Lettre aux colons juifs qui, par leur obstination, mettent Israël et la paix en péril.

Pour vos enfants, pour nos enfants...

Par AVRAHAM B. YEHOSHUA
Avraham B. Yehoshua est un romancier et essayiste israélien. Dernier ouvrage traduit: «Voyage vers l'an mil», Calmann-Lévy, 1998.

Le mardi 28 novembre 2000


  Pour vos enfants, pour nos enfants, de grâce, colons, soyez courageux, faites preuve d'audace et de raison, et revenez de votre gré au sein de l'Etat d'Israël.

A l'heure où les endeuillés pleurent leurs morts et où les blessés luttent pour survivre, quand, sur les tombes fraîchement creusées, s'amoncellent les couronnes de fleurs, réfléchissons ensemble à la manière d'éviter la mort et la blessure, la destruction et le deuil aux enfants en passe d'être tués ou blessés, demain ou après-demain. Interrogeons-nous sur ce qu'il convient de faire pour que cela ne se renouvelle pas. Examinons ce qui est digne de combat au prix de la vie pour la défense de l'Etat d'Israël et ce pour quoi la mort n'a ni sens ni raison - mort gratuite dans toutes les significations du terme.

Dans les bureaux, dans les rues, dans les salles de conférences et dans les centres commerciaux, je suis le témoin d'un phénomène inquiétant, que je n'avais jamais connu auparavant. De nombreux citoyens d'Israël se montrent désormais indifférents, voire hostiles, à votre égard, à la douleur et au deuil qui vous frappent. Vous êtes devenus à ce point lointains et étranges aux yeux de beaucoup que, même dans les tragédies qui vous atteignent, ils bouillonnent de colère à votre encontre. Beaucoup pensent que vous compliquez et votre situation et la nôtre en vain, dans cette obstination sans espoir qui a fait que vous avez abandonné vos maisons en Israël et acculé vos vies dans une impasse au sein de la population palestinienne, avec tout un système de routes de contournement, de barrages, de confiscation des terres, de destruction des vergers et des plantations nécessaires à votre implantation. Vous manquait-il donc de la place dans l'Etat d'Israël que vous soyez allés à Gaza et au cœur de la Samarie? La Galilée est-elle entièrement peuplée? Est-ce que, dans les étendues du Néguev, il n'y a pas de lieu pour vous? Est-ce que tous ces lieux ne font pas partie de la terre d'Israël, comme le sont à vos yeux Netzarim, Kfar Darom, Gouch Katif ou Psagot? Votre cœur s'est-il à ce point pétrifié que vous ne puissiez comprendre quel prix terrible coûte, pour vous comme pour nous, votre colonisation obstinée dans la chair même des localités palestiniennes, dans les fibres d'un mode de vie étranger à tous égards, colonisation qui fait que, afin d'assurer votre existence, nous sommes obligés de subjuguer des centaines de milliers de personnes sans droits du citoyen et sous occupation?

Dites-nous, pouvez-vous produire un seul exemple dans l'Histoire d'un peuple réussissant à dominer indéfiniment un autre peuple? Connaissez-vous un seul endroit au monde où des hommes vivent dans leur patrie sans droits du citoyen comme les Palestiniens dans leur patrie? A quoi Tsahal peut-il là servir?

Un million d'Algériens sont morts sous la main des Français pendant la décennie de leur révolte. Avec cruauté et un acharnement extrême, les Français ont opprimé les Algériens, ont détruit, tué et puni sans pitié. Mais tout cela n'a été d'aucune utilité pour écraser la lutte pour l'indépendance algérienne: après cent trente années de colonisation, la France s'est vue obligée de rapatrier ses citoyens en métropole et d'accorder l'indépendance à l'Algérie.

Même si nous devions démembrer le peuple palestinien, nous ne parviendrions pas à annihiler sa volonté d'indépendance et son droit à un Etat sur les seuls 22 % du territoire (1) qu'il considère comme sa patrie originelle...

Aujourd'hui, vous vous lamentez sur les accords d'Oslo? Mais dites-nous, avec honnêteté, avant Oslo, quand tous les territoires étaient sous notre contrôle, n'y avait-il pas d'attentats? Et sous Yitzhak Shamir et Menahem Begin, n'y avait-il pas de guerres? Des colons ne sont-ils pas morts alors? Les avez-vous oubliés? Avez-vous oublié la guerre du Liban? Avez-vous oublié les quelque 1 200 soldats morts là-bas? Avez-vous oublié les soldats et les hommes de la sécurité tués ou blessés dans les ruelles des casbahs de Naplouse ou de Hébron? Avez-vous oublié les poignards à Richon Létsion et dans les quartiers sud de Tel-Aviv? Avez-vous oublié les explosions sur nos marchés?

Frères, colons, ne soyez pas têtus, mais forts et sensés. Seul l'homme fort et sensé sait choisir la vie au nom même de la vie; seul celui-là sait renoncer sans croire que son monde s'écroule. Nous n'aimons pas notre patrie moins que vous. Comme vous, nous avons combattu dans toutes les guerres d'Israël, et c'est pourquoi nous distinguons bien ce pour quoi il vaut la peine de combattre et ce pour quoi il est inutile. Vos vies comme celles de vos enfants nous sont chères; revenez à la maison et quittez l'exil de Palestine. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons établir une frontière véritable, qui nous sépare de manière solide et durable de l'Etat palestinien. Ce n'est qu'ainsi que nous pourrons défendre notre sol de manière plus efficace et espérer parvenir à des jours de bon voisinage et de paix. Revenez à la maison, nous vous accueillerons à bras ouverts et nous ferons tout afin que votre nouvelle installation dans le lieu que vous choisirez soit bonne et généreuse.

Revenez au sein de l'Etat d'Israël, implanté, lui aussi, sur la terre d'Israël.

Traduit de l'hébreu par Jean-Luc Allouche

(1) Il s'agit des territoires occupés (Gaza et la Cisjordanie) sur lesquels s'érigerait un Etat palestinien (NdT).

Rebond précédent - suivant

Chercher un article rebonds par un mot ou une phrase:

Rebonds
Retour au sommaire Quotidien

© Libération