Défendre la liberté d'expression ne signifie pas tolérer que l'Internet devienne un tout-à-l'égout où se déversent les haines.

Interdire le Web aux racistes

Par MARC KNOBEL ET ANTOINE PEILLON
Marc Knobel est attaché de recherches au Centre Simon-Wiesenthal et membre de la Licra ; Antoine Peillon est journaliste à Bayard-Presse.

Le mardi 28 novembre 2000


 
Le sociologue Philippe Breton ne s'est pas trompé : faute de loi et de raison, l'Internet risque d'être le cheval de Troie de valeurs fondamentalement anti-humanistes. Depuis le printemps dernier, trois associations antiracistes poursuivent le géant américain de l'Internet Yahoo.com devant la justice française. Le juge des référés vient de leur donner raison. Pourtant, les voix n'ont pas manqué pour accuser les organisations antiracistes de vouloir censurer les internautes, ces nouveaux chevaliers de la liberté d'expression absolue, et de dresser des «barbelés» dans la Toile. Malgré cette infâme confusion, nous persistons et signons la poursuite de tous les propagateurs de la haine. Y compris quand ils abusent du prestige technologique dont profite encore l'Internet. Les barbelés que nous connaissons ne flottent pas dans le «cyberespace». Ils témoignent de la souffrance infinie de millions d'enfants, de femmes et d'hommes de tous âges. Ces barbelés enfermaient comme des «rats» des innocents triés, tatoués, frappés, affamés, torturés, fusillés, pendus, gazés et réduits en cendres.

Les milliers d'objets nazis vendus aux enchères sur Yahoo.com, ces tee-shirts et tapis de souris à l'effigie de Hitler, ces brassards à croix gammée, ces uniformes SS, ces boîtes de zyklon B mises à prix à 50 dollars, bref, tous ces «vestiges de la Seconde Guerre mondiale» proposés aux «collectionneurs» à grand renfort de qualificatifs racoleurs, symbolisent pour nous le crime contre l'humanité, l'assassinat méthodique, implacable, organisé. De l'histoire ancienne, nous direz-vous, sans doute au nom de ce «devoir d'oubli» qui séduit de plus en plus de consciences fatiguées par la leçon d'Auschwitz, par la veille perpétuelle que nous impose la persévérance vertigineuse du mal. Le génocide arménien? Pas (suffisamment) reconnu! Les massacres de masse dans le Cambodge de Pol Pot? Si loin! Le Rwanda? Trop compliqué! Le racisme qui s'étale largement, démesurément, et pas seulement en Allemagne, qui agit impunément, avec son lot d'insultes, de discriminations, de coups, de crimes?

C'est bien cela qui nous inquiète: cette insupportable faculté de détourner les yeux, cette si grande facilité d'écarter d'un revers de la main les idées qui engagent. Le débat technologique actuel sur le comment dérouler des «barbelés dans le cyberespace» est digne de l'antipensée d'un Eichmann que nous devenons si vite lorsque l'outil, y compris l'ordinateur, devient le maître et possesseur de notre volonté. A la différence des «technos» (technocrates, technophiles...), le spectre qui nous hante est celui du racisme qui fleurit sur l'Internet. Comme on oublie les victimes, comme on s'écarte du chemin de l'assassin, on laisse faire et passer, par indifférence, voire par corruption, toutes les saloperies du monde. Le sociologue Philippe Breton ne s'est pas trompé sur le «culte de l'Internet», ce «bon outil» qui, faute de loi et de raison, risque d'être «le cheval de Troie de valeurs fondamentalement antihumanistes».

Il faut surfer sur le Net pour comprendre ce qu'il en est, pour voir les pages de ces sites où sont publiées les listes nominatives de militants antiracistes, journalistes, artistes et syndicalistes «à assassiner»; pour voir les images atroces de ces sites néonazis qui s'illustrent par leurs appels incessants à la haine et à la violence, et ces «vestiges» vendus. A qui reviendra la dernière honte d'y vendre ou d'y acheter aux enchères des morceaux de barbelés aux appellations d'origine contrôlée «Auschwitz-Birkenau»?

Faut-il alors réglementer l'Internet ou laisser la Toile porter les pires horreurs? Toutes les images, tous les textes qui bafouent la dignité humaine? Tous les commerces qui crachent sur nos tombes, foulent au pied les droits de l'homme, au nom d'une «liberté d'expression» déchaînée, affranchie de toute responsabilité envers autrui? Le vrai débat, moral et politique, est là en vérité. Pas dans la faisabilité technique de «cyberfrontières» hérissées de «barbelés» fantasmatiques. Quelle étrange défaite de la démocratie ce serait, encore, de laisser ses ennemis les plus redoutables envahir peu à peu les écrans de nos ordinateurs! Nous affirmons que défendre la liberté d'expression n'est pas tolérer que l'Internet devienne un tout-à-l'égout sans fond où tout peut s'écouler, les «vestiges» des génocides passés et les armes des massacres à venir. Sur les étals virtuels, nous n'acceptons pas que l'on vende en vrac des livres pour enfants et les machettes du Rwanda, Libération en ligne et les brûlots du KKK, les textes de Primo Levi et les manuels de la SS. Nul d'entre nous, militants antiracistes, journalistes, syndicalistes, ne supporte les «censeurs». Le prix que nous payons chaque jour, pour certains de nos combats, suffit à le prouver.

Nous demandons simplement une protection réelle des droits de l'homme, lesquels sont l'inscription, dans la vie sociale, de l'harmonie subtile entre la liberté et la responsabilité de chacun vis-à-vis de l'autre, de tous les autres. Cette exigence nous sépare probablement des fanatiques du libéralisme total, donc totalitaire. Et puisque les frontières hérissent certains, nous les invitons à méditer l'article 29 de la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948), en laquelle nous trouvons, pour notre part, un fondement à la plupart de nos actions: «Dans l'exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n'est soumis qu'aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d'assurer la reconnaissance et le respect des droits et libertés d'autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l'ordre public et du bien-être général dans une société démocratique.» Enfin, la même déclaration dispose dès son premier article que, si «les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits», ils sont aussi «doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité». Les ventes aux enchères nazies procèdent-elles de cet «esprit de fraternité», pour qu'elles soient ainsi défendues au nom d'une liberté qui n'est que celle d'offenser? Quant à nous, nous mettons un point d'honneur à nous opposer à la complaisance actuelle vis-à-vis des «cybermarchands» de haine, n'en déplaise à ceux qui tentent inlassablement d'enfermer la pensée derrière des barbelés.

Rebond précédent - suivant

Chercher un article rebonds par un mot ou une phrase:

Rebonds
Retour au sommaire Quotidien

© Libération