"Choisis la vie!"
par Yigal Palmor

Réforme n° 2976, 25 avril au 2 mai 2202

L’impasse. Ce mot fuse de partout lorsqu’il est question du Proche Orient. Il est convenu de la déplorer, de s’en émouvoir, de s’en indigner, d’en faire l’analyse en forçant le trait apocalyptique, d’en imputer la responsabilité à l’une ou l’autre partie et plus généralement à l’une plutôt qu’à l’autre… Bref, toutes les composantes de l’attitude générale présentent les symptômes d’un véritable spécimen de prêt-à-penser, relevant d’une authentique Pensée unique.

Car plus on fustige, plus on se désole, plus on condamne - plus on brouille les pistes. L’enchaînement des événements et leur signification s’estompent face à la rapidité vertigineuse de la mise à jour des informations. L’info-spectacle a des raisons que la raison ne connaît point…Ou quand l’info de l’étranger se cherche entre Plein les Yeux et Loft Story : du sang, du sensass, du sensationnel. A voir, pas à regarder ; à entendre, pas à écouter.

Tout en gardant en mémoire que l’heure, fut-elle la plus grave, n’est jamais la même pour tous, remettons y quand même quelques pendules :

L’accord signé à Washington entre Rabin et Arafat, le 13 septembre 1993, n’est pas un accord de paix à proprement parler : cette " Déclaration de Principes ", plus connue sous le nom d’Accords d’Oslo, est un plan qui vise à amener la paix progressivement entre Israéliens et Palestiniens. Les phases de ce plan sont étalées sur cinq ans, au cours desquels les Palestiniens, ayant renoncé solennellement à la violence et au terrorisme, devront constituer, pour la première fois de leur histoire, des institutions nationales élues. Et ces institutions, dont la mise en place enclenchera une dynamique de coopération et de réconciliation, négocieront l’accord de paix définitif avec Israël.

Tous les espoirs étaient permis lorsque ce plan se mit en marche. Fort du parrainage américain et du soutien de la majorité des pays du monde, l’armée israélienne se retirait des villes palestiniennes, l’une après l’autre, en transférant les pouvoirs à l’Autorité Palestinienne naissante et à son chef, Yasser Arafat. L’ONU, ayant raté son examen de crédibilité lorsqu’elle prit soin de condamner l’accord de paix israélo-égyptien en 1980, n’a pas voulu raté ce nouveau train d’une nouvelle ère et lui apporta un vif soutien. En maintenant toutefois la mise à l’écart systématique d’Israël au sein de ses institutions, ainsi que la brochette de condamnations automatiques qui, bon an mal an, passent à l’Assemblée générale comme une lettre à la poste.

Les Israéliens se sont ralliés, dans leur grande majorité, à ce grand projet de réconciliation historique. Ils y voyaient, au delà d’une chance unique de parvenir à la paix avec leurs voisins, l’occasion d’infléchir le cours de leur histoire : ils pourraient briser cette tendance répétée de les diaboliser, de les mettre au ban des nations. Ils pourraient enfin jouir d’une entière légitimité. Ils pourraient être aimés.

" …J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité. " (Deutéronome, 30 :19). Les Israéliens ont donc choisi la vie.

D’autres ont choisi la mort.

Car depuis la signature des Accords d’Oslo, une terrifiante machine à mort s’est mise en route. Activée par ceux qui ont déclaré " nous aimons la mort plus que les juifs n’aiment la vie ". Ceux qui ont décidé de ne donner aucune chance à la réconciliation. Ceux là ont fait 256 morts parmi les israéliens, en grande partie des civils, tout au long des années du processus de paix et avant l’Intifada.

Ils ont causé l’assassinat de Rabin par un extrémiste israélien, ils ont sapé sans merci la légitimité et la crédibilité du processus de paix tout entier, ils ont entraîné l’enlisement des pourparlers. Arafat, doté de sept services de sécurité et de police, n’a fait que quelques gestes symboliques. Il n’a jamais entrepris de démanteler les réseaux du Jihad Islamique et du Hamas, conforté dans ce laisser-aller par l’Europe. Une Europe qui a sous estimé avec insouciance l’impact dévastateur de ces attentats sur la société israélienne et sa capacité d’accepter les concessions requises par le processus de paix. Une Europe qui n’a cherché qu’à augmenter sa " visibilité ", sans jamais se soucier de sa vision, aveugle au double langage d’un Arafat qui ne préparait son peuple au compromis et à la paix ni par ses discours ni par l’éducation de la jeune génération.

Puis, en juin 2000, Ehud Barak ose amorcer la dernière ligne droite de ce long chemin d’Oslo. Pour trancher le nœud gordien du conflit, il brise des tabous, propose des compromis inédits. Bill Clinton, mais aussi Chirac et Jospin, Schröder, Blair et Poutin, salueront par la suite la valeur de cette démarche, que certains voudront toujours ignorer. Arafat a alors refusé d’accepter le partage, et insista sur l’installation de trois à quatre millions de réfugiés palestiniens en Israël, un pays qui compte cinq millions de juifs et un million d’arabes.

Israël était sommé de se suicider.

C’est pourquoi, lorsque les négociations n’aboutissent à rien à Taba, en janvier 2001, malgré une percée et des concessions supplémentaires, et après cinq mois de violences et d’attentats insupportables, les israéliens appelés aux urnes décident d’opposer Sharon à Arafat. Ils sentent qu’on ne leur laisse pas d’autre choix.

Et quand les attentats ont redoublé de violence, quand les " kamikazes " viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes, nous Israéliens, nous sentons qu’on ne nous laisse guère d’alternative. D’ou l’opération militaire à laquelle nous venons d’assister. Une opération, médiatisée de la manière que l’on sait, qui devrait faire comprendre que le terrorisme ne peut être la continuation de la diplomatie par d’autres moyens. Et qu’il ne peut évidemment pas être considéré un " martyre " sacré. Mais une opération, aussi, qui devrait permettre de sortir du cul de sac politique pour dessiner un horizon réaliste au delà de la confrontation. Peut être l’esprit de l’initiative saoudienne (car la lettre en a été pervertie par les déclarations du sommet de Beyrouth), peut être la perspective d’une conférence régionale des forces modérées, bien des idées de compromis et d’ouverture sont possibles maintenant que les bombes ont montré leurs tristes limites.

Car nous devons imposer ce choix de la vie. Nous avons tous l’obligation de l’imposer face aux folies du suicide. Nous ne pouvons faire autrement. Le choix de la vie pour notre postérité, celle des Israéliens et celle des Palestiniens. Ensemble.