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L'étrange défaite, par Annette Wieviorka
LE MONDE | 18.09.01 | 10h53 | analyse
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Les ruines des deux tours jumelles et les morts qui y sont ensevelis sont davantage que des ruines, davantage que des morts. Tout le monde l'a ressenti au plus profond de soi. Elles dessinent, dans le vide même qu'elles creusent, un nouveau paysage qui nous frappe de stupeur et tétanise la pensée. A l'échelon planétaire, qui est désormais le nôtre, elle nous oblige au même effort qui fut celui de l'historien Marc Bloch (1886-1944) après l'"étrange défaite", dans le livre qui porte ce titre : comprendre "le surprenant et le nouveau". Or ce "surprenant" et ce "nouveau" ont déjà été révélés dans les semaines qui ont précédé les attentats : par la Conférence de Durban. L'actualité de l'été - c'est-à-dire, en dernière analyse, la politique - a pris des formes étranges, surtout pour celui ou celle dont le métier est de faire de l'histoire. Esclavage, traite des Noirs, colonisation, guerre d'Algérie, expérimentations médicales nazies, sionisme... ces questions, qu'on croyait "historiques", ont été constamment à la "une" de la presse, avec une densité jamais vue. Elles sont désormais convoquées, jugées, stigmatisées, conjuguées au présent dans un vaste paysage chaotique ou, comme dans les phénomènes de charriage, les nappes se déplacent, se déforment, se brisent, se chevauchent et constituent ainsi un relief où toutes les époques sont mêlées.

Les victimes de tous les crimes - ils sont innombrables - d'hier et d'avant-hier se dressent, réclamant pardon, justice et réparation, tandis que les prophètes prophétisent l'Apocalypse - nécessairement mondiale puisque mondialisation il y a - dont le nazisme, dans ses pratiques eugéniques et dans ses expérimentations sur l'homme, notamment dans les camps de concentration, a donné un avant-goût dans un cadre national, fût-il élargi par la conquête.

Coincés entre un passé de plusieurs siècles de crimes contre l'humanité - imprescriptibles donc toujours actuels - et un futur où l'homme aura perdu son humanité, on en arrive à se demander quel espace reste au présent et quels outils seront encore disponibles pour penser le passé autrement que dans la grille confortable du blanc et du noir, de la victime et du bourreau.

L'homme d'aujourd'hui a les mains propres, qui pleure sur les victimes des temps révolus - l'esclave, le colonisé, le juif persécuté, le combattant du FNL exécuté ou torturé, le harki abandonné... -, qui condamne sans appel au tribunal de l'histoire ceux qui ont commis des crimes ou en ont été complices - au demeurant, à des degrés divers, toutes les classes politiques des pays impliqués dans l'histoire du XXe siècle. C'est-à-dire l'Occident.

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Car il y a, en filigrane, et sans que cela soit dit clairement, une prise en otage du politique par les diverses organisations qui exigent au nom des morts pardon et réparations.

Il faut s'y résoudre : l'histoire qui, comme le rappelait Antoine Prost, est d'abord une pratique sociale elle-même historisée, est désormais aussi une pratique politique généralisée, mondialisée, comme on l'a vu lors de la Conférence de Durban. Elle est tout à la fois objet de luttes et de négociations. Les diplomates se voient attribuer la tâche nouvelle de négocier des récits historiques conflictuels, avec ou sans réparations à la clé, ou d'adopter un récit historique unique visant tout simplement à légitimer des revendications politiques, économiques ou territoriales.

Il ne s'agit pas de l'histoire dont les historiens ont fait leur métier. Il s'agit d'un nouveau récit historique, rapidement élaboré, à consommation et recyclage immédiats, qui doit inspirer de la compassion pour les victimes et de l'horreur pour leurs bourreaux. L'histoire comme nouvelle modalité de l'action immédiate. C'est ce dernier aspect qui est nouveau ; c'est ce nouvel aspect qui est inquiétant car il a pu donner l'impression à Durban d'un véritable terrorisme historique dont l'attentat du 11 septembre pourrait être la mise en actes.

Pourtant, le couple pardon-réparation - quelles que soient les modalités et du pardon et de cette réparation - recèle bien des potentialités quand la négociation - car il s'agit toujours de négociations avec, comme dans toute négociation, tensions et rapports de force - se donne pour objectif la volonté de vivre ensemble et de refonder entre les partenaires de ces négociations un lien nouveau dont chacun tire bénéfice, les victimes comme ceux qui assument la responsabilité des crimes.

Le modèle dans ce domaine, qui a servi d'inspirateur aujourd'hui réduit à sa caricature, ce sont les négociations entre la République fédérale allemande, le Congrès juif mondial et l'Etat d'Israël qui aboutirent au Traité de Luxembourg. On connaît aujourd'hui les coulisses de l'accord et on sait que rien ne fut facile. Mais tous y gagnèrent : les victimes du nazisme se virent reconnaître leurs souffrances et reçurent des pensions ; l'Allemagne se donna par cet accord et la possibilité de travailler son passé et celle de revenir dans le concert des nations "civilisées ; l'Etat d'Israël se vit offrir les moyens d'assurer l'intégration des survivants qui avaient choisi d'y vivre et d'assurer son démarrage économique.

Les liens qui se tissèrent alors entre l'Allemagne et Israël, deux pays séparés par un océan de morts, n'ont jamais depuis été défaits. C'est ce qui permet aujourd'hui à un Joshka Fischer de tenter de jouer un rôle de médiateur dans le conflit israélo-palestinien.

A Durban, jusque dans les demandes de réparations, ce modèle a été détourné, perverti. Il ne s'agissait pas d'envisager une "réparation" pour refonder des liens entre les damnés de la terre et les nantis, mais de faire déferler la haine envers les "bourreaux" des siècles passés dont les hommes d'aujourd'hui sont les usufruitiers. Il s'agissait aussi de mettre au cœur de la lutte antimondialisation, c'est-à-dire anti- américaine, un antisionisme "rédempteur", pour reprendre l'expression de Saül Friedlander.

Qui peut rationnellement penser une seconde que la destruction de l'Etat d'Israël améliorera d'un iota la situation des descendants d'esclaves aux Etats-Unis ou au Brésil, celle des Afghans, des Sénégalais ou des Pakistanais ? Qui peut raisonnablement penser que la détresse des peuples se résume à celle des Palestiniens alors que se déroulent, en Afrique noire notamment, des conflits où les morts sont sans nom et sans nombre ?

Les discriminations d'aujourd'hui, celles qui auraient dû être au cœur de la réflexion internationale à Durban, même si elles trouvent leur source dans l'histoire, n'appartiennent pas au passé mais au présent. Dans ce sens, l'échec de la Conférence de Durban est aussi l'échec de l'intelligence. Une "étrange défaite", car elle a tenté de plaquer mécaniquement des modèles historiques sur un présent caricaturé. Car elle a réduit l'histoire et le récit historique à un pur instrument de haine visant à mettre à mort l'adversaire au lieu précisément de négocier le récit, le pardon et la réparation. Elle a souhaité que chaque injustice du passé ou du présent soit réduite à des mots, "génocide" et "crimes contre l'humanité", s'épargnant ainsi la tâche de donner un véritable contenu à ces injustices présentes. Elle a donné à croire que tout était semblable et se répétait à l'identique en tout lieu et en tout temps. En appelant sans cesse à l'histoire, elle a nié l'histoire.

Or, écrivait Marc Bloch dans les mois qui ont suivi la défaite de 1940, "l'histoire est, par essence, science du changement (...) ses leçons ne sont pas que le passé recommence, que ce qui a été hier sera demain. Examinant comment hier a différé d'avant-hier, et pourquoi, elle trouve, dans ce rapprochement, le moyen de prévoir en quel sens demain, à son tour, s'opposera à hier". C'est à ce défi que nous sommes tous confrontés.

Annette Wieviorka est historienne, directrice de recherche au CNRS.

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 19.09.01