VU/LU dans  

Procès Yahoo!

Des barbelés dans la pensée

 

Par Marc Knobel et Antoine Peillon

Mise à jour : vendredi 24 novembre 2000

 

   Lundi 20 novembre 2000, le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris, Jean-Jacques Gomez, a ordonné à la société américaine Yahoo! Inc. d'interdire, dans un délai de trois mois, l'accès, à partir de la France, à son site « Yahoo! Auction » qui met aux enchères des objets nazis et à tout site contestant les crimes nazis. Passé ce délai, la société Yahoo! Inc. devra verser 100.000 francs d'astreinte par jour de retard dans l’exécution de ce jugement.

   «Nous regrettons d'avoir à mettre en œuvre des mesures (techniques) qui ne seront pas efficaces», s'est alors désolé Christophe Pecnard, avocat de Yahoo! Inc. «Il n'y a pas de débat technique, juste un débat politique», a rétorqué Stéphane Lilti, avocat de l'Union des étudiants juifs de France (UEJF). A cette occasion, le juge Jean-Jacques Gomez s'est étonné que Yahoo! Inc., qui refuse sur son service la vente d'organes humains, de drogue, de cigarettes, d'ouvrages pédophiles ou encore d'animaux, n'ait pas étendu cet interdit aux symboles du nazisme. «Une telle initiative aurait le mérite de satisfaire une exigence éthique et morale que partagent toutes les sociétés démocratiques», a écrit le juge, dans son ordonnance.

   Pour nous, il s’agit là d’une grande victoire de la justice, de la raison et de la… liberté d’expression. En effet, depuis le printemps dernier, la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) et le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) poursuivent le géant américain de l’Internet devant la justice française. Et par trois fois (22 mai, 24 juillet et 11 août), déjà, le juge des référés du tribunal de grande instance de Paris leur avait donné raison. Pourtant, les voix n’ont pas manqué, venues de cette autre rive du monde qu’il est convenu d’appeler « cyberespace », pour accuser les organisations antiracistes de vouloir censurer les « internautes », ces nouveaux chevaliers de la liberté d’expression absolue, et de dresser des « barbelés »[1] (vous avez bien lu !) dans la « toile ». En témoignent, entre autres, les injures adressées à Laurent Joffrin, du Nouvel Observateur, sur le site Internet de son propre journal, parce qu’il appelle au boycott de « Yahoo!, portail des nazis », et les menaces haineuses que les responsables des associations citées reçoivent chaque jour.

   Malgré cette infâme confusion, ou plutôt, à cause de cela, nous persistons dans la poursuite de tous les propagateurs du mépris et de la haine. Y compris quand ils abusent du prestige technologique dont profite encore l’Internet. Les barbelés que nous connaissons, dont on nous a parlé ou que nous avons vus de nos propres yeux, ne flottent pas dans le « cyberespace ». Ils témoignent de la souffrance infinie de millions d’enfants, de femmes et d’hommes de tous âges. Ces barbelés enfermaient, comme des « rats », des innocents triés, tatoués, frappés, affamés, torturés, fusillés, pendus, gazés et réduits en cendres.

   Les centaines d’objets nazis vendus aux enchères sur le grand « portail » Internet américain Yahoo!, ces tee-shirts et tapis de souris à l’effigie de Hitler, ces brassards à croix gammée, ces uniformes SS, ces boîtes de Zyklon B mises à prix à 50 $, ces lambeaux de linges de déportés, bref, tous ces « vestiges de la seconde guerre mondiale » proposés aux « collectionneurs » à grand renfort de qualificatifs racoleurs et de points d’exclamation, symbolisent pour nous le crime contre l’Humanité, l’assassinat méthodique, implacable, organisé jusque dans ses moindres détails, de millions d’enfants, de femmes et d’hommes de tous âges.

   Le procès qui nous est fait tient en peu de mot : « Vous clouez Yahoo! au pilori et, par là, vous réveillez le spectre de l’édification de frontières sur Internet ». Ici encore, stupéfaction. Le « pilori » que nous connaissons, c’est le journal antisémite Au Pilori des années noires de l’Occupation. Les journalistes de ce torchon, pour la plupart membres de l’Association des journalistes anti-juifs, prospéraient grâce à une collaboration outrancière avec les nazis. De l’histoire ancienne, nous direz-vous, sans doute au nom de ce « devoir d’oubli » qui séduit de plus en plus de consciences fatiguées par la leçon d’Auschwitz, par la veille perpétuelle que nous impose la persévérance vertigineuse du mal. Le génocide arménien ? Pas (officiellement) reconnu ! Les massacres de masse dans le Cambodge de Pol Pot ? Si loin ! Le Rwanda ? Trop compliqué ! Le racisme qui s’étale largement, démesurément, et pas seulement en Allemagne, le racisme qui agit impunément, avec son lot d’insultes, de discriminations, de coups, de crimes ? Allons, le Front National a implosé, circulons, l’inconscience tranquille…

   C’est bien cela qui nous inquiète : cette insupportable faculté de détourner les yeux, cette si grande facilité d’écarter d’un revers de la main, d’un sourire entendu ou d’un bon jeu de mots les idées qui dérangent, qui engagent. Celles, par exemple, qui nous affirment que la mémoire est un support vital de la pensée. Dans l’un de ses derniers écrits, Hannah Arendt revient sur le procès d’Eichmann : « Aussi monstrueux qu’aient été les faits, l’agent n’était ni monstrueux ni démoniaque, et la seule caractéristique décelable dans son passé comme dans son comportement durant le procès et l’interrogatoire de police était un fait négatif : ce n’était pas de la stupidité mais une curieuse et authentique inaptitude à penser. »[2] Celles, aussi, qui nous avertissent que la « banalité du mal », le « mal radical », la « persévérance du mal »…, le mal tout simplement, se lovent si naturellement dans la « raison instrumentale » pressentie par Rousseau et dénoncée, entre autres, par les penseurs de l’école de Francfort (Adorno, Horckheimer…) qui n’ont pas fini d’inspirer les meilleurs philosophes contemporains. La raison instrumentale ? Oui, cette logique de l’instrument qui s’impose à l’homme, qui soumet l’humain à la technique, qui précipite, un jour, le destin de millions d’innocents vers l’Anéantissement, sous les prétextes liés de l’espace vital (pas encore le « cyberespace ») et de l’impératif logistique des chemins de fer.

   Le débat technologique actuel sur le comment dérouler des « barbelés dans le cyberespace »[3] est digne de l’anti-pensée d’un Eichmann et de tous ces « fils d’Eichmann »[4] que nous devenons si vite lorsque l’outil, y compris l’ordinateur, devient maître et possesseur de notre volonté. A la différence des « technos » (technocrates, technophiles…), le spectre qui nous hante est celui du racisme qui fleurit sur Internet, avec la complicité évidente des marchands d’oubli. Comme on oublie les victimes, comme on s’écarte du chemin de l’assassin, on laisse faire et passer, par indifférence, voire par corruption, toutes les saletés du monde. L’excellent sociologue Philippe Breton (CNRS) ne s’est pas trompé sur « le culte de l’Internet », ce « bon outil » qui, faute de loi et de raison, risque d’être « le cheval de Troie de valeurs fondamentalement anti-humanistes »[5].

   Il faut « surfer » sur le Net pour comprendre ce qu’il en est, pour voir les pages de ces sites suédois ou allemands, entre autres, où sont publiées les listes nominatives de militants antiracistes, journalistes, artistes et syndicalistes à assassiner, pour voir les images atroces de ces sites néonazis, klanistes, satanistes qui s’illustrent par leurs appels incessants à la haine et à la violence. Yahoo!, par la banalisation du nazisme dont il profite, ne vaut pas mieux. A qui reviendra la dernière honte d’y vendre aux enchères des morceaux de barbelés aux appellations d’origine contrôlée « Auschwitz-Birkenau », « Treblinka », « Chelmno », « Sobibor », « Belzec », « Maïdanek » ?

   Faut-il alors réglementer l’Internet ou laisser la « toile » (d’araignée) porter les pires horreurs ? Toutes les images, tous les textes qui bafouent la dignité humaine ? Tous les commerces qui crachent sur nos tombes, attisent la haine, foulent au pied les droits de l’homme, au nom d’une « liberté d’expression » déchaînée, affranchie de toute responsabilité envers autrui ? Le vrai débat, moral et politique, est là en vérité. Pas dans la faisabilité technique de « cyberfrontières » hérissées de barbelés fantasmatiques. Quelle étrange défaite de la démocratie ce serait, encore, de laisser ses ennemis les plus redoutables envahir peu à peu les écrans de nos ordinateurs, quel nouveau Munich !

   Nous affirmons que défendre la liberté d’expression n’est pas tolérer que l’Internet devienne un tout-à-l’égout sans fond où tout peut s’écouler, les « vestiges » des génocides passés et les armes des massacres à venir. Sur les étals virtuels, nous n’acceptons pas que l’on vende en vrac des livres pour enfants et les machettes du Rwanda, Libération en ligne et les brûlots du Ku Klux Klan, les poèmes de Primo Levi et les manuels de torture de la SS. Nul d’entre nous, militants antiracistes, journalistes, syndicalistes, ne supportons les « censeurs ». Le prix que nous payons, chaque jour, pour certains de nos combats, suffit à le prouver.

   Nous demandons simplement une protection réelle des droits de l’homme et du citoyen, lesquels sont l’inscription, dans la vie sociale, de l’harmonie subtile entre la liberté et la responsabilité de chacun vis-à-vis de l’autre, de tous les autres. Cette exigence nous sépare probablement des fanatiques du libéralisme total, donc totalitaire. Et puisque les frontières hérissent certains, nous les invitons à méditer l’article 29 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948), en laquelle nous trouvons, pour notre part, un fondement à la plupart de nos actions : « Dans l’exercice de ses droits et dans la jouissance de ses libertés, chacun n’est soumis qu’aux limitations établies par la loi exclusivement en vue d’assurer la reconnaissance et le respects des droits et libertés d’autrui et afin de satisfaire aux justes exigences de la morale, de l’ordre public et du bien-être général dans une société démocratique. »

   Enfin, la même Déclaration « sans frontières » stipule de façon limpide, dès son premier article, que si « les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits », ils sont aussi « doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Les ventes aux enchères nazies de Yahoo! procèdent-elles de cet « esprit de fraternité », pour qu’elles soient ainsi défendues au nom d’une liberté qui n’est que celle d’offenser ? Quant à nous, nous mettons un point d’honneur à nous opposer à la complaisance actuelle vis-à-vis des « cybermarchands » de haine et de mort, n’en déplaise à ceux qui tentent inlassablement d’enfermer la pensée derrière des barbelés[6].

 

Marc Knobel est attaché de recherches au Centre Simon-Wiesenthal et membre du comité exécutif de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra).

Antoine Peillon est représentant syndical de la Confédération générale du travail (CGT) et journaliste à Bayard Presse.

 

[1] Nous faisons allusion, ici, au titre pour le moins malheureux d’une "analyse" pitoyable de Michel Alberganti, parue en « Une » du journal Le Monde daté du 12 août 2000 : « Des barbelés dans le cyberespace ».

[2] « Thinking and Moral Considerations : A Lecture », in Social Research, 1971.

[3] Le 11 août, le juge des référés a été obligé d’ordonner une deuxième « expertise » pour savoir s’il est techniquement possible d’interdire aux internautes français l’accès à un site américain…

[4] Günther Anders (premier mari de H. Arendt), Nous, fils d’Eichmann, Payot & Rivages, 1999.

[5] Philippe Breton, Le Culte de l’Internet ; Une menace pour le lien social, La Découverte, collection « Sur le vif », 2000. Dans le même sens, lire aussi le décapant Cybermonde : la politique du pire, de Paul Virilio (Textuel, 1996), ou le très récent Internet : petit manuel de survie, de Dominique Wolton (Flammarion, 2000).

[6] Olivier Razac, Histoire politique du barbelé, La Fabrique, 2000, p. 62 : « Le barbelé est donc devenu un symbole quasi universel des camps et plus largement des violences fascistes ou totalitaires… »