dans
ses expérimentations sur l'homme, notamment dans les camps de
concentration, a donné un avant-goût dans un cadre national, fût-il
élargi par la conquête.
Coincés entre un passé de plusieurs siècles de crimes contre
l'humanité - imprescriptibles donc toujours actuels - et un
futur où l'homme aura perdu son humanité, on en arrive à se demander
quel espace reste au présent et quels outils seront encore
disponibles pour penser le passé autrement que dans la grille
confortable du blanc et du noir, de la victime et du bourreau.
L'homme d'aujourd'hui a les mains propres, qui pleure sur les
victimes des temps révolus - l'esclave, le colonisé, le juif
persécuté, le combattant du FNL exécuté ou torturé, le harki
abandonné... -, qui condamne sans appel au tribunal de
l'histoire ceux qui ont commis des crimes ou en ont été complices
- au demeurant, à des degrés divers, toutes les classes
politiques des pays impliqués dans l'histoire du XXe siècle.
C'est-à-dire l'Occident.
Car il y a, en filigrane, et sans
que cela soit dit clairement, une prise en otage du politique par
les diverses organisations qui exigent au nom des morts pardon et
réparations.
Il faut s'y résoudre : l'histoire qui, comme le rappelait
Antoine Prost, est d'abord une pratique sociale elle-même
historisée, est désormais aussi une pratique politique généralisée,
mondialisée, comme on l'a vu lors de la Conférence de Durban. Elle
est tout à la fois objet de luttes et de négociations. Les
diplomates se voient attribuer la tâche nouvelle de négocier des
récits historiques conflictuels, avec ou sans réparations à la clé,
ou d'adopter un récit historique unique visant tout simplement à
légitimer des revendications politiques, économiques ou
territoriales.
Il ne s'agit pas de l'histoire dont les historiens ont fait leur
métier. Il s'agit d'un nouveau récit historique, rapidement élaboré,
à consommation et recyclage immédiats, qui doit inspirer de la
compassion pour les victimes et de l'horreur pour leurs bourreaux.
L'histoire comme nouvelle modalité de l'action immédiate. C'est ce
dernier aspect qui est nouveau ; c'est ce nouvel aspect qui est
inquiétant car il a pu donner l'impression à Durban d'un véritable
terrorisme historique dont l'attentat du 11 septembre pourrait
être la mise en actes.
Pourtant, le couple pardon-réparation - quelles que soient
les modalités et du pardon et de cette réparation - recèle bien
des potentialités quand la négociation - car il s'agit toujours
de négociations avec, comme dans toute négociation, tensions et
rapports de force - se donne pour objectif la volonté de vivre
ensemble et de refonder entre les partenaires de ces négociations un
lien nouveau dont chacun tire bénéfice, les victimes comme ceux qui
assument la responsabilité des crimes.
Le modèle dans ce domaine, qui a servi d'inspirateur aujourd'hui
réduit à sa caricature, ce sont les négociations entre la République
fédérale allemande, le Congrès juif mondial et l'Etat d'Israël qui
aboutirent au Traité de Luxembourg. On connaît aujourd'hui les
coulisses de l'accord et on sait que rien ne fut facile. Mais tous y
gagnèrent : les victimes du nazisme se virent reconnaître leurs
souffrances et reçurent des pensions ; l'Allemagne se donna par
cet accord et la possibilité de travailler son passé et celle de
revenir dans le concert des nations "civilisées ; l'Etat
d'Israël se vit offrir les moyens d'assurer l'intégration des
survivants qui avaient choisi d'y vivre et d'assurer son démarrage
économique.
Les liens qui se tissèrent alors entre l'Allemagne et Israël,
deux pays séparés par un océan de morts, n'ont jamais depuis été
défaits. C'est ce qui permet aujourd'hui à un Joshka Fischer de
tenter de jouer un rôle de médiateur dans le conflit
israélo-palestinien.
A Durban, jusque dans les demandes de réparations, ce modèle a
été détourné, perverti. Il ne s'agissait pas d'envisager une
"réparation" pour refonder des liens entre les damnés de la
terre et les nantis, mais de faire déferler la haine envers les
"bourreaux" des siècles passés dont les hommes d'aujourd'hui
sont les usufruitiers. Il s'agissait aussi de mettre au cœur de la
lutte antimondialisation, c'est-à-dire anti- américaine, un
antisionisme "rédempteur", pour reprendre l'expression de
Saül Friedlander.
Qui peut rationnellement penser une seconde que la destruction de
l'Etat d'Israël améliorera d'un iota la situation des descendants
d'esclaves aux Etats-Unis ou au Brésil, celle des Afghans, des
Sénégalais ou des Pakistanais ? Qui peut raisonnablement penser
que la détresse des peuples se résume à celle des Palestiniens alors
que se déroulent, en Afrique noire notamment, des conflits où les
morts sont sans nom et sans nombre ?
Les discriminations d'aujourd'hui, celles qui auraient dû être au
cœur de la réflexion internationale à Durban, même si elles trouvent
leur source dans l'histoire, n'appartiennent pas au passé mais au
présent. Dans ce sens, l'échec de la Conférence de Durban est aussi
l'échec de l'intelligence. Une "étrange défaite", car elle a
tenté de plaquer mécaniquement des modèles historiques sur un
présent caricaturé. Car elle a réduit l'histoire et le récit
historique à un pur instrument de haine visant à mettre à mort
l'adversaire au lieu précisément de négocier le récit, le pardon et
la réparation. Elle a souhaité que chaque injustice du passé ou du
présent soit réduite à des mots, "génocide" et "crimes
contre l'humanité", s'épargnant ainsi la tâche de donner un
véritable contenu à ces injustices présentes. Elle a donné à croire
que tout était semblable et se répétait à l'identique en tout lieu
et en tout temps. En appelant sans cesse à l'histoire, elle a nié
l'histoire.
Or, écrivait Marc Bloch dans les mois qui ont suivi la défaite de
1940, "l'histoire est, par essence, science du changement
(...) ses leçons ne sont pas que le passé recommence, que ce qui
a été hier sera demain. Examinant comment hier a différé
d'avant-hier, et pourquoi, elle trouve, dans ce rapprochement, le
moyen de prévoir en quel sens demain, à son tour, s'opposera à
hier". C'est à ce défi que nous sommes tous confrontés.
Annette Wieviorka est historienne, directrice
de recherche au CNRS.