Yahoo récolte la tempête
Le cofondateur Jerry Yang accusé de mépriser la justice française.

Par EDOUARD LAUNET

Le samedi 17 et dimanche 18 juin 2000



«Va-t-on vivre une "Yahoo Life", un monde où tout serait accordé à Yahoo au mépris des sensibilités et des histoires des peuples?»
Marc Knobel, de la Licra

L'affaire opposant Yahoo Inc. et la justice française se corse. Les positions exprimées hier dans Libération par Jerry Yang, cofondateur du géant américain du Web, ont suscité en France de vives réactions ainsi qu'un appel au boycottage du site. Pour sa part, Yahoo Inc. a décidé de faire appel de l'ensemble des décisions du tribunal français.

Le 22 mai, un juge des référés ordonnait à la société américaine de prendre toutes les mesures nécessaires pour rendre impossible aux internautes français l'accès à un site d'enchères (hébergé par yahoo. com) qui exhibe et propose à la vente des objets nazis. Hier, Jerry Yang a donné pour la première fois la position de son entreprise. En substance: la décision française concernant le serveur américain ne peut pas être et ne sera donc pas appliquée. Les sites nationaux exploités par Yahoo (comme yahoo.fr en France) respectent les lois des pays qui les hébergent, plaide Yang, et yahoo. com, exploité aux Etats-Unis, ne relève que de la juridiction américaine.

Cette position, ainsi que divers propos de Jerry Yang sur sa vision de l'Internet, ont immédiatement provoqué un tollé. «Je suis scandalisé par l'arrogance de Jerry Yang. Il se moque d'une décision de justice rendue dans un pays souverain, s'exclame Marc Knobel, de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme (Licra, une des parties plaignantes). Va-t-on vivre une "Yahoo Life", un monde où tout serait accordé à Yahoo au mépris des sensibilités et des histoires des peuples?» Même sentiment à l'Union des étudiants juifs de France (UEJF, autre plaignant). «Jerry Yang méprise ouvertement la décision rendue. C'est un défi lancé à la justice française, a déclaré à l'agence Reuters maître Stéphane Lilti, l'avocat de l'UEJF. Cet homme nous dit: "Je suis quelqu'un d'important, je vis aux Etats-Unis et je n'appliquerai pas une condamnation prononcée à Paris." Nous verrons bien.»

Dans un éditorial publié depuis hier sur le site web du Nouvel observateur, le directeur de la rédaction du journal, Laurent Joffrin, appelle à une réaction radicale contre l'entreprise américaine. Sous le titre Boycottons Yahoo, protecteur des nazis, il écrit: «Il n'y a qu'une seule réponse citoyenne à cette situation: le boycott concerté de Yahoo. Le but en est simple : faire en sorte que la régulation de l'Internet soit le fait d'instances élues par les citoyens et non de multinationales à la légitimité autoproclamée.»

Chez Yahoo France, la gêne est perceptible. «Jerry Yang n'a pas opposé une fin de non-recevoir à la justice française, qu'il respecte, tient à préciser le directeur général de la filiale française, Philippe Guillanton. Il a tout simplement réaffirmé un principe: nous appliquons à la lettre les lois des pays dans lesquels nous opérons.» Philippe Guillanton indique par ailleurs que Yahoo Inc. a fait appel de la décision du juge des référés. «Cela ne veut pas dire que nous refusons d'explorer des solutions techniques de filtrage. Mais comme aucune ne sera fiable à 100 % et que, d'autre part, yahoo.com est un service qui ne relève que du droit américain, nous sommes forcés de réagir.»

Ce cas a-t-il une chance d'être relayé par un tribunal américain? La Licra et l'UEJF comptent sur une condamnation de Yahoo le 24 juillet, date de la prochaine audience, et sur des sanctions pécuniaires en cas de non-respect du jugement. Si les amendes n'étaient pas versées, les plaignants porteraient l'affaire devant un tribunal américain. Mais la seule justice permettra-t-elle de dénouer ce problème complexe? Ne faudra-t-il pas en passer par une médiation intergouvernementale?

Le 30 mai, à propos de cette affaire, Catherine Tasca, ministre de la Culture et de la Communication, déclarait à Libération : «Je m'interroge sur les liens entre, d'une part, le succès du modèle d'affaires des enchères qui est très prisé sur l'Internet et qui constitue une sorte d'idéal de marché pur et parfait, et d'autre part l'esprit de banalisation qui met au même rang colifichets nazis, voitures, livres, etc. Il y a là une zone dangereuse entre la liberté de commerce et l'usage de la liberté d'expression, qui sert à couvrir le pire.» Et de conclure: «Je ne tranche pas, mais je voudrais qu'on y regarde de plus près.» Si la justice française se révélait impuissante, le moment serait peut-être venu.

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